Al-Ahram Hebdo, Idées |
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 5 au 11 décembre 2007, numéro 691

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Idées

Entretien . Invité du colloque international « L’Egypte à l’époque ottomane », organisé par le Conseil suprême de la culture et un centre de recherches turc (IRCICA), André Raymond, professeur émérite à l’Université de Provence, spécialiste de l’époque ottomane, met l’accent sur les classes populaires souvent mises à l’ombre.

« L’idée que l’époque ottomane est une période de déclin généralisé est fausse »

Al-Ahram Hebdo : Comment évaluez-vous ce colloque, « L’Egypte à l’époque ottomane », organisé aujourd’hui par deux partenaires historiques, la Turquie et l’Egypte ?

André Raymond : Ce congrès est important parce que précisément, il marque la fin d’une période d’incompréhension mutuelle. D’une part, les Turcs, pour des raisons tout à fait compréhensibles, avaient cessé de s’intéresser activement aux pays arabes parce qu’ils estimaient que ceux-ci avaient quitté l’Empire ottoman en 1918 et en avaient du chagrin et s’étaient un peu repliés sur l’espace turc. D’autre part, les Arabes, pour des raisons compréhensibles, avaient des souvenirs désagréables de l’époque turque et certains avaient tendance à considérer celle-ci comme une période coloniale. Et donc ayant tendance un petit peu à l’occulter et à l’écarter de la mémoire nationale. Alors, de ce point de vue, il y a eu un changement considérable : les Turcs d’une part se sont rendus compte de l’importance de ce passé ottoman dans leur Histoire et par conséquent de l’importance de faire revivre ce passé. Et d’autre part, les Arabes même ont analysé cette période, compris que ce n’est pas une époque de déclin généralisé, que ce n’est pas non plus une période coloniale véritablement. Nous sommes arrivés à un point où il y a eu un grand progrès de recherches historiques des deux côtés. En Egypte, il y a eu une recherche très active sur l’histoire ottomane en Egypte, et en Turquie, une école de chercheurs turcs au centre IRCICA et une exploitation des ressources d’archives fabuleuses qui jettent une lumière totalement nouvelle sur cette histoire.

— Mais il existe des intellectuels qui se méfient de la revisite à l’heure actuelle de l’époque ottomane. Qu’en pensez-vous ?

— D’abord, l’idée que l’époque ottomane est une période de déclin généralisé est fausse. C’est une idée qui a longtemps régné dans l’historiographie, mais on sait maintenant que ce n’est pas vrai, et que la période ottomane dans certains secteurs était une période même de progrès et d’une relative prospérité. Par exemple, les grandes villes arabes de l’époque ottomane ont témoigné d’une importance qu’elles n’ont pas connue avant, ce qui est dû à l’existence d’une sorte de marché commun méditerranéen dans l’Empire ottoman qui explique cette vitalité et ce progrès. Il y a une quarantaine d’années déjà qu’on le dit et on le décrit. Par conséquent, ce n’est pas d’attirer des ombres désagréables que de parler d’époque ottomane. Dire, depuis quarante ans, quand je discutais avec de grands historiens égyptiens, que la période ottomane n’était pas une période de déclin total, ou que Le Caire était une ville brillante paraissait pour eux une hérésie totale. Maintenant, le point de vue a changé, l’apaisement est venu et l’on est au point que l’on peut aboutir à un jugement équilibré sur cette période et sur les relations entre l’Empire ottoman et ses lointaines provinces arabes.

— Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer sur les classes populaires égyptiennes dans votre étude « Les classes populaires, classes dangereuses au XVIIIe siècle » dans ce colloque ?

— Quand j’ai commencé à travailler sur l’Egypte, mon souci était d’essayer de comprendre ce qu’est l’Egypte avant la colonisation. J’avais déjà eu l’expérience de la Tunisie de l’époque antécoloniale, j’avais le même désir de comprendre ce qu’est une société arabe, musulmane dans sa majorité, dans des conditions, en somme normales, c’est-à-dire avant que la colonisation ne détourne le cours de l’Histoire de ces pays. Il se trouvait qu’en ce moment j’ai été chercheur au Caire, et c’est Le Caire naturellement qui a attiré mon attention.

Ce que je souhaitais aussi c’était de comprendre ce qu’était advenu la société autochtone, indigène pendant toute cette période précoloniale. A l’époque, l’Histoire de ce pays avait été confisquée par des étrangers (les Mamelouks au Caire puis les Ottomans) et par conséquent la population proprement égyptienne était tels des spectateurs passifs d’événements qui se passaient ailleurs, au-dessus. C’est pour cela que j’ai écrit il y a maintenant 30 ans un livre sur Artisans et commerçants, dans lequel j’ai essayé de faire une description de la société égyptienne du Caire avant la modernisation qui a commencé à l’époque de Mohamad Ali. Le papier que j’ai présenté ici ne donne qu’un aspect de cette étude, puisqu’il s’agit en effet d’une partie très pauvre de la société égyptienne, dans la mesure où j’étais amené à constater au cours de mes recherches que les classes égyptiennes — artisans, commerçants et oulémas — n’étaient pas du tout en dehors de l’Histoire, mais jouaient un rôle en particulier dans les crises sociales et économiques qui se déroulaient de temps en temps et dont on a des traces aux XVIIe et XVIIIe siècles, en particulier au début du XIXe siècle dans les 25 années qui précédaient l’occupation française.

— Quelle importance occupent ces classes populaires diversifiées ?

— Les classes populaires, on les trouve également dans les grands mouvements de rébellion contre l’occupation française, en 1798 et en 1800, ce sont des révoltes très importantes, puisque la révolte contre Kléber a duré 36 jours et a nécessité de la part de l’armée française une véritable reconquête de la ville du Caire. Depuis ces temps-là, ces populations égyptiennes on les trouve aussi participant très activement en 1805 aux mouvements qui ont mené à l’intronisation de Mohamad Ali. Je me suis rendu compte que dans ces mouvements populaires qui ont joué un rôle très important, il y avait toute une population un peu marginale qui est traitée par beaucoup de mépris par Gabarti en de termes comme « awbach », « gaïdia » et « ghawghaa » pour qualifier cette espèce de « plèbe » urbaine qu’il n’aime pas, lui le bourgeois grand Alem d’Al-Azhar. Dans cet exposé, j’ai voulu essayer de cerner le contour de cette population marginale très pauvre parfois trop agitée et qui, précisément, n’apparaît que dans des explosions violentes soit contre les malheurs du temps (famine, l’oppression des émirs), soit contre l’occupant français. Ce qui m’intéresse, c’est la population égyptienne dans son ensemble, cette population que j’ai essayé de présenter n’est qu’une partie de cette population, mais une partie considérable qui forme environ la moitié de la population du Caire.

— Des études récentes révèlent le côté révolutionnaire dans l’Histoire du monde islamique que l’écriture classique de l’Histoire fait taire traditionnellement ...

— L’Histoire traditionnelle a souvent retenu les grands mouvements et événements politiques qui ont été incarnés par des gens connus des leaders, mais l’Histoire traditionnelle a peut-être un peu négligé ces mouvements populaires peut-être par dédain pour le caractère populaire de cette action. De toute façon, ces mouvements sont des mouvements traditionnels, que l’on trouve aussi bien dans la période médiévale et classique des pays musulmans qu’à l’époque mamelouke. De nombreux travaux ont été faits sur Le Caire et sur Damas qui montrent que ces mouvements existaient et que, d’ailleurs, à certains moments, les gens en place utilisaient ces mouvements, et mobilisaient cette masse populaire pour leurs intérêts. Ce phénomène se produit à l’époque ottomane également.

— Ce genre d’études pourrait-il être une base pour une étude approfondie de la personnalité égyptienne ?

— Rappelez-vous l’incendie du Caire avant la Révolution de Naguib et Nasser, c’est un événement dans lequel tout d’un coup des tensions internes se révèlent au grand jour, mais d’une manière qui est souvent assez violente, puisqu’il s’agit d’époques de grandes tensions historiques. Ce sont des mouvements qui contredisent en effet cette idée qui est aussi fortement très bien ancrée que l’Egypte est un pays totalement calme où rien ne se passe et où la population est amorphe, c’est ce qu’on disait à l’époque ottomane que cette population égyptienne est en dehors de l’Histoire. Mais ce que je voulais montrer d’abord dans mon livre Artisans et commerçants, c’est que ces couches proprement égyptiennes étaient nullement amorphes et soi-disant inorganisées, inorganiques. Mais qu’en réalité c’étaient des strates sociales parfaitement différenciées, ce qui explique d’ailleurs l’extraordinaire diversité de situations de cette population proprement égyptienne, des gens très riches comme les grands commerçants dans le commerce du café et des gens très pauvres. C’est une société qui est intérieurement très parfaitement coordonnée avec, naturellement, un rôle très important joué par des intellectuels des gens d’Al-Azhar, tous les oulémas jouaient un rôle important parce que dans ces mouvements populaires finalement lorsqu’il fallait conclure un arrangement entre les émirs et la population du Caire, on faisait appel naturellement aux oulémas. Ceux-ci servaient de vitrines.

— Ces mouvements avaient-ils d’importantes débouchées à cette époque ?

— Un des événements les plus significatifs des mouvements de ce genre en 1795,  c’est une émeute qui s’est terminée par une sorte de traité qui a été rédigé devant le tribunal (al-mahkama) et dans lequel les émirs s’engageaient à un certain nombre de réformes. Je ne dirais pas une sorte de charte, mais tout de même on voit dans un pareil cas que ces mouvements violents apparemment peu anarchiques pourraient quand même déboucher sur des conclusions presque politiques, par l’entremise des cheikhs d’Al-Azhar.

Propos recueillis par
Dina Kabil

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.