Cinéma.
Dans Heya fawda (le chaos) de Youssef Chahine, la conception
de l’Histoire présentée sous forme d’un théâtre transitoire,
où s’agite un pouvoir en perte de sens, exalte le
spectateur.
La symphonie d’augures
Dans le film de Chahine, il y a une vie au-dehors avec des
parents, des amis, des amours, des tracasseries et des
ruptures. Et une vie au-dedans, à l’intérieur d’un
commissariat de police, où tout est affaire de ruse et de
subterfuges aux dépens de la loi, et où les détenus
subissent toutes sortes de sévices physiques et moraux. Mais
le cinéaste donne toute sa signification à la juxtaposition
de ces lieux contradictoires en inscrivant leurs
déterminismes à l’horizon d’un futur antérieur — toute une
symphonie d’augures permettant au spectateur de discerner et
de se familiariser avec l’horreur et le chaos où il va
inévitablement basculer s’il ne décide pas de redresser les
torts.
Ni décision d’art, ni temporalité en boucle : la violence
est d’abord affaire d’espace. Appelons cela l’espace du
pouvoir : non pas le point de vue depuis lequel le cinéaste
le regarde, mais bien la dimension au sein de laquelle la
violence prend sens et lieu pour ceux qu’elle affecte. C’est
par là qu’il doit être possible de faire un peu de violence
à l’œuvre, pour lui arracher le message politico-moral
qu’elle veut céder.
Le film s’ouvre sur l’indifférence totale vis-à-vis des
revendications de démocratie et de changement des
manifestants, lors des élections législatives, de la part
des policiers qui les arrêtent en masse, ne répondant qu’à
l’arbitraire. Tout cela configure la clôture de l’espace
mental et physique dans l’absence de loi. Au centre de tout
cela, le policier Hatem (Khaled Saleh), qui s’acharne contre
les manifestants et leur fait subir son sadisme excessif,
exempt de toutes représailles, ignore dans quel ordre de
mesure il accomplit, ou place ses actes ignobles. « Sans moi
l’Egypte serait en déroute », affecte-t-il de répéter à ses
affidés et ceux qui le sollicitent. Il ne se sent pas
concerné par tout ce qui arrive autour de lui : vols, viols,
harcèlement, prostitution, bavures. Le désordre ambiant fait
monter en lui la réverbération d’un réseau plus global.
Encadré d’un réseau de corrompus, il passe de l’apesanteur
en solitaire à l’affolement à tous les niveaux.
Cependant, pour se laver de ses fautes, il essaye une
transcendance en se concentrant sur son amour pour sa
voisine Nour (Menna Chalabi). Mais la mosquée et la
cathédrale où il cherche un soutien et une aide pour
conquérir le cœur de sa dulcinée lui ferment les portes. Sa
transcendance manque de principes et d’accents nettement
moraux. L’enjeu narratif et esthétique du film est de lui
faire découvrir, lui qui représente un Etat policier, que
pour s’introduire ou s’approprier le monde d’une communauté,
cela passe par une condition authentique : le souci de
l’autre. L’autre c’est d’abord un autre état de conscience,
un autre rapport à son quotidien et ses semblables.
L’environnement où évoluent Nour, sa mère Bahiya, Chérif
qu’elle aime et sa mère Wedad, proviseur d’une école,
représente l’autre niveau de conscience, le lieu initiatique
pour Hatem, où mouvements et matières s’offrent purs,
raffinés, débarrassés de la gangrène du milieu répressif où
il sévit.
Accompagnant Nour et Chérif, l’image s’autorise à porter la
beauté du monde — non pas la beauté lointaine, exotique,
mais celle proche et quotidienne, des matières de notre
environnement. La bande-son transforme les décors et les
gestes les plus insignifiants en expérience pleine d’un
quotidien augmenté. Cependant, cantonné dans son
insouciance, son sang-froid et son aversion pour
l’esthétique de ce récit initiatique, Hatem refuse de poser
une relation morale au monde, régie par le choix entre bien
et mal et la nécessité d’assumer ses actes. Il vit dans
l’instant, s’accepte tel qu’il est et son obsession sexuelle
planifiée de Nour le précipite dans le drame. Un despote,
Hatem ? A l’évidence, il fallait forcer un peu la note car
il n’a rien du portrait doux du procureur Chérif, avide de
justice et d’ordre. Car Chahine a saisi dans ce despote le
contraire d’un condensé de l’histoire : le moment où
celle-ci, devenant errance, chaos et délire semblent
s’apprêter à prendre congé d’elle-même. Le pouvoir absolu
communique inévitablement l’absolu de sa défaite ou de sa
dérision.
Dès lors, le cinéaste semble montrer combien son œuvre qu’il
a co-signée avec Khaled Youssef campe au milieu, dans la
zone où pouvoir et désordre échangent incessamment leurs
places. Il intervient alors sur des chapitres appartenant à
un futur tout à fait proche où s’opère un retour à l’ordre.
C’est à dessein qu’il montre à la fin le vilain Hatem tantôt
démuni, tantôt implacable. Car, ici, l’écran n’a plus rien
d’une vitre que le regard aurait traversée. Le spectateur
est d’emblée dans l’image, où il baigne avec bonheur dans un
écart par un rapport à un système en dérive, séparé de son
cours jusqu’à sa fin. C’est par cet écart qu’il
s’appartient.
Khaled Saleh impressionne par le maintien qu’il garde au
milieu de toutes les brutalités. Le regard dur et l’allure
volontiers martiale, il sait aussi afficher une mine de
défaite pour montrer l’extrême limite de toute tyrannie.
Amina
Hassan