Islamistes. Avec la
publication par un chef du Djihad d’une révision bannissant la violence en tant
que méthode, des questions se posent sur l’authenticité de ce revirement. Enquête.
Une volte-face équivoque
Dix
ans après le lancement de l’initiative d’arrêt de la violence lancée par la
Gamaa Islamiya en 1997, Sayed Imam, fondateur du Djihad (l’autre groupe
islamiste armé clandestin) vient de publier un ouvrage gigantesque intitulé
Rationaliser l’action djihadiste en Egypte et dans le monde, où il procède à
une révision des fondements théologiques qui ont guidé durant des années la
pensée du Djihad. Ces révisions tirent plutôt leur importance du rang de leur
auteur. Ancien émir du Djihad, Sayed Imam a publié dans les années 1980 un
livre intitulé Al-Omda fi edad al-oda considéré comme la doctrine du Djihad. Or,
dans son ouvrage actuel, il remet en doute les principes qu’il avait déjà
lui-même établis. L’importance de ces révisions théologiques provient également
de l’influence qu’elles peuvent avoir sur les autres groupes islamistes et
certains membres du Djihad à l’étranger.
Sayed
Imam, connu dans les milieux djihadistes sous le nom du Dr Fadl ou Abdel-Qader
bin Abdel-Aziz, est né en août 1950 dans le gouvernorat de Béni-Soueif au sud
du Caire. Il fait des études à la faculté de médecine de l’Université du Caire
et obtient son diplôme en 1974 avec la mention excellent. Imam préférait
travailler dans l’anonymat au point que la plupart des membres du Djihad
croyaient qu’Aymane Al-Zawahri, l’actuel numéro 2 d’Al-Qaëda, était l’émir du
groupe. Le nom de Sayed Imam est apparu brusquement sur la scène en 1981,
lorsqu’il a été accusé d’implication avec les autres membres du Djihad dans
l’assassinat du président Anouar Al-Sadate. Il a été cependant acquitté par le
tribunal après avoir réussi à prouver qu’il était hors d’Egypte pendant les
faits. Son nom figure encore devant les tribunaux en 1998 dans le procès des
revenants d’Albanie. Il avait été alors condamné par contumace à 25 ans de
prison. Après les attaques du 11 septembre 2001, Sayed Imam est arrêté au Yémen
le 28 octobre de cette même année. Interrogé par les renseignements américains,
il est rapatrié en Egypte le 28 février 2004, où il purge sa peine de prison.
Dans
son ouvrage, Sayed Imam remet en question tous les fondements théologiques du
Djihad qui autorisaient l’assassinat des étrangers et des touristes et le
pillage de leurs biens pour financer le Djihad. Il interdit formellement la «
trahison » des étrangers à l’intérieur de leurs pays. « Le prophète Mohamad et
ses compagnons après lui n’ont jamais ordonné à des musulmans de tuer les
habitants de la Perse ni même ceux de La Mecque avant qu’elle ne soit conquise
», assure Sayed Imam. Pour lui, les attaques contre les pays non musulmans ne
sont pas en accord avec les fondements de l’islam. « Les musulmans qui
effectuent les attentats dans des pays non musulmans sont entrés dans ces pays
avec un visa de travail ou de tourisme ou pour étudier. Commettre des attentats
revient donc à trahir les habitants de ces pays. Or, la trahison est condamnée
par l’islam qu’elle soit envers des musulmans ou des non musulmans. En outre,
ces attaques peuvent blesser ou tuer des musulmans qui vivent dans ces pays »,
assure Sayed Imam qui considère également comme illicites les attaques contre
les touristes. « L’islam demande à ses adeptes de bien traiter les chrétiens. Si
un chrétien attaque un musulman, il faut le traiter avec la justice », estime
encore Sayed Imam. Et d’ajouter que les chrétiens en Egypte sont des « voisins
et des collègues de travail » et que Maria la Copte une épouse du prophète,
était chrétienne, ce qui inspire le respect envers les chrétiens. Rien dans la
charia ne demande de tuer les juifs ou les chrétiens sauf s’il s’agit d’un cas
de légitime défense. Il est en outre permis aux musulmans d’établir des
relations commerciales avec eux et de se marier avec des membres de leur
communauté.
Un revirement douteux ?
Ces
révisions théologiques alimentent un débat parmi les observateurs. S’agit-il
d’un véritable mea-culpa ou bien c’est le fruit d’un marché conclu avec l’Etat
? Quel sera l’impact de ces révisions sur les islamistes du Djihad et de la
Qaëda qui se trouvent à l’étranger ? Certains observateurs doutent de la
sincérité de ces révisions. « Il est possible que ces révisions soient le fruit
d’un accord entre l’Etat et certains membres du Djihad toujours emprisonnés ou
bien qu’elles aient été faites sous la pression des appareils de sécurité ou
même la torture », explique Ahmad Al-Moslémani, chercheur au Centre des Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il pense que ce sont les services
de sécurité qui ont laissé filtrer les nouvelles de ces révisions. Amr
Al-Chobaki, chercheur spécialiste des islamistes, n’exclut pas cette hypothèse.
« Plusieurs militants djihadistes ont annoncé leur repentir. En échange, l’Etat
les libère et s’en sert ensuite pour affronter d’autres mouvements islamistes
comme les Frères musulmans », pense Al-Chobaki. Il ne s’agit cependant que
d’une hypothèse. Car ce n’est pas la première fois que des révisions soient
faites au niveau des fondements théologiques des groupes islamistes. La Gamaa
Islamiya a été la première en 1997 à renoncer à la violence et a été suivie par
le Djihad quelques années plus tard. Ces développements montrent que les
groupes islamistes sont entrés dans un long processus de mutation s’écartant de
la violence. « Il serait difficile de croire qu’un leader comme Sayed Imam
puisse succomber à la pression ou même à la torture. Ces gens croient en effet
qu’ils ont un message doctrinaire à délivrer. Dans ce contexte, il est
difficile de croire à un marché conclu avec l’Etat », souligne Diaa Rachwane,
spécialiste des questions islamistes au CEPS.
Le
Djihad est l’un des deux principaux groupes armés clandestins en Egypte avec la
Gamaa Islamiya. Il est responsable de plusieurs attentats sanglants dans les
1980 et 90. Plusieurs dirigeants du groupe se sont rendus en Afghanistan au
milieu des années 1980 afin de lutter contre l’occupation soviétique de ce
pays. En 1998, le Djihad emmené par Aymane Al-Zawahri forme avec Al-Qaëda le
front mondial de lutte contre les juifs et les croisés. Les révisions de Sayed
Imam sapent les fondements doctrinaires de Al-Qaëda. Amr Al-Chobaki pense que
malgré l’importance historique de ces révisons, elles n’auront pas un grand
impact sur Al-Qaëda. « Le but du Djihad était de renverser le pouvoir tandis
que celui de Al-Qaëda consiste à lancer des attaques vengeresses contre
certains pays impies. Je crois qu’il faut faire la différence entre les deux »,
conclut Al-Chobaki.
Chérine Abdel-Azim