Ancien président de Pologne, prix Nobel
de paix en 1983, Lech Walesa était en visite
en Egypte la semaine dernière. Il livre dans cet entretien sa vision des
rapports entre les deux pays et du monde après le 11 septembre 2001.
« L’Occident prêche la liberté, moi je
prône les valeurs de base »
Al-Ahram Hebdo : Quel était le but de
votre visite en Egypte ? Les rapports entre l’Egypte et la Pologne vous
paraissent-ils satisfaisants ?
Lech Walesa : Tout le monde est curieux de visiter l’Egypte qui a une place dans mon
cœur. Cela est valable pour tous les citoyens dans le monde ainsi que tous les
hommes politiques. Je voudrais voir comment les choses se passent en Egypte et
en tant qu’observateur suivre l’évolution de votre pays et entendre les
commentaires. Je suis ici à l’occasion de la tenue de la conférence d’une
organisation non gouvernementale sur les évolutions en Egypte. Je suis les
discussions à travers les continents et dans toutes les parties du monde afin
de comprendre le monde que nous voulons et sur quelle base nous voulons
utiliser la mondialisation. J’ai accepté l’invitation offerte avec grande joie.
Je suis un révolutionnaire et je sais que le monde a changé. Nous avons ouvert
la voie à la libération de l’Allemagne de l’Est sans bataille. L’évolution sera
dorénavant plus facile dans l’avenir ainsi que l’accès à la civilisation. En
tant qu’homme politique, je suis intéressé à suivre l’évolution de la situation
en Egypte. Je peux expliquer les circonstances actuelles de l’Europe, mais en
ce qui concerne l’Egypte je suis venu ouvrir mes yeux et mes oreilles à ce qui
se passe actuellement.
J’ai
visité l’Egypte en 1992 quand j’étais encore président de la République. J’ai
eu des pourparlers avec le président Hosni Moubarak. J’en garde d’excellents
souvenirs. Mais il faut que le président Moubarak visite la Pologne. Une telle
visite présidentielle peut instaurer une meilleure coopération entre l’Egypte,
la mère du monde, et la Pologne. L’Egypte est le pays de la culture et de
l’histoire. Quand l’avion m’amenant en Egypte survolait votre cher pays,
j’étais en train d’admirer la beauté de votre pays. J’étais curieux de
connaître les détails sur le sol. L’Egypte est quand même un pays unique et
d’une grande beauté. J’ai visité le Japon, les Etats-Unis et l’Europe mais
l’Egypte est un pays complexe, riche particulier et en plein mouvement, en
pleine mutation.
— Quelles leçons peut-on tirer, dans le
monde arabe, de l’expérience de la Pologne qui a réussi sa transition du
communisme vers la démocratie sans violence ?
— Nous
avons besoin d’abord de solidarité sur tous les plans. Nous avons besoin
d’instaurer le dialogue, l’échange des idées ainsi que l’assistance. Si les
gens sont disciplinés vis-à-vis d’un problème commun, ils pourront réfléchir à
ce qu’ils peuvent faire dans l’immédiat. Le mouvement de solidarité est basé
sur l’idée que s’il y a des pressions supérieures, les gens doivent s’organiser
et lutter. Je crois qu’en Egypte, ces problèmes existent. Il y a des pressions
supérieures et les gens peuvent assumer leurs responsabilités.
— La Pologne a envoyé des troupes en
Iraq en solidarité avec les Etats-Unis. Etes-vous d’accord avec cette
implication militaire ?
— Si
j’avais été président de la Pologne à ce moment, je n’aurais pas accepté notre
présence militaire en Iraq. Après les événements du 11 septembre 2001, je me
suis rangé du côté des Américains car cet acte était une opération terroriste,
je savais ce qui allait se passer ensuite ... D’autres fous allaient frapper
Moscou à cause de la Tchétchénie ou d’autres problèmes. Une troisième guerre
mondiale allait se déclencher. J’étais donc contre ces fous de terroristes.
Après l’invasion de l’Afghanistan, fin 2001, nous voulions empêcher une guerre
entre les Etats-Unis et l’Iran. C’est pour cela que nous nous sommes engagés
aux côtés des forces de l’Otan en Afghanistan. Mais la superpuissance
américaine a perdu l’union dont elle avait besoin car elle n’a pas tenu à se
mettre d’accord avec la communauté internationale en ce qui concerne sa guerre
contre le terrorisme. Et c’est pour cette raison que nous assistons aujourd’hui
à tout ce qui se passe en Iraq.
— Tenez-vous toujours à la présence de
la Pologne aux côtés des forces de l’Otan en Afghanistan contre les Talibans ?
— Nous
nous sommes mis du côté des Etats-Unis pour éviter une troisième guerre
mondiale.
— Après la conférence internationale
d’Annapolis, Palestiniens et Israéliens viennent d’entamer, sous parrainage
américain, des négociations en vue de parvenir à la paix d’ici fin 2008.
Pensez-vous qu’un accord est possible ?
— Si
la recherche d’une solution reste exclusivement entre les mains des Américains,
des Israéliens et des Palestiniens, il n’y aura pas de solution. Une solution
finale doit être recherchée dans le cadre d’un processus international. Et pour
ce faire, il faudra de bonnes intentions de la part de toutes les parties.
Personnellement,
je ne vois que des discussions en cours. Je pose une question simple aux
protagonistes : voulez- vous la paix ? Ma question est à Israël : Voulez-vous
la paix ? Ma seconde question est aussi à l’Etat hébreu : Voulez-vous la paix ?
Ma troisième question est aux Arabes : Voulez-vous la paix ?
— Après la chute du communisme en
Europe et en Union soviétique, le monde se trouve sous la domination d’une
seule superpuissance. Pensez-vous que cette hégémonie unilatérale est dans
l’intérêt des peuples ?
— Nous
avons terminé la bataille et nous nous sommes débarrassés de l’ordre mondial
qui existait à l’époque, et qui était un ordre négatif. Les communistes
cherchaient le conflit avec l’Occident et le monde entier. Nous avons travaillé
et créé une victoire pour le monde. C’est vrai qu’actuellement les choses ne
vont pas bien mais en même temps, c’est une occasion pour assainir et améliorer
les relations entre les peuples. Nous n’avons plus peur du communisme. Nous
devons travailler et mettre de l’ordre dans nos affaires. Et dans ce domaine,
nous pouvons travailler ensemble, la Pologne et l’Egypte. Et c’est pour ça que
je suis là. Nous avons besoin de réponses aux questions fondamentales.
L’Occident prêche la liberté, moi je prône les valeurs de base. Nous voulons
une âme, le respect de toutes les religions, nous devons nous entendre ensemble
d’une manière spirituelle, nous devons bâtir la société mondiale sur la base des
valeurs spirituelles. Nous voulons éviter les divisions entre les hommes.
— Vous défendez une vision optimiste du
monde qui contraste avec les conflits qui le traversent, notamment le fossé
entre le Nord et le Sud, l’incompréhension entre l’Orient et l’Occident ...
—
L’heure est aujourd’hui à la solidarité, à la coopération, à la justice, à la
résolution des problèmes, à la création des opportunités et des possibilités.
Commençons par le problème de la liberté, de la spiritualité de la patrie et
des pays. Il faut instaurer l’entente sur ces bases. Je suis heureux d’avoir
été un militant lié aux valeurs de l’être humain. Chaque
individu doit bénéficier d’une occasion, je suis optimiste.