Dans son dernier roman Maawa al-rouh,
le romancier égyptien Abdel-Salam Al-Emari recourt
à des éléments mythiques et symboliques pour dépeindre les profondeurs des
rapports humains.
Le refuge de l’âme
(1)
Pourquoi
sa soudaine disparition était-elle étrange ? Pourquoi ses pleurs dans son rêve
étaient-ils amers ? Pour lui apparaissait-elle si souvent en songe ?
Comme
elle le lui avait promis à Garcia, elle ne lui laissa aucune possibilité de
mener une quelconque réflexion ; elle l’accaparait, l’absorbait. Il la portait
entre ses ailes, dans son cœur, sa raison ; c’était le pouls de la vie
indissociable de sa chair, son sang, sa pensée.
Dès
qu’il allait quelque part, dès qu’il se déplaçait dans un endroit, sur la
route, dans sa voiture, sa maison. Où que tu sois, Amr, Amaal t’habitera.
Le
dessinateur indien lui fit une allusion sur les nombreux mariages et divorces
d’Aba Al-Khayr. Cela concordait à sa disparition soudaine, et au rapprochement
injustifié entre lui et la famille de Saad Al-Chérif. Mais il n’aurait jamais
imaginé qu’un quelconque mariage aurait pu être contracté entre Aba Al-Khayr et
Amaal. C’était au-delà des limites de l’imaginable ; c’était impossible,
inenvisageable dans tous ses calculs. Quand cela avait-il eu lieu ? Etait-ce
quand il était là-bas, à défendre ses travaux ? A défendre son existence même ?
(...)
Ou
alors tout cela s’était-il passé pendant qu’il se réfugiait dans son pays ? Ou
cela ne s’était-il pas passé du tout ? Etait-elle la raison principale pour
laquelle il avait accepté de rentrer à Garcia satisfait, convaincu, comme s’il
s’était soudainement effondré et avait accepté tout ce que lui proposait Aba
Al-Khayr ? Il était parti pour la deuxième fois à cause des pressions exercées
sur lui, au moment où il était préoccupé par ce besoin et ce désir de travail,
qui avait enflammé ce qui restait de sa raison. A l’époque, il lui avait parlé
du travail, lui avait demandé ce qu’il ferait après sa venue. Il avait cité
d’autres types d’embargo, d’injustices qui lui étaient imposées, qui lui
avaient fait conclure que le meilleur moyen d’être heureux était encore de ne
pas exister du tout.
Quel
était le secret du charisme de cette femme qui lui avait fait oublier une
blessure dont il n’avait jamais imaginé un jour qu’elle pourrait se cicatriser
? Seigneur, Amr Al-Charnoubi pouvait-il oublier Leïla ? D’où tenait-il cette
dureté, cette insensibilité, cette goujaterie ?
De la
place qu’elle occupait dans son cœur et sa raison, elle diffusait affection et
chagrin, transmettait histoire, culture, savoir. L’amour qu’elle dégageait lui
courait dans le sang, dans les cellules, dans la chair, dans sa moelle même. Elle
avait trouvé deux personnes marchant ensemble en la personne de Amr. Elle avait
empli sa vie et l’avait contrôlé avec cette fierté égyptienne, modeste et
étrange.
Il
semblait déchiré, schizophrène. Parfois, elle riait, lui souriait, montrait ses
dents nacrées. Je t’ai dit, je t’ai promis, je te ferai oublier jusqu’à ton
nom, Amr. Il faut que tu t’aides toi-même en te purifiant le sang, les
cellules, la chair, de toute trace de toute femme. Amaal avait promis, avait
arraché sa place. La voici maintenant qui te pourchassait, expulsait,
confiante, précise, toute trace de toute Leïla.
—
C’est maintenant que je ressuscite, disait-elle, dans cette nuit obscure, dans
deux pays arabes que j’unifierai au-delà des croyances et des idéologies,
au-delà des systèmes de pouvoir; je ressuscite en une colonne de lumière pour
chasser le souvenir des guerres, des animosités, des jalousies,pour effacer le
temps, les événements et ton premier amour. Alors, je deviendrai, moi, sans
rivale, et à jamais, ton seul amour.
Je
suis venue, lumière argentée étincelante, pour traquer toute obscurité, où
qu’elle se terre, que ce soit dans ta raison ou ton imagination. Ma lumière est
partie à la recherche de la cellule de mon nom. Elle est en toi, Amr. Je
n’appartiendrai qu’à toi. Je ne m’abreuverai que de toi. Tu ne pourras me
présenter ni justification, ni compromis ou opposition. Nous ne formons plus
maintenant qu’une seule et même chair. Il n’y a plus d’échappatoire.
*****
Comment
aurait-il pu imaginer cela ? Ou peut-être était-il à la recherche de cela ? Elle
avait beau avoir besoin de lui, c’était lui qui avait le plus besoin d’elle. Il
s’était assuré dernièrement sans aucun doute possible que s’il avait donné son
accord pour revenir une deuxième fois, c’était pour Amaal. Là où le sang
frémissait de désir, quand la raison était une cellule d’espoir bourdonnante,
brûlante. Ses déceptions successives et le refus définitif que lui avait opposé
Leïla. Mais dans ses tentatives avec elle, il lui semblait à un moment donné
qu’il n’était pas sérieux. Ces tentatives étaient plutôt une façon de se
dédouaner, comme s’il avait fait son devoir envers elle, pour se satisfaire. Ou
alors étaient-ce des tentatives réellement sérieuses ? Peut-être n’était-il
retourné une deuxième fois là-bas que parce qu’il n’avait en fait fui aucun
lieu, ni aucune confrontation. Peut-être que la relaxation et le calme qu’il
affichait face à n’importe quel problème n’étaient en fait qu’une armistice
ponctuelle, jusqu’à ce qu’il reprenne son souffle et réfléchisse calmement,
rassemble sa raison dispersée pour se lancer dans une réaction foudroyante,
soudaine, basée sur des informations, des faits réels, sur du roc, sur une
montagne qui lui ressemblerait totalement.
Amr
avait été voir Leïla, insistant sur son objectif, sous une pression terrible,
extrême, toujours déchiré entre deux amours. Il se demandait comment il avait
pu dépasser la frontière de sa confiance en lui-même, de sa fierté et aller la
voir une deuxième fois.
— Je
sais pourquoi tu fais ces tentatives, lui dit Leïla. Je t’en dispense. Je
comprends ta situation.
— Je
suis sérieux.
— Tu
es dans ton droit, tu as toute ta liberté, et je te crois tout à fait.
— Et
ensuite ?
— Je
suis incapable, et je ne pourrai même mettre ton sérieux à l’épreuve, car je
suis sûre que tu n’es plus Amr que j’ai connu. Tu n’es plus à moi.
—
Essaie une deuxième fois, dépasse la trahison de tes sens et de ce que tu
réalises, établis un lien d’amitié avec ta colère, avec mon âme à moi, furieuse
elle aussi. Je veux que ma colère trouve un lieu pour s’épanouir.
—
Inutile de chanter si personne ne t’entends.
Puis
elle ajouta, tandis qu’elle retenait ses larmes de couler sur ses joues, et
entre ses dents :
— Sur
la vie de mon frère Moneim, je sais à quel point tu n’es pas sérieux. Et je
sais que mon sentiment est juste. Tu trouveras beaucoup d’occasions et de
raisons diverses et variées pour te dérober à toutes tes promesses. C’est une
inspiration divine, qu’il n’est même pas envisageable de revoir. C’est pour
cette raison que je te conseille de ne pas réitérer ces tentatives ridicules et
de te défaire de tes illusions.
Ce
qu’il craignait le plus, c’étaient les malentendus. Il craignait qu’elle ne
voie que l’aspect amer, âcre, d’un certain type de sentiments fougueux. Ses
tentatives s’étaient l’une après l’autre soldées par des échecs cuisants. Mais
il ne voulait pas l’abandonner ainsi, simplement. Il tenait à cette dernière
tentative. Il ne fallait pas que sa théorie à elle se vérifie. Il voulait
éviter qu’elle ne lui dise, plus tard : tu étais heureux de croire à mon refus,
tu t’en es servi de prétexte pour te retirer.
Sa
tête bouillonnait de désirs ; il languissait de toutes les joies de la vie. Un
seul travail ne suffisait pas, une seule vie ne suffisait pas, une seule femme
ne suffisait pas. En même temps, il était conscient qu’il était important qu’il
soit à elle, et qu’il avait la liberté de choix totale.
Il
essaya d’adoucir la tournure dramatique de la conversation, de la faire évoluer
vers un horizon plus large et plus accueillant, d’adoucir aussi son
bouillonnement, son conservatisme pour la faire rire, pour qu’elle se souvienne
d’autres journées, agréables, qu’ils avaient vécues ensemble. Peut-être
était-ce son arme qu’il espérait éterniser.
— Si
je renverse quelqu’un avec ma voiture et le tue à ma sortie maintenant, c’est
toi qui en sera responsable, lui dit-il.
Elle
arrangea ses lunettes avec son poing entier, demandant un éclaircissement.
—
Derrière chaque prisonnier il y a une femme, derrière chaque mort une femme,
derrière toute catastrophe une femme, derrière chaque homme en faillite une
femme.
— Je
sais que la pauvreté ne te rattrapera pas, même à bord d’un avion, répondit-elle
du tac au tac.
— Dis
: je cherche la protection du Seigneur de l’aube, répondit-il.
Elle
éclata alors de ce rire qu’il espérait. Il se prépara à goûter le bonheur.
—
Derrière chaque fou il y a une femme. Puis il ajouta : les hommes ne sont plus
les seuls à être fous. Les rues et les postes de police ont prouvé que la folie
des femmes est en augmentation perpétuelle. Et il y a un lien entre la solitude
et la folie.
Attirés
par son rire de plus en plus bruyant, ses collègues arrivèrent du couloir. Quand
elle vit l’une d’entre elles, elle se leva et la prit dans ses bras, les yeux
brillants, hilare. La rougeur de son visage lui fit soulever ses lunettes. Elle
désigna Amr, sans prononcer une seule lettre, incapable. La surprise et
l’exagération, l’événement lui-même, sa remarque, tout ça à la fois la fit
exploser totalement de rire.
Il ne
savait pas si c’était de la sympathie pour lui, ou si elle se moquait de lui. Quand
elle se calma, lui aussi était très calme, dans son étonnement. Il était resté
assis, sans bouger. Dès que sa collègue sortit, elle le frappa du poing sur
l’épaule, le secoua. Il se remémora les jours de bonheur, ses baisers humides,
sa langue dans sa bouche, ses youyous dans ses oreilles quand elle le trouvait
dur. Elle était sur le point de le prendre dans ses bras, mais elle se calma et
se reprit, se souvenant qu’elle était dans son bureau, que la porte était
susceptible de s’ouvrir ou de fermer, qu’il y avait encore une blessure pas
encore cicatrisée, ni même refermée, et qu’elle était venue là cette nuit pour
une urgence. Il y avait des gens qui n’étaient pas venus travailler, par pur
hasard, et c’était cette nuit-là que Amr était venu.
Traduction de Dina Heshmat