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Mémoire.
Pour fêter le cinquantenaire de Justine, premier tome du
Quatuor d’Alexandrie, le Centre culturel britannique a
organisé avec la Bibliotheca une conférence intitulée
L’Alexandrie de Durrell, passé et présent. Sans toutefois
réussir à réconcilier le public égyptien avec l’écrivain
anglais.
Griefs réciproques
Consensuel
et sans surprise, l’événement organisé à l’occasion de ce
cinquantenaire à la Bibliotheca Alexandrina s’est articulé
autour d’interventions informatives de spécialistes.
D’intervenant en intervenant, de Michael Haag qui a exposé
l’expérience alexandrine de Durrell (voir encadré), à Peter
Porter qui a fait une longue présentation de connaisseur sur
la « poésie méditerranéenne de Lawrence Durrell », les idées
et les images se recoupaient, sans apporter de réels
éléments nouveaux, et surtout, sans aborder les débats
souvent polémiques qui ont suivi en Egypte la publication de
Justine et des trois autres tomes du Quatuor (Balthazar,
Mountolive et Cléa). A l’époque, nombre d’intellectuels
égyptiens avaient relevé les inexactitudes du roman sur
certains détails géographiques, historiques, culturels et
urbains. Ils avaient surtout jugé insultante sa description
d’Alexandrie, de l’Egypte et des Egyptiens. « Princesse et
catin, ville royale, anus mundi », la ville y constitue
l’arrière-fond d’une trame romanesque impliquant plusieurs
personnages autour du narrateur, Darley, jeune écrivain
anglais installé dans la ville méditerranéenne dans les
années précédant la deuxième guerre mondiale. Alors qu’il
est encore engagé dans une relation avec une jeune danseuse
grecque, Melissa, Darley tombe amoureux de Justine, juive
égyptienne, la femme de Nessim, membre d’une famille de
l’aristocratie copte. Autour de ces personnages, de leur
promiscuité tragique et des échecs de leur vie sentimentale,
se tisse la narration, de l’hôtel Cecil à Pastroudis, des
plages de Borg Al-Arab aux visites éclair des « quartiers
arabes » de la ville, lieux décrits avec une foule de
détails exotiques, d’odeurs et de sons désagréables.
Une problématique, donc, que les organisateurs ont préféré
éviter, en omettant de consacrer des séances en tant que
telles à la réception égyptienne de l’œuvre de Durrell. Au
lieu de quoi, ils ont préféré inviter la fille de Durrell,
fruit de son premier mariage, Pénélope, née en 1940 à
Athènes, qui avait préparé une présentation assez convenue
de la vie de son père autour de ses mariages et de ses
déménagements successifs. Deux films intéressants ont été
projetés. Le premier, tourné dans le sud de la France,
abordait les questionnements philosophiques sous-jacents à
son écriture romanesque. Le second, Spirit of Place, tourné
par une équipe de la BBC à l’occasion d’une visite de
l’écrivain en Egypte dans les années 1970, après trente-cinq
ans d’absence, tentait plutôt de retracer son rapport au
pays.
Un rapport si particulier, que les organisateurs ont tenté
d’équilibrer cette vision de l’Alexandrie par d’autres,
celle d’Ibrahim Abdel-Méguid, auteur alexandrin d’une
trilogie dont les deux premiers tomes, Personne ne dort à
Alexandrie, et Les Oiseaux d’ambre se situent dans la ville
des années quarante et soixante du XXe siècle. Alors qu’Edouard
Al-Kharrat, annoncé dans le programme, n’était pas présent,
Harry Tzalas, écrivain grec ayant vécu à Alexandrie jusqu’à
l’âge de vingt ans a lu l’une de ses nouvelles inspirées de
cette expérience. Il s’est exprimé également sur son rapport
au Quatuor, se demandant pourquoi il n’avait « jamais
ressenti aucun enthousiasme à le lire : Est-ce que parce que
je suis alexandrin ? ». Un débat auquel Abdel-Méguid apporta
sa propre vision, se voulant conciliant en remarquant «
qu’il n’y a pas une seule Alexandrie, mais plusieurs. Celle
de Durrell en est une, celle de Tzalas une autre. Chacun est
sincère dans ce qu’il exprime ».
La contradiction a donc été portée par la salle. Pour
souligner le fait qu’il ne fallait pas s’attendre de sa part
à autre chose qu’une vision coloniale, un citoyen alexandrin
faisait remarquer que Durrell était, en fin de compte, « un
homme des renseignements. Pour lui, Alexandrie faisait
partie de l’Empire britannique ». D’autres ont soulevé à
nouveau ces mêmes réserves émises par des intellectuels
égyptiens des décennies plus tôt, sur « l’écriture raciste
de Durrell », le fait que le Quatuor ne présente pas, ou
peu, de personnages égyptiens, la manière dont il décrit la
ville, pour lui « cité de mémoire », ville de pierres
mortes, « ville démolie », « ville napolitaine lépreuse,
avec ses amas de maisons levantines qui perdent leur peau au
soleil ».
Le débat pour la conservation de la Villa Ambron, lieu où
Durrell a vécu la plus grande partie de ses années
alexandrines, a lui, par contre, ouvert une fenêtre sur le
présent de « l’Alexandrie de Durrell ». Animé par Mohamad
Awad, maître de conférences en architecture, directeur d’Alex-Med,
omniprésent lorsqu’il s’agit du patrimoine d’Alexandrie, le
débat a également été enrichi par les contributions de
Michael Haag, Ibrahim Abdel-Méguid et Hala Al-Badri,
romancière et nouvelliste, qui place souvent ses œuvres à
Alexandrie. Les participants à la conférence avaient pu se
rendre compte de l’état lamentable de la Villa Ambron,
aujourd’hui rachetée par un entrepreneur, lors de la balade
sur les traces de Durrell organisée dans la matinée. Si la
villa ne peut être détruite, grâce à la loi 144 de 2006, la
question de sa récupération reste posée. Dans le cours du
débat, cette préoccupation a vite été élargie à l’ensemble
du patrimoine architectural d’Alexandrie. Le plus jeune
intervenant, un garçon d’à peine dix ans, faisant remarquer
que la maison de Nasser à Alexandrie, est, elle aussi, dans
un état alarmant. Dérivant de la demeure de Durrell à celle
de Nasser, le débat reflétait encore une fois l’absence de
sympathie du public égyptien pour l’écrivain britannique.
Comme s’il lui renvoyait, des années plus tard, son
animosité.
Dina
Heshmat
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Spécialiste de Durrell et
d’Alexandrie, Michael
Haag
revient sur le rapport complexe de l’écrivain
britannique avec la ville qui lui a inspiré son
chef-d’œuvre.
« Alexandrie comme un microcosme de la
civilisation »
Al-Ahram
Hebdo : Lawrence Durrell n’a en
fait vécu à Alexandrie que quelques années. Pourriez-vous
nous décrire son rapport à cette ville ?
Michael Haag :
Il y est arrivé en mai 1941. Il venait de fuir la Grèce,
attaquée par les Allemands. Il adorait ce pays, où il avait
vécu pendant près de cinq ans, où il était très heureux en
tant qu’écrivain, et où il avait une femme et un enfant. Il
atterrit d’abord au Caire, où il travaille comme attaché de
presse à l’ambassade britannique. Un an plus tard, son
mariage s’effondre ; sa femme le quitte et part pour la
Palestine avec sa fille, Pénélope. Il obtient un poste à
Alexandrie, comme attaché de presse auprès du British
Information Office. Quand il y arrive, c’est un homme seul,
qui a tout perdu. En ce qui concerne son rapport créatif à
la ville, il avait déjà, quatre ans avant sa venue en Egypte,
planifié d’écrire Le Livre des morts. Cela devait être un
roman basé sur une vision critique de la culture britannique
et européenne par extension, qui, pour Durrell, manquait de
vitalité. Selon lui, les gens n’étaient plus suffisamment en
contact avec des valeurs spirituelles. Il avait également
dessiné une carte de Londres, avec un carrefour. Il a
transposé ce projet à Alexandrie, avec une nouvelle carte.
Le nouveau carrefour se situait au croisement de la rue Nabi
Daniel et de la rue Fouad, où l’on croyait à l’époque
qu’Alexandre le Grand était enterré. Alexandrie, cité
ancienne, se prêtait à l’écriture d’un tel livre. Durrell
l’a utilisée comme un microcosme de la civilisation. En
venant à Alexandrie, il avait déclaré qu’il se retrouvait
dans un lieu qui fonctionne sur la base de la mémoire, parce
qu’il s’agit de l’emplacement d’une cité ancienne. Il s’est
dit qu’il écrirait un livre construit de telle façon qu’il
permettrait la remémoration.
— Le Quatuor comme représentation d’une ville cosmopolitaine
par excellence, qu’en pensez-vous
? Ne s’agirait-il pas plutôt de la représentation d’un
espace extrêmement cloisonné ?
— Je ne sais pas si ce roman est tellement lié à l’image
d’une Alexandrie cosmopolitaine. Je ne suis pas certain que
Durrell lui-même l’aurait conçu ainsi. Beaucoup de gens
l’ont exploité à leurs fins propres. Quand le Quatuor est
paru, c’était « le » roman sur Alexandrie. Il a laissé une
impression dans l’imaginaire des gens, il a créé une « odeur
» qui était crédible. Il a utilisé Alexandrie, les
philosophies, des images de miroirs, de prismes, pour
s’interroger sur ce qu’est en fait la réalité. Rien de tout
cela n’a forcément à voir avec l’Alexandrie moderne, ni même
avec l’Alexandrie qu’il a connue. En un sens, il a créé une
ville artificielle, dans laquelle il a placé ce qu’il avait
envie de placer. Certains lui ont reproché le fait qu’il y a
très peu de personnages égyptiens dans le roman. Il est vrai
qu’il décrit le milieu qu’il connaissait, qui n’est pas
celui des ruelles ou des arrière-cours. Mais le personnage
de Nessim est égyptien. Celui de Justine également, même si
elle est juive. Les idées modernes, depuis les soixante
dernières années, sur la formation d’une identité
égyptienne, ne correspondent pas exactement à ce qu’étaient
les Egyptiens en 1920.
— Vous êtes l’auteur d’un ouvrage intitulé Alexandrie, ville
de mémoire. Quel est votre propre rapport à cette ville ?
— La première fois que je suis venu, en 1967, je n’ai pas
visité Alexandrie, même si j’avais lu Forster et Durrell.
Pour moi, ils avaient décrit une ville littéraire. Pourquoi
alors visiter la ville ? Mais en 1973, je suis venu à
Alexandrie dans le cadre d’un tour de la Méditerranée. J’ai
aimé l’ouverture sur la mer, l’architecture. C’est une ville
qui n’a pas été construite par ses habitants, mais par
d’autres, qui n’étaient plus là. J’ai commencé à
m’intéresser à cette absence, à ce vide. Puis j’ai écrit
Alexandrie, ville de mémoire. Je crois que c’est le premier
livre qui tente de rappeler à la fois l’historique et le
littéraire dans la ville. .
Propos recueillis par
D. H.
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