Al-Ahram Hebdo, Idées | Griefs réciproques
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 5 au 11 décembre 2007, numéro 691

 

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Idées

Mémoire. Pour fêter le cinquantenaire de Justine, premier tome du Quatuor d’Alexandrie, le Centre culturel britannique a organisé avec la Bibliotheca une conférence intitulée L’Alexandrie de Durrell, passé et présent. Sans toutefois réussir à réconcilier le public égyptien avec l’écrivain anglais.

Griefs réciproques

Consensuel et sans surprise, l’événement organisé à l’occasion de ce cinquantenaire à la Bibliotheca Alexandrina s’est articulé autour d’interventions informatives de spécialistes. D’intervenant en intervenant, de Michael Haag qui a exposé l’expérience alexandrine de Durrell (voir encadré), à Peter Porter qui a fait une longue présentation de connaisseur sur la « poésie méditerranéenne de Lawrence Durrell », les idées et les images se recoupaient, sans apporter de réels éléments nouveaux, et surtout, sans aborder les débats souvent polémiques qui ont suivi en Egypte la publication de Justine et des trois autres tomes du Quatuor (Balthazar, Mountolive et Cléa). A l’époque, nombre d’intellectuels égyptiens avaient relevé les inexactitudes du roman sur certains détails géographiques, historiques, culturels et urbains. Ils avaient surtout jugé insultante sa description d’Alexandrie, de l’Egypte et des Egyptiens. « Princesse et catin, ville royale, anus mundi », la ville y constitue l’arrière-fond d’une trame romanesque impliquant plusieurs personnages autour du narrateur, Darley, jeune écrivain anglais installé dans la ville méditerranéenne dans les années précédant la deuxième guerre mondiale. Alors qu’il est encore engagé dans une relation avec une jeune danseuse grecque, Melissa, Darley tombe amoureux de Justine, juive égyptienne, la femme de Nessim, membre d’une famille de l’aristocratie copte. Autour de ces personnages, de leur promiscuité tragique et des échecs de leur vie sentimentale, se tisse la narration, de l’hôtel Cecil à Pastroudis, des plages de Borg Al-Arab aux visites éclair des « quartiers arabes » de la ville, lieux décrits avec une foule de détails exotiques, d’odeurs et de sons désagréables.

Une problématique, donc, que les organisateurs ont préféré éviter, en omettant de consacrer des séances en tant que telles à la réception égyptienne de l’œuvre de Durrell. Au lieu de quoi, ils ont préféré inviter la fille de Durrell, fruit de son premier mariage, Pénélope, née en 1940 à Athènes, qui avait préparé une présentation assez convenue de la vie de son père autour de ses mariages et de ses déménagements successifs. Deux films intéressants ont été projetés. Le premier, tourné dans le sud de la France, abordait les questionnements philosophiques sous-jacents à son écriture romanesque. Le second, Spirit of Place, tourné par une équipe de la BBC à l’occasion d’une visite de l’écrivain en Egypte dans les années 1970, après trente-cinq ans d’absence, tentait plutôt de retracer son rapport au pays.

Un rapport si particulier, que les organisateurs ont tenté d’équilibrer cette vision de l’Alexandrie par d’autres, celle d’Ibrahim Abdel-Méguid, auteur alexandrin d’une trilogie dont les deux premiers tomes, Personne ne dort à Alexandrie, et Les Oiseaux d’ambre se situent dans la ville des années quarante et soixante du XXe siècle. Alors qu’Edouard Al-Kharrat, annoncé dans le programme, n’était pas présent, Harry Tzalas, écrivain grec ayant vécu à Alexandrie jusqu’à l’âge de vingt ans a lu l’une de ses nouvelles inspirées de cette expérience. Il s’est exprimé également sur son rapport au Quatuor, se demandant pourquoi il n’avait « jamais ressenti aucun enthousiasme à le lire : Est-ce que parce que je suis alexandrin ? ». Un débat auquel Abdel-Méguid apporta sa propre vision, se voulant conciliant en remarquant « qu’il n’y a pas une seule Alexandrie, mais plusieurs. Celle de Durrell en est une, celle de Tzalas une autre. Chacun est sincère dans ce qu’il exprime ».

La contradiction a donc été portée par la salle. Pour souligner le fait qu’il ne fallait pas s’attendre de sa part à autre chose qu’une vision coloniale, un citoyen alexandrin faisait remarquer que Durrell était, en fin de compte, « un homme des renseignements. Pour lui, Alexandrie faisait partie de l’Empire britannique ». D’autres ont soulevé à nouveau ces mêmes réserves émises par des intellectuels égyptiens des décennies plus tôt, sur « l’écriture raciste de Durrell », le fait que le Quatuor ne présente pas, ou peu, de personnages égyptiens, la manière dont il décrit la ville, pour lui « cité de mémoire », ville de pierres mortes, « ville démolie », « ville napolitaine lépreuse, avec ses amas de maisons levantines qui perdent leur peau au soleil ».

Le débat pour la conservation de la Villa Ambron, lieu où Durrell a vécu la plus grande partie de ses années alexandrines, a lui, par contre, ouvert une fenêtre sur le présent de « l’Alexandrie de Durrell ». Animé par Mohamad Awad, maître de conférences en architecture, directeur d’Alex-Med, omniprésent lorsqu’il s’agit du patrimoine d’Alexandrie, le débat a également été enrichi par les contributions de Michael Haag, Ibrahim Abdel-Méguid et Hala Al-Badri, romancière et nouvelliste, qui place souvent ses œuvres à Alexandrie. Les participants à la conférence avaient pu se rendre compte de l’état lamentable de la Villa Ambron, aujourd’hui rachetée par un entrepreneur, lors de la balade sur les traces de Durrell organisée dans la matinée. Si la villa ne peut être détruite, grâce à la loi 144 de 2006, la question de sa récupération reste posée. Dans le cours du débat, cette préoccupation a vite été élargie à l’ensemble du patrimoine architectural d’Alexandrie. Le plus jeune intervenant, un garçon d’à peine dix ans, faisant remarquer que la maison de Nasser à Alexandrie, est, elle aussi, dans un état alarmant. Dérivant de la demeure de Durrell à celle de Nasser, le débat reflétait encore une fois l’absence de sympathie du public égyptien pour l’écrivain britannique. Comme s’il lui renvoyait, des années plus tard, son animosité.

Dina Heshmat

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Spécialiste de Durrell et d’Alexandrie, Michael Haag revient sur le rapport complexe de l’écrivain britannique avec la ville qui lui a inspiré son chef-d’œuvre.

« Alexandrie comme un microcosme de la civilisation »

Al-Ahram Hebdo : Lawrence Durrell n’a en fait vécu à Alexandrie que quelques années. Pourriez-vous nous décrire son rapport à cette ville ?

Michael Haag : Il y est arrivé en mai 1941. Il venait de fuir la Grèce, attaquée par les Allemands. Il adorait ce pays, où il avait vécu pendant près de cinq ans, où il était très heureux en tant qu’écrivain, et où il avait une femme et un enfant. Il atterrit d’abord au Caire, où il travaille comme attaché de presse à l’ambassade britannique. Un an plus tard, son mariage s’effondre ; sa femme le quitte et part pour la Palestine avec sa fille, Pénélope. Il obtient un poste à Alexandrie, comme attaché de presse auprès du British Information Office. Quand il y arrive, c’est un homme seul, qui a tout perdu. En ce qui concerne son rapport créatif à la ville, il avait déjà, quatre ans avant sa venue en Egypte, planifié d’écrire Le Livre des morts. Cela devait être un roman basé sur une vision critique de la culture britannique et européenne par extension, qui, pour Durrell, manquait de vitalité. Selon lui, les gens n’étaient plus suffisamment en contact avec des valeurs spirituelles. Il avait également dessiné une carte de Londres, avec un carrefour. Il a transposé ce projet à Alexandrie, avec une nouvelle carte. Le nouveau carrefour se situait au croisement de la rue Nabi Daniel et de la rue Fouad, où l’on croyait à l’époque qu’Alexandre le Grand était enterré. Alexandrie, cité ancienne, se prêtait à l’écriture d’un tel livre. Durrell l’a utilisée comme un microcosme de la civilisation. En venant à Alexandrie, il avait déclaré qu’il se retrouvait dans un lieu qui fonctionne sur la base de la mémoire, parce qu’il s’agit de l’emplacement d’une cité ancienne. Il s’est dit qu’il écrirait un livre construit de telle façon qu’il permettrait la remémoration.

— Le Quatuor comme représentation d’une ville cosmopolitaine par excellence, qu’en pensez-vous ? Ne s’agirait-il pas plutôt de la représentation d’un espace extrêmement cloisonné ?

— Je ne sais pas si ce roman est tellement lié à l’image d’une Alexandrie cosmopolitaine. Je ne suis pas certain que Durrell lui-même l’aurait conçu ainsi. Beaucoup de gens l’ont exploité à leurs fins propres. Quand le Quatuor est paru, c’était « le » roman sur Alexandrie. Il a laissé une impression dans l’imaginaire des gens, il a créé une « odeur » qui était crédible. Il a utilisé Alexandrie, les philosophies, des images de miroirs, de prismes, pour s’interroger sur ce qu’est en fait la réalité. Rien de tout cela n’a forcément à voir avec l’Alexandrie moderne, ni même avec l’Alexandrie qu’il a connue. En un sens, il a créé une ville artificielle, dans laquelle il a placé ce qu’il avait envie de placer. Certains lui ont reproché le fait qu’il y a très peu de personnages égyptiens dans le roman. Il est vrai qu’il décrit le milieu qu’il connaissait, qui n’est pas celui des ruelles ou des arrière-cours. Mais le personnage de Nessim est égyptien. Celui de Justine également, même si elle est juive. Les idées modernes, depuis les soixante dernières années, sur la formation d’une identité égyptienne, ne correspondent pas exactement à ce qu’étaient les Egyptiens en 1920.

— Vous êtes l’auteur d’un ouvrage intitulé Alexandrie, ville de mémoire. Quel est votre propre rapport à cette ville ?

— La première fois que je suis venu, en 1967, je n’ai pas visité Alexandrie, même si j’avais lu Forster et Durrell. Pour moi, ils avaient décrit une ville littéraire. Pourquoi alors visiter la ville ? Mais en 1973, je suis venu à Alexandrie dans le cadre d’un tour de la Méditerranée. J’ai aimé l’ouverture sur la mer, l’architecture. C’est une ville qui n’a pas été construite par ses habitants, mais par d’autres, qui n’étaient plus là. J’ai commencé à m’intéresser à cette absence, à ce vide. Puis j’ai écrit Alexandrie, ville de mémoire. Je crois que c’est le premier livre qui tente de rappeler à la fois l’historique et le littéraire dans la ville. .

Propos recueillis par
D. H.

 




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