Festival international du film du caire.
La 31e édition a réservé un clin d’œil aux cinémas turc et
roumain, nous permettant de découvrir un art non sujet aux
exigences commerciales et qui traite avec audace des
problématiques du présent.
Une note singulière et réaliste
Par son originalité de ton : un acquiescement au présent,
une approbation sensuelle du monde, de ses mouvements et de
ses matières, le cinéma turc permet à son public de prendre
conscience et contact avec son présent, adoptant son propre
mouvement. Quand Police (2007) de Onur Unlu scrute les
intérieurs glauques des leaders de la mafia qu’inspecte un
officier de police, c’est pour condamner sans appel leurs
actes et leur substituer la possibilité d’un monde sain et
affranchi du désordre et de la peur. De même, dans sa
brillante œuvre épique, The Last Ottoman (le dernier
Ottoman, 2006), Mustafa Sevki Dogan déploie un dosage sur
mesure d’action et de comique pour réussir une radicale
immersion du spectateur dans l’expérience initiatique de son
héros populaire, Yandim Ali, qui à l’image du héros
national, Mustapha Kemal pacha, ouvre les portes à la
mobilisation pour la libération du pays de l’occupation
britannique dans les années 1920. Le spectateur s’arrête sur
les frasques de Yandim Ali avec ses maîtresses successives
mais est toujours prêt à se lancer, faire le saut dans le
vide pour faire corps avec son élan libérateur. Inventant
les codes de l’évaluation du passé, ce film garantit une
fascination visuelle, sans répéter les erreurs du
commercial.
Dans un autre registre, la beauté du film Adam and The Devil
(Adam et le diable, 2007) réside dans les menus détails de
la vie d’une communauté rurale qu’il passe en revue, pendant
les veillées du Ramadan. L’éclairage feutré du décor
villageois confère énigme et intimité à l’atmosphère
générale. On y suit avec intérêt la métamorphose de l’imam
Hassan, qui assume ses choix en expérimentant les rigueurs
et les distractions de la vie. Ainsi, inspirée de la sortie
après plus de 15 ans d’interdiction de Yol de Yilmaz Güney
(Palme d’or en 1982, ex aequo avec Missing de Costa Gavras)
qui dénonce les ravages d’un système militaire répressif,
cette nouvelle génération d’auteurs marque-t-elle une
maturité du cinéma turc d’aujourd’hui. Lequel plonge dans
l’identité nationale et son évolution tout en aidant à
comprendre les enjeux de l’histoire contemporaine.
Par ailleurs, le retour du cinéma roumain sur la scène
internationale après de longues années de dictature est dû
aux efforts d’une jeune génération qui reconnaît sa dette à
Lucian Pintilie, auteur de La Reconstitution (1968). C’est
une œuvre dissidente de la période totalitaire interdite de
vision pendant près de 20 ans, remarquable pour son contenu
révolutionnaire et ses effets stylistiques. Porté par des
cinéastes tels Chritian Mungiu, Cristi Puiu ou Corneliu
Porumboiu, ce nouveau cinéma roumain affirme un credo
artistique dans des messages textuels et visuels proches de
l’ironie et de l’absurde, fort représentatifs de l’esprit
roumain. Ainsi, Ticalosh (les déboussolés) de Serbian
Marinescu traite-t-il la période post-révolution de 1989, où
le pouvoir en place use de rouages illégitimes pour
s’aligner les mafieux et les capitalistes corrompus afin de
durer, ignorant les revendications de démocratie et de
changement du peuple. La fin surprend par une procession en
public, où le héros intègre enterre les symboles de la
révolution. L’intention politique du film est saisie par le
choix de laisser la parole des politiciens à l’avant,
éliminant toute partition musicale et produisant
l’impression d’un film doublé en permanence par un
commentaire qui lui serait immanent. Par un jeu des acteurs
les plus réalistes et une caméra à hauteur d’homme, 4 mois,
3 semaines et 2 jours (Palme d’or de Cannes 2007), de
Cristian Munigiu refuse aussi l’ellipse et décante la
chronique d’un avortement illégal et banal dans une Roumanie
communiste. Ainsi, le cinéaste invite-t-il son public à se
familiariser avec des sujets autrefois tabous.
Le nouveau cinéma roumain qui a démarré récemment et le
cinéma d’auteur turc doivent miser sur les coproductions et
les financements étrangers pour exister et atteindre leurs
publics. Ces deux cinémas prouvent toutefois que plus les
réalisateurs ont l’opportunité de faire des films, plus
leurs publics ont la chance de découvrir des histoires
originales.
Amina
Hassan