Al-Ahram Hebdo,Arts | La symphonie d’augures
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 Semaine du 5 au 11 décembre 2007, numéro 691

 

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Arts

Cinéma. Dans Heya fawda (le chaos) de Youssef Chahine, la conception de l’Histoire présentée sous forme d’un théâtre transitoire, où s’agite un pouvoir en perte de sens, exalte le spectateur. 

La symphonie d’augures 

Dans le film de Chahine, il y a une vie au-dehors avec des parents, des amis, des amours, des tracasseries et des ruptures. Et une vie au-dedans, à l’intérieur d’un commissariat de police, où tout est affaire de ruse et de subterfuges aux dépens de la loi, et où les détenus subissent toutes sortes de sévices physiques et moraux. Mais le cinéaste donne toute sa signification à la juxtaposition de ces lieux contradictoires en inscrivant leurs déterminismes à l’horizon d’un futur antérieur — toute une symphonie d’augures permettant au spectateur de discerner et de se familiariser avec l’horreur et le chaos où il va inévitablement basculer s’il ne décide pas de redresser les torts.

Ni décision d’art, ni temporalité en boucle : la violence est d’abord affaire d’espace. Appelons cela l’espace du pouvoir : non pas le point de vue depuis lequel le cinéaste le regarde, mais bien la dimension au sein de laquelle la violence prend sens et lieu pour ceux qu’elle affecte. C’est par là qu’il doit être possible de faire un peu de violence à l’œuvre, pour lui arracher le message politico-moral qu’elle veut céder.

Le film s’ouvre sur l’indifférence totale vis-à-vis des revendications de démocratie et de changement des manifestants, lors des élections législatives, de la part des policiers qui les arrêtent en masse, ne répondant qu’à l’arbitraire. Tout cela configure la clôture de l’espace mental et physique dans l’absence de loi. Au centre de tout cela, le policier Hatem (Khaled Saleh), qui s’acharne contre les manifestants et leur fait subir son sadisme excessif, exempt de toutes représailles, ignore dans quel ordre de mesure il accomplit, ou place ses actes ignobles. « Sans moi l’Egypte serait en déroute », affecte-t-il de répéter à ses affidés et ceux qui le sollicitent. Il ne se sent pas concerné par tout ce qui arrive autour de lui : vols, viols, harcèlement, prostitution, bavures. Le désordre ambiant fait monter en lui la réverbération d’un réseau plus global. Encadré d’un réseau de corrompus, il passe de l’apesanteur en solitaire à l’affolement à tous les niveaux.

Cependant, pour se laver de ses fautes, il essaye une transcendance en se concentrant sur son amour pour sa voisine Nour (Menna Chalabi). Mais la mosquée et la cathédrale où il cherche un soutien et une aide pour conquérir le cœur de sa dulcinée lui ferment les portes. Sa transcendance manque de principes et d’accents nettement moraux. L’enjeu narratif et esthétique du film est de lui faire découvrir, lui qui représente un Etat policier, que pour s’introduire ou s’approprier le monde d’une communauté, cela passe par une condition authentique : le souci de l’autre. L’autre c’est d’abord un autre état de conscience, un autre rapport à son quotidien et ses semblables. L’environnement où évoluent Nour, sa mère Bahiya, Chérif qu’elle aime et sa mère Wedad, proviseur d’une école, représente l’autre niveau de conscience, le lieu initiatique pour Hatem, où mouvements et matières s’offrent purs, raffinés, débarrassés de la gangrène du milieu répressif où il sévit.

Accompagnant Nour et Chérif, l’image s’autorise à porter la beauté du monde — non pas la beauté lointaine, exotique, mais celle proche et quotidienne, des matières de notre environnement. La bande-son transforme les décors et les gestes les plus insignifiants en expérience pleine d’un quotidien augmenté. Cependant, cantonné dans son insouciance, son sang-froid et son aversion pour l’esthétique de ce récit initiatique, Hatem refuse de poser une relation morale au monde, régie par le choix entre bien et mal et la nécessité d’assumer ses actes. Il vit dans l’instant, s’accepte tel qu’il est et son obsession sexuelle planifiée de Nour le précipite dans le drame. Un despote, Hatem ? A l’évidence, il fallait forcer un peu la note car il n’a rien du portrait doux du procureur Chérif, avide de justice et d’ordre. Car Chahine a saisi dans ce despote le contraire d’un condensé de l’histoire : le moment où celle-ci, devenant errance, chaos et délire semblent s’apprêter à prendre congé d’elle-même. Le pouvoir absolu communique inévitablement l’absolu de sa défaite ou de sa dérision.

Dès lors, le cinéaste semble montrer combien son œuvre qu’il a co-signée avec Khaled Youssef campe au milieu, dans la zone où pouvoir et désordre échangent incessamment leurs places. Il intervient alors sur des chapitres appartenant à un futur tout à fait proche où s’opère un retour à l’ordre. C’est à dessein qu’il montre à la fin le vilain Hatem tantôt démuni, tantôt implacable. Car, ici, l’écran n’a plus rien d’une vitre que le regard aurait traversée. Le spectateur est d’emblée dans l’image, où il baigne avec bonheur dans un écart par un rapport à un système en dérive, séparé de son cours jusqu’à sa fin. C’est par cet écart qu’il s’appartient.

Khaled Saleh impressionne par le maintien qu’il garde au milieu de toutes les brutalités. Le regard dur et l’allure volontiers martiale, il sait aussi afficher une mine de défaite pour montrer l’extrême limite de toute tyrannie.

Amina Hassan

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