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 Semaine du 5 au 11 décembre 2007, numéro 691

 

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Dossier

Emigration clandestine. Le phénomène prend de l’ampleur via de nombreuses filières organisées. Beaucoup d’émigrés n’atteignent jamais l’eldorado. Reportage dans le village de Borg Mégheizel, plaque tournante de ce trafic.

Le tombeau marin

On est au bout de l’Egypte, à l’embouchure de la branche de Rosette. Sur une grève d’apparence abandonnée, des débris de navire. Au-delà, c’est la mer. Une étendue calme. Mais il ne faut pas s’y fier. Les habitants savent qu’une tempête est proche. Borg Mégheizel à Motobass est le village d’où embarquent les Boat People égyptiens, l’un des plus importants de toute façon. L’atmosphère est tendue. Une sorte de paix pesante règne sur les lieux. Pour y parvenir, et après avoir franchi Kafr Al-Cheikh, on doit parcourir tout un long chemin de 6 m de largeur et de 150 km de longueur. Chose bizarre. Les kilomètres se passent très vite. C’est un trajet qui n’est guère ennuyeux. Un merveilleux paysage naturel se présente à nous sur les deux côtés de la route. La verdure à des degrés nuancés, avec des palmiers-dattiers se dressant sans interruption tout au long de la route. Mais une fois arrivé au village, la situation est tout à fait différente. Cette beauté n’a rien de commun avec cette atmosphère qui règne dans le village. Le calme plane un peu partout dans ce petit bourg, mais on est loin de la sérénité bucolique. Il s’agit de méfiance. Le temps semble s’éterniser. A l’encontre de la tradition des villages égyptiens, les portes des maisons sont ouvertes tout le long de la journée, accueillant chaleureusement les visiteurs, celles de ce coin se trouvent fermées. Que se passe-t-il ? Borg Mégheizel a fait dernièrement la Une des journaux. Non seulement parce qu’il se trouve parmi les villages qui ont perdu un grand nombre de leurs fils, dans les récents incidents dramatiques de naufrage d’immigrés clandestins, mais parce qu’il est pointé du doigt comme étant l’un des sièges de cette « mafia » constituée de courtiers de l’immigration clandestine. Une affaire qui classe ce village comme l’un des grands débouchés de ce phénomène qui s’impose depuis un peu plus de cinq ans en Egypte lorsque les richissimes pays du Golfe ne sont plus devenus accessibles à ces millions de chômeurs ou sous-payés. Selon la Banque mondiale, plus de 4 Egyptiens sur 10 vivent avec moins de deux dollars par jour.

Partir, c’est mourir un peu, dit-on. Ici, ce n’est pas au figuré, mais c’est au propre, au point que l’on surnomme le village « La route vers la mort ». D’ailleurs, le « Mouhib » (le redoutable), Ghazal Al-Sayed, est originaire de ce village. Il est responsable des derniers naufrages, près des rives italiennes. Sur les 184 passagers, il n’y a eu que 37 rescapés. Seuls les corps de 26 ont été repêchés « Vingt et un d’entre eux ont été identifiés et leurs dépouilles arriveront en Egypte dans les prochains jours », avait indiqué le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmad Aboul-Gheit.

La semaine dernière a témoigné aussi de l’arrestation de 9 autres passeurs du même Kafr également accusés d’avoir organisé des opérations d’immigration clandestine. Dès lors, la police effectue chaque jour des campagnes d’arrestation dans ce village. « La moitié des habitants sont maintenant enfermés dans les commissariats. D’autres sont recherchés », dit un notable qui a décliné son nom. Leur accusation est soit d’avoir loué ou vendu leurs bateaux aux passeurs qui organisent l’immigration clandestine ou d’être eux-mêmes des passeurs.

Insolite mais vrai. Dans cette affaire, le vénérable maire du village, celui supposé veiller à sa sécurité, est, lui aussi, emprisonné après que son bateau soit arraisonné avec des clandestins à bord des côtes italiennes. « Beaucoup de villageois se sont évadés hors du bourg, même les innocents, de crainte d’être aussi emprisonnés », reprend le notable.

La mer a ses secrets, dit-on. Des secrets que les villageois de Kafr Mégheizel connaissent mieux que les autres. Sur les 35 000 habitants de ce village, 90 % vivent de la pêche. Ce village possède encore le tiers de la flotte de pêche au niveau de l’Egypte, ainsi que dix ateliers pour la construction des navires automatiques et des yachts touristiques.

Se rendant dans un de ces ateliers qui donne directement sur Nil, le travail se fait en lenteur. Une rangée de bateaux en état de construction et de types différents se dresse au bord. Le retentissement des marteaux s’entend de temps à autre. Si on n’a pas le rythme, c’est parce que l’on craint désormais de prendre l’eau. « Les pêcheurs ont peur de s’embarquer, non seulement à cause des tempêtes prévues avec l’entrée d’hiver, mais aussi parce qu’ils craignent d’être pris dans la foulée des arrestations menées par les gardes-côtes », dit Nassar, membre du conseil local de Kafr Al-Cheikh. Il raconte que les pêcheurs de Borg n’ont jamais eu peur de la mer qu’aujourd’hui. Chaque année, les tempêtes causent le naufrage d’un ou de deux de leurs bateaux. Depuis 1997 jusqu’à l’hiver dernier, plus que 10 bateaux ont fait naufrage, causant la mort de 150 jeunes du Kafr. Mais la crainte d’être arrêté prévaut désormais sur celle des naufrages.

Awad Badawi, face à son bateau immobilisé sur la grève, fait partie des centaines de pêcheurs qui vivent dans la crainte. « Voilà un mois que je ne suis pas parti à la pêche. J’ai peur d’être pris avec cette furie d’arrestations aveugles », dit-il, d’une voix étouffée. Lui qui s’était rendu il y a des dizaines d’années « légalement » comme il l’affirme, aux Etats-Unis, avait réussi à amasser une petite fortune. Il a préféré rentrer dans son village pour investir cet argent en achetant un bateau de pêche. « Autrefois, la pêche était un métier bien rentable. Mais malheureusement, quand je suis revenu, il y a deux ans, j’ai réalisé que c’était dépassé ». D’ailleurs, la pêche s’était tellement intensifiée que le poisson a diminué. Il fallait donc s’aventurer au loin, d’où la tentation de l’illégitime. C’est en prétendant partir à la pêche que les pêcheurs obtenaient des autorités maritimes le passeport « noir ». Celui-ci leur est consacré avec une permission d’embarquement qui ne pourrait dépasser les 20 jours. Or, ces embarcations se dirigeaient en majorité, clandestinement, vers l’Europe. La charge réglementaire était de 20 pêcheurs. Evidemment, il s’agissait plutôt d’émigrants et le nombre dépassait souvent ce chiffre. Parce que le capitaine de bord passait par d’autres ports comme Baltim pour embarquer d’autres passagers.

Certains sont arrivés sains et saufs et d’autres ont été engloutis par les flots. « Il y a maintenant près de 20 bateaux ayant appareillé de Borg Mégheizel qui ont été interceptés au large des côtes italiennes et qui sont maintenant retenus par les autorités de ce pays ».

Pas de pêche miraculeuse

Fadlallah, propriétaire de 3 bateaux, est tellement contre l’idée de vendre son bateau à n’importe qui. Il jette la balle dans le camp des responsables en s’interrogeant : « Ceux-ci n’ont-ils pas pensé aux raisons pour lesquelles ces pêcheurs ont recours à de tels agissements. Certains sont poussés par l’avidité ? Mais d’autres sont des victimes », dit-il.

La situation financière des pêcheurs est alarmante. Une phrase que l’on entend partout et qui peut convaincre si l’on sait que la construction d’un bateau de pêche automatique d’un moyen tonnage pourrait coûter entre 500 000 à 800 000 L.E. ? Ce sont souvent les fils de pêcheurs partis clandestinement qui financent ces constructions. De plus, chaque sortie de pêche exige des préparatifs de 40 000 à 50 000 L.E. contre un butin qui ne dépasse pas les 30 000 L.E. « Comment peut-on dans ces cas résister à la tentation de l’émigration clandestine ? On offre aux pêcheurs des sommes beaucoup plus importantes ».

Beaucoup de pêcheurs du bourg se sont lancés dans l’aventure faisant fi de la loi et tentant d’ignorer les risques de naufrage. Ceci dit, il est certain que perdre un bateau leur revient très cher. Saïd, un pêcheur, raconte l’histoire d’Ismaïl, professeur dans une école secondaire, qui avait refusé fermement le mois dernier une offre tentante d’un passeur en disant qu’il n’aimait pas « contribuer à la mort des gens ». Ismaïl avait grand besoin d’argent pour réparer son navire. Mais il est resté inflexible.

D’ailleurs, les passeurs s’embarrassent peu de l’état des embarcations. Voire un bateau en mauvais état les intéresse parce qu’il coûte moins cher.

 

Partir quel qu’en soit le prix

Tous les regards sont braqués sur Borg Mégheizel. Certains habitants disent que les passeurs n’appartiennent pas au village. De toute façon, ils ne sont pas organisés en réseau. Ceux-ci viennent souvent des autres villages comme Borollos et de villes comme Damiette pour pratiquer leur activité. « Nous sommes victimes de notre position géographique tellement stratégique. Nous sommes plus proches de la Grèce et de l’Italie que du Caire », souligne un villageois.

D’ailleurs, les affaires ne datent pas d’hier. Cela fait longtemps que ce système d’émigration a constitué le mode de vie de ce bourg. « Le gouvernement avait passé volontairement ces affaires sous silence. Il était satisfait de ces départs tranquilles des jeunes vers l’étranger. Ce sont seulement les naufrages qui ont braqué l’attention sur le village », estime Ahmad Nassar, secrétaire général du Centre national des droits de l’homme. Il n’y a pas de poste de police dans le village, et le plus proche est à 10 km plus loin. Quant aux gardes-côtes, leur nombre est très limité. Nassar propose alors pour combattre ce phénomène de construire une tour de surveillance tout au long des côtes méditerranéennes qui s’étendraient de Arich à Salloum et de ne plus attribuer aux pêcheurs des autorisations de longue durée.

Tout ceci reste plus ou moins théorique : Un jeune, parmi les centaines de désœuvrés qui passent leur temps dans le café, interrogé sur le fait de savoir s’il aimerait lui aussi voyager clandestinement, même après avoir entendu ces incidents dramatiques, a dit sur un ton très ferme : « Oui ». Et d’ajouter : « J’aimerais bien être comme ces clandestins. Mon revenu quotidien ne dépasse pas les 10 L.E., ce qui ne suffit pas pour acheter un paquet de cigarettes ou boire un verre de thé. J’ai entendu récemment dire dans les médias que cette branche du Nil où se trouve mon village va être submergée par la crue dans trois ans, à cause des changements climatiques. Alors, s’il faut se noyer pourquoi ne pas prendre le risque et partir ? ».

Aliaa Al-Korachi

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