Cinéma.
Avec Heya fawda, le scénariste
Nasser Abdel-Rahmane signe son deuxième succès, six
ans après son premier film Al-Madina (la ville) de Yousri
Nasrallah.
« Le chaos que je désigne c’est le chaos humain »
Al-Ahram
Hebdo : D’un étudiant en sociologie à un scénariste
professionnel, votre parcours a-t-il été parsemé d’embûches
?
Nasser Abdel-Rahmane :
Un parcours aberrant car rien ne me prédisposait à
l’écriture. Je n’ai pas fait des études brillantes, mais le
goût des mots disposés sur une page blanche m’est venu très
tôt. L’écriture est pour moi un travail artisanal, une façon
de me construire une identité. J’en suis venu parce que je
suis un lecteur assidu. Les livres que je lisais pendant ma
jeunesse me mettaient littéralement hors de moi. En lisant,
j’oubliais tout, j’étais dans une sorte de rêve. Rapidement,
j’ai eu envie de communiquer à mon tour ce merveilleux
sentiment de rêve aux autres, en rédigeant mes propres
textes. J’ai quitté donc la faculté de lettres pour
m’inscrire à l’Institut du cinéma. C’est là où j’ai eu la
chance de devenir l’un des disciples du scénariste Mohsen
Zayed qui croyait en moi et m’a présenté au réalisateur
Yousri Nasrallah. Je venais de terminer le scénario d’Al-Madina
(la ville) et Nasrallah m’a proposé de collaborer avec lui.
Ce dernier m’a révélé beaucoup de choses, dont la plus
importante est de pratiquer ce que j’ai appris à l’institut.
— Et qu’en est-il depuis Al-Madina (la ville) ?
— Après Al-Madina, j’avais besoin d‘un peu de tranquillité
et de recul. Vu les problèmes de production qui entravaient
constamment mes projets, j’ai passé mon temps à écrire pour
mettre de l’ordre dans mes idées. Six ans après, j’ai
rencontré Nasrallah et décidé de retravailler ensemble avec
le film Guéneinet al-asmak (jardin des poissons). Ensuite,
ce fut le tour de Heya fawda (le chaos) de Youssef Chahine
et Al-Ghaba (la forêt) d’Ahmad Atef. Très prochainement, on
tournera Hina mayssara (lorsqu‘il sera temps) avec le
réalisateur Khaled Youssef. C’est ainsi que se déroule ma
carrière : travailler et attendre, même si la chance tarde à
venir.
— En quoi Le Chaos de Chahine a été une expérience
particulière ?
— Ce film, je le portais en moi depuis fort longtemps. C’est
en tout cas celui que j’aime le plus. Car il combine tout ce
que j’ai appris concernant l’art de raconter des histoires
avec toute la pureté des sentiments que cela comporte.
— Vous y mélangez le sentimental et le politique,
cependant le film est classé souvent comme une œuvre
politique ...
— Pas du tout. C’est une pure tragédie avec quelques idées
politiques mais ce n’est pas un film politique au sens
propre du terme. Le Chaos est un vrai mélo plutôt du genre
tragédie sentimentale. En même temps, parfois c’est très
drôle. Les histoires humaines et les idylles peuvent parfois
mieux exprimer des sujets si importants, sans que cela ne se
fasse de manière frontale.
— La plupart des critiques ont interprété le film
différemment. Ils l’ont considéré comme un film contre la
tyrannie et d’insurrection contre le pouvoir corrompu,
représenté par la police. Qu’en dites-vous ?
— J’avoue être déçu par ces interprétations erronées. Je
n’ai pas passé deux ans de ma vie à écrire un scénario pour
esquisser le prototype plat d’un policier tyrannique. Le «
chaos » que je désigne c’est le chaos humain, le chaos des
sentiments et non pas exclusivement celui du pouvoir comme
le prétendent d’aucuns. En tant que scénariste, je
m’intéresse aux êtres humains, au-delà de leurs apparences
et leurs métiers. Tous les protagonistes de mon film sont
proie à un chaos sentimental ; chacun d’entre eux en souffre
au point de commettre des erreurs, sous la pression de ce
désordre sentimental. Et puis, je ne crois pas aux
personnages monolithes, des gens en noir ou blanc. Hatem, le
policier en question, est la victime lui aussi d’une vie
chaotique depuis sa tendre enfance. Vers la fin, il se
suicide pour une raison sentimentale. Il n’a pas pu
supporter le fait d’avoir violé sa bien-aimée, Nour. Alors,
il se donne la mort en disant : « Je ne suis pas triste
parce que je vais mourir, mais parce que je ne vais plus la
voir. Faut lui demander si elle me pardonne ». Youssef
Chahine a pleuré en lisant le dialogue de cette dernière
scène, de quoi prouver le caractère tragique du film.
— Votre personnage principal est-il inspiré de la réalité
?
— Je l’ai connu en rencontrant fortuitement plusieurs
personnes. Il en est le condensé. Mes personnages
proviennent souvent de mon entourage, ensuite je les façonne
à ma manière suivant le nombre de secrets qu’on me délivre.
Car nous sommes tous des secrets, des mystères à pénétrer.
Une fois que l’on découvre le secret d’un homme, on peut le
dessiner sincèrement. Les personnages ne sont présents à
titre d’accessoire dans la trame du film, ils représentent
l’ossature du drame. Et moi, je retrouve souvent mes idées
chez les autres.
Propos recueillis par
Yasser
Moheb