Emigration clandestine.
Le phénomène prend de l’ampleur via de nombreuses filières
organisées. Beaucoup d’émigrés n’atteignent jamais
l’eldorado. Reportage dans le village de Borg Mégheizel,
plaque tournante de ce trafic.
Le tombeau marin
On
est au bout de l’Egypte, à l’embouchure de la branche de
Rosette. Sur une grève d’apparence abandonnée, des débris de
navire. Au-delà, c’est la mer. Une étendue calme. Mais il ne
faut pas s’y fier. Les habitants savent qu’une tempête est
proche. Borg Mégheizel à Motobass est le village d’où
embarquent les Boat People égyptiens, l’un des plus
importants de toute façon. L’atmosphère est tendue. Une
sorte de paix pesante règne sur les lieux. Pour y parvenir,
et après avoir franchi Kafr Al-Cheikh, on doit parcourir
tout un long chemin de 6 m de largeur et de 150 km de
longueur. Chose bizarre. Les kilomètres se passent très
vite. C’est un trajet qui n’est guère ennuyeux. Un
merveilleux paysage naturel se présente à nous sur les deux
côtés de la route. La verdure à des degrés nuancés, avec des
palmiers-dattiers se dressant sans interruption tout au long
de la route. Mais une fois arrivé au village, la situation
est tout à fait différente. Cette beauté n’a rien de commun
avec cette atmosphère qui règne dans le village. Le calme
plane un peu partout dans ce petit bourg, mais on est loin
de la sérénité bucolique. Il s’agit de méfiance. Le temps
semble s’éterniser. A l’encontre de la tradition des
villages égyptiens, les portes des maisons sont ouvertes
tout le long de la journée, accueillant chaleureusement les
visiteurs, celles de ce coin se trouvent fermées. Que se
passe-t-il ? Borg Mégheizel a fait dernièrement la Une des
journaux. Non seulement parce qu’il se trouve parmi les
villages qui ont perdu un grand nombre de leurs fils, dans
les récents incidents dramatiques de naufrage d’immigrés
clandestins, mais parce qu’il est pointé du doigt comme
étant l’un des sièges de cette « mafia » constituée de
courtiers de l’immigration clandestine. Une affaire qui
classe ce village comme l’un des grands débouchés de ce
phénomène qui s’impose depuis un peu plus de cinq ans en
Egypte lorsque les richissimes pays du Golfe ne sont plus
devenus accessibles à ces millions de chômeurs ou
sous-payés. Selon la Banque mondiale, plus de 4 Egyptiens
sur 10 vivent avec moins de deux dollars par jour.
Partir,
c’est mourir un peu, dit-on. Ici, ce n’est pas au figuré,
mais c’est au propre, au point que l’on surnomme le village
« La route vers la mort ». D’ailleurs, le « Mouhib » (le
redoutable), Ghazal Al-Sayed, est originaire de ce village.
Il est responsable des derniers naufrages, près des rives
italiennes. Sur les 184 passagers, il n’y a eu que 37
rescapés. Seuls les corps de 26 ont été repêchés « Vingt et
un d’entre eux ont été identifiés et leurs dépouilles
arriveront en Egypte dans les prochains jours », avait
indiqué le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmad
Aboul-Gheit.
La semaine dernière a témoigné aussi de l’arrestation de 9
autres passeurs du même Kafr également accusés d’avoir
organisé des opérations d’immigration clandestine. Dès lors,
la police effectue chaque jour des campagnes d’arrestation
dans ce village. « La moitié des habitants sont maintenant
enfermés dans les commissariats. D’autres sont recherchés »,
dit un notable qui a décliné son nom. Leur accusation est
soit d’avoir loué ou vendu leurs bateaux aux passeurs qui
organisent l’immigration clandestine ou d’être eux-mêmes des
passeurs.
Insolite mais vrai. Dans cette affaire, le vénérable maire
du village, celui supposé veiller à sa sécurité, est, lui
aussi, emprisonné après que son bateau soit arraisonné avec
des clandestins à bord des côtes italiennes. « Beaucoup de
villageois se sont évadés hors du bourg, même les innocents,
de crainte d’être aussi emprisonnés », reprend le notable.
La mer a ses secrets, dit-on. Des secrets que les villageois
de Kafr Mégheizel connaissent mieux que les autres. Sur les
35 000 habitants de ce village, 90 % vivent de la pêche. Ce
village possède encore le tiers de la flotte de pêche au
niveau de l’Egypte, ainsi que dix ateliers pour la
construction des navires automatiques et des yachts
touristiques.
Se
rendant dans un de ces ateliers qui donne directement sur
Nil, le travail se fait en lenteur. Une rangée de bateaux en
état de construction et de types différents se dresse au
bord. Le retentissement des marteaux s’entend de temps à
autre. Si on n’a pas le rythme, c’est parce que l’on craint
désormais de prendre l’eau. « Les pêcheurs ont peur de
s’embarquer, non seulement à cause des tempêtes prévues avec
l’entrée d’hiver, mais aussi parce qu’ils craignent d’être
pris dans la foulée des arrestations menées par les
gardes-côtes », dit Nassar, membre du conseil local de Kafr
Al-Cheikh. Il raconte que les pêcheurs de Borg n’ont jamais
eu peur de la mer qu’aujourd’hui. Chaque année, les tempêtes
causent le naufrage d’un ou de deux de leurs bateaux. Depuis
1997 jusqu’à l’hiver dernier, plus que 10 bateaux ont fait
naufrage, causant la mort de 150 jeunes du Kafr. Mais la
crainte d’être arrêté prévaut désormais sur celle des
naufrages.
Awad Badawi, face à son bateau immobilisé sur la grève, fait
partie des centaines de pêcheurs qui vivent dans la crainte.
« Voilà un mois que je ne suis pas parti à la pêche. J’ai
peur d’être pris avec cette furie d’arrestations aveugles »,
dit-il, d’une voix étouffée. Lui qui s’était rendu il y a
des dizaines d’années « légalement » comme il l’affirme, aux
Etats-Unis, avait réussi à amasser une petite fortune. Il a
préféré rentrer dans son village pour investir cet argent en
achetant un bateau de pêche. « Autrefois, la pêche était un
métier bien rentable. Mais malheureusement, quand je suis
revenu, il y a deux ans, j’ai réalisé que c’était dépassé ».
D’ailleurs, la pêche s’était tellement intensifiée que le
poisson a diminué. Il fallait donc s’aventurer au loin, d’où
la tentation de l’illégitime. C’est en prétendant partir à
la pêche que les pêcheurs obtenaient des autorités maritimes
le passeport « noir ». Celui-ci leur est consacré avec une
permission d’embarquement qui ne pourrait dépasser les 20
jours. Or, ces embarcations se dirigeaient en majorité,
clandestinement, vers l’Europe. La charge réglementaire
était de 20 pêcheurs. Evidemment, il s’agissait plutôt
d’émigrants et le nombre dépassait souvent ce chiffre. Parce
que le capitaine de bord passait par d’autres ports comme
Baltim pour embarquer d’autres passagers.
Certains sont arrivés sains et saufs et d’autres ont été
engloutis par les flots. « Il y a maintenant près de 20
bateaux ayant appareillé de Borg Mégheizel qui ont été
interceptés au large des côtes italiennes et qui sont
maintenant retenus par les autorités de ce pays ».
Pas de pêche miraculeuse
Fadlallah, propriétaire de 3 bateaux, est tellement contre
l’idée de vendre son bateau à n’importe qui. Il jette la
balle dans le camp des responsables en s’interrogeant : «
Ceux-ci n’ont-ils pas pensé aux raisons pour lesquelles ces
pêcheurs ont recours à de tels agissements. Certains sont
poussés par l’avidité ? Mais d’autres sont des victimes »,
dit-il.
La situation financière des pêcheurs est alarmante. Une
phrase que l’on entend partout et qui peut convaincre si
l’on sait que la construction d’un bateau de pêche
automatique d’un moyen tonnage pourrait coûter entre 500 000
à 800 000 L.E. ? Ce sont souvent les fils de pêcheurs partis
clandestinement qui financent ces constructions. De plus,
chaque sortie de pêche exige des préparatifs de 40 000 à 50
000 L.E. contre un butin qui ne dépasse pas les 30 000 L.E.
« Comment peut-on dans ces cas résister à la tentation de
l’émigration clandestine ? On offre aux pêcheurs des sommes
beaucoup plus importantes ».
Beaucoup de pêcheurs du bourg se sont lancés dans l’aventure
faisant fi de la loi et tentant d’ignorer les risques de
naufrage. Ceci dit, il est certain que perdre un bateau leur
revient très cher. Saïd, un pêcheur, raconte l’histoire
d’Ismaïl, professeur dans une école secondaire, qui avait
refusé fermement le mois dernier une offre tentante d’un
passeur en disant qu’il n’aimait pas « contribuer à la mort
des gens ». Ismaïl avait grand besoin d’argent pour réparer
son navire. Mais il est resté inflexible.
D’ailleurs, les passeurs s’embarrassent peu de l’état des
embarcations. Voire un bateau en mauvais état les intéresse
parce qu’il coûte moins cher.
Partir quel qu’en soit le prix
Tous les regards sont braqués sur Borg Mégheizel. Certains
habitants disent que les passeurs n’appartiennent pas au
village. De toute façon, ils ne sont pas organisés en
réseau. Ceux-ci viennent souvent des autres villages comme
Borollos et de villes comme Damiette pour pratiquer leur
activité. « Nous sommes victimes de notre position
géographique tellement stratégique. Nous sommes plus proches
de la Grèce et de l’Italie que du Caire », souligne un
villageois.
D’ailleurs, les affaires ne datent pas d’hier. Cela fait
longtemps que ce système d’émigration a constitué le mode de
vie de ce bourg. « Le gouvernement avait passé
volontairement ces affaires sous silence. Il était satisfait
de ces départs tranquilles des jeunes vers l’étranger. Ce
sont seulement les naufrages qui ont braqué l’attention sur
le village », estime Ahmad Nassar, secrétaire général du
Centre national des droits de l’homme. Il n’y a pas de poste
de police dans le village, et le plus proche est à 10 km
plus loin. Quant aux gardes-côtes, leur nombre est très
limité. Nassar propose alors pour combattre ce phénomène de
construire une tour de surveillance tout au long des côtes
méditerranéennes qui s’étendraient de Arich à Salloum et de
ne plus attribuer aux pêcheurs des autorisations de longue
durée.
Tout ceci reste plus ou moins théorique : Un jeune, parmi
les centaines de désœuvrés qui passent leur temps dans le
café, interrogé sur le fait de savoir s’il aimerait lui
aussi voyager clandestinement, même après avoir entendu ces
incidents dramatiques, a dit sur un ton très ferme : « Oui
». Et d’ajouter : « J’aimerais bien être comme ces
clandestins. Mon revenu quotidien ne dépasse pas les 10 L.E.,
ce qui ne suffit pas pour acheter un paquet de cigarettes ou
boire un verre de thé. J’ai entendu récemment dire dans les
médias que cette branche du Nil où se trouve mon village va
être submergée par la crue dans trois ans, à cause des
changements climatiques. Alors, s’il faut se noyer pourquoi
ne pas prendre le risque et partir ? ».
Aliaa
Al-Korachi