Tortures.
Deux verdicts sévères prononcés la semaine dernière contre
des policiers viennent soulager l’opinion publique. Même si
de nombreuses autres affaires restent encore classées sans
suite.
Premiers signes d’un nouveau temps
Le
27 novembre, trois policiers impliqués dans un crime de
torture ont été condamnés à 7 ans de prison ferme et, par
conséquent, démis de leurs fonctions. Selon le Parquet
général, les accusés ont arrêté sans motif un citoyen et
l’ont torturé jusqu’à la mort. Ils ont par ailleurs été
accusés d’avoir falsifié l’autorisation du Parquet de
perquisitionner au domicile de la victime. Le Parquet s’est
basé sur le rapport du médecin légiste qui a mentionné
l’existence de blessures, de fractures mortelles et
d’hémorragie interne. Il a également prouvé que la victime a
été frappée à la tête par un instrument solide. Ce qui a
choqué le plus dans cette histoire, c’est que la victime
n’était accusée d’aucun crime et que la police cherchait
seulement à exercer des pressions sur son frère, un
délinquant en fuite, pour l’obliger à se rendre.
L’affaire, qui a eu lieu dans le gouvernorat de Mansoura,
dans le village de Telbana, remonte au mois de juin dernier,
lorsque la police fait une descente chez Nasser Al-Saïdi, 35
ans, et le roue violemment de coups au vu des habitants du
village avant de le conduire au commissariat de police, où
il subit d’autres sévices. Hospitalisé dans un état
critique, il est décédé 24 heures plus tard. La séquence
vidéo, prise alors qu’il rendait l’âme, et diffusée sur
plusieurs chaînes satellites, n’a fait qu’envenimer le
ressentiment de l’opinion publique contre l’institution
policière.
Le 6 novembre, un premier verdict prononcé contre le
lieutenant Islam Nabih, policier au commissariat de Boulaq
Al-Dakrour, au Caire, et un sous-officier avait
partiellement soulagé l’opinion. Tous deux ont été condamnés
à trois ans de prison ainsi qu’à une amende pour avoir
torturé un chauffeur de microbus, lui aussi détenu sans
motif, et agressé sexuellement. Il s’agit de la fameuse
affaire Emad Al-Kabir, dévoilée en janvier 2006 grâce à la
vidéo d’un téléphone portable. Pour la première fois, des
images de torture et d’agression sexuelle pratiquées sur une
victime avaient été diffusées sur Internet.
De son côté, le ministre de l’Intérieur, Habib Al-Adeli, a
toujours qualifié ces actes de « dérives individuelles qui
ne représentent pas la politique du ministère », tout en
promettant de punir tout agent de police impliqué dans de
tels actes. Des déclarations qui sont réitérées à l’issue de
chaque affaire de torture dévoilée ...
Pratique jugée systématique
Reste à savoir si le recours de plus en plus fréquent à la
justice suffira à limiter les cas de torture dans les
commissariats de police. Une pratique jugée systématique par
les organisations de défense des droits de l’homme. Selon
Mohamad Zarée, responsable au Centre d’aide des prisonniers,
l’impact de ces jugements sans précédent sera considérable.
« Autrefois, les peines variaient entre six mois et un an de
prison avec sursis et dans la plupart des cas, on se
contentait d’imposer une amende. C’est pour cela qu’après
ces dernières condamnations, les policiers hésiteront à
commettre de tels actes car ils risqueront non seulement la
peine de prison, mais aussi de ruiner leur carrière »,
estime Zarée.
Il estime également que le ministère de l’Intérieur est
sérieux dans sa lutte contre les dérives des policiers. Mais
cela ne réduit pas l’importance de s’attaquer aux racines du
problème. Si ces pratiques reflètent une détérioration du
niveau professionnel des policiers et agents de sécurité qui
ont recours à ces pratiques comme le moyen le plus facile
pour arracher des aveux à des suspects, il faut chercher à
améliorer leur formation professionnelle et à leur fournir
des moyens financiers et techniques leur permettant de mener
à bien les investigations dont ils sont chargés.
Hafez Abou-Seada, secrétaire général de l’Organisation
Egyptienne des Droits de l’Homme (OEDH), se félicite de ces
verdicts qui ont sans doute rassuré la société. Un pas pour
aider à faire comprendre que les services de sécurité ne
représentent pas une autorité divine et que le citoyen peut
enfin espérer avoir un droit de regard sur leurs activités.
Pour lui, c’est bien le fruit des efforts déployés par les
organisations des droits de l’homme et des campagnes
médiatiques. Mais selon Seada, la torture qui représente un
phénomène persistant ne s’arrêtera pas grâce à ces deux
verdicts : « Ces procès ont été instrumentalisés pour
manipuler l’opinion publique. Mais il existe des centaines
de cas de torture dont personne n’entend parler. Les
plaintes des victimes sont souvent négligées et finissent
par être classées ».
Il rappelle que son organisation avait présenté en 2003 un
projet d’amendement du code pénal pour durcir les peines
dans les crimes de torture en conformité avec la charte
internationale pour la lutte contre la torture ratifiée par
l’Egypte. « Si l’Etat prend au sérieux le respect des droits
de l’homme et met un terme aux abus sécuritaires, l’ensemble
des lois offrant un terrain fertile à la torture doivent
être reconsidérées », conclut Abou-Seada.
May
Al-Maghrabi