Roman. Un roman de l’écrivain français Laurent Gaudé met
magistralement en scène la tragédie des immigrés clandestins. Une œuvre de
l’Egyptien Fathi Imbabi retrace aussi le même drame.
La fiction, miroir de la réalité
« Oui,
il se souvenait. C’était le nom d’un navire qu’il avait intercepté au large des
côtes italiennes. Un bateau rempli d’émigrants. Des centaines d’hommes et de
femmes qui dérivaient depuis trois jours. Lorsque les marins italiens montèrent
à bord munis de puissantes lampes torches dont ils balayaient le pont, ils
furent face à un amas d’hommes en péril, déshydratés, épuisés, par le froid, la
faim et les embruns (...). Mais au fond, depuis cette époque où il était un
jeune homme passionné de mer, fier de la rutilance de son uniforme et qui
aurait avalé tous les océans avec un appétit féroce, rien n’avait changé.
Les
Albanais avaient fait place aux Kurdes, aux Africains, aux Afghans. Le nombre
des clandestins n’avait cessé d’augmenter. Mais c’était toujours les mêmes
nuits passées à l’écoute des vagues, traversées parfois, par les cris d’un
désespéré qui hurle vers le ciel du fond de sa barque. Toujours les mêmes
projecteurs braqués sur les ondes à la recherche d’embarcations. Toujours ces
foules hagardes de fatigue qui n’ont ni joie ni terreur lorsqu’on les
intercepte. Des hommes sans sacs. Ni argent. Au regard grand ouvert sur la nuit
et qui ont soif, au plus profond d’eux-mêmes, de terre ferme. Toujours des
cadavres aussi. Ceux qui se sont perdus longtemps et qui, faute de vivres ou
faute de force pour continuer à ramer, gisent, gisent à fond de barque, les
yeux ouverts sur le vent qui les a perdus. Ou ceux noyés par les flots parce
que leur embarcation s’est renversée et qu’ils ne savaient pas nager, qui
s’échouent après des jours de ballottement dans les vagues, sur les plages
Lampedusa ou ailleurs au milieu des vacanciers » ... Ces quelques lignes
extraites d’Eldorado, un roman saisissant de l’écrivain français Laurent Gaudé,
semblent sortir directement d’un de ces reportages faits sur les lieux de
naufrage ou d’interception d’embarcations emportant des émigrés clandestins. C’est
l’histoire de ces hommes du tiers-monde, Africains et Moyen-orientaux qui
rêvent d’une Europe élevée au niveau d’un paradis. Il faut y parvenir coûte que
coûte même si c’est souvent la mort qui les attend au bout du chemin. Gaudé, en
dépit d’une intrigue politisée qu’il développe mettant en cause des services
secrets syriens, n’en fait pas les seuls boucs émissaires. Il met en exergue
ces responsabilités partagées de richissimes passeurs, de marins tout aussi
désemparés que leurs passagers et surtout ce système qui fait du Sud une terre
brûlée et du Nord une terre promise.
Le
romancier égyptien Fathi Imbabi est lui aussi l’auteur d’un roman sur
l’émigration clandestine avec des expériences tout aussi douloureuses, Les
Pâturages de la mort. Il s’agit d’Egyptiens traversant le désert vers la Libye,
escale sans doute avant l’Europe, et subissant les mêmes affres. « Sur une
longue ligne sinueuse comme un serpent qui se tortille laissant sa trace pâle
sur le sable, les ânes ont conduit le convoi sur des routes non fréquentées,
traversant les frontières à travers une brèche dans les barbelés et sous la
garde d’hommes armés. Le convoi s’est pressé au rythme des sabots des ânes qui
soufflaient sans s’arrêter en direction des fantômes géants gisant à l’horizon.
Les eaux de pluie ont pénétré leurs vêtements se mêlant à la sueur abondante,
touchant par son froid glacé leurs corps brûlants (...). Trois heures de course
continue au cours de laquelle chacun a porté à tour de rôle l’enfant endormi
(...). Assieds-toi, les Libyens vont nous découvrir. Les gardes armés se sont
mis à jeter hommes et femmes par terre, tandis que les projecteurs des
garde-frontières libyens balayaient le flanc de la montagne à la recherche des
caravanes des contrebandiers. Allez Fawa !! Allez salaud de Selakawi, quel
bœuf, couche-toi animal. La vieille a tendu la main cette fois-ci de sa propre
initiative pour étouffer le souffle de son enfant. Il était froid et
silencieux. Son esprit était hagard, mais la peur l’a empêché de penser (...). Abdallah
s’est réveillé sur les eaux déferlant du haut des montagnes et des collines. Elles
se sont élevées à plus de deux mètres. Il nageait, ses vêtements mouillés. Le froid
de l’eau a gagné ses os. Le soleil était dans le dernier quart d’un ciel
nuageux (...). Ils se sont réveillés les uns après les autres et devant eux
flottaient les corps de sept clandestins égyptiens que les pluies torrentielles
ont traînés ». Images vraies de la désolation.
Ahmed Loutfi