Chômage. Ils sont
environ dix millions d’Egyptiens qui n’ont pas d’emploi, dont une majorité de
jeunes. Pourtant, on parle de milliers d’offres qui laissent indifférents. En
fait, il n’y aurait pas d’indexation entre offre et demande. Enquête.
Travailler ? Non merci !
La
ministre de la Main-d’œuvre, Aïcha Abdel-Hadi, annonce qu’il y a plus de 200
000 opportunités de travail sur le marché, notamment dans les usines. La
Fédération des industries annonce de son côté que plus de 160 000 autres
opportunités de travail sont offertes dans les sociétés industrielles. Wazayef
Masr, le premier journal et agence spécialisée dans la publication des offres
d’emploi, annonce des centaines d’opportunités dans les différents domaines
tels que l’immobilier, la télécommunication, les banques et le pétrole ! Pourquoi
ces jeunes chômeurs ne travaillent-ils pas ? Y a-t-il un vrai problème de
chômage ? Selon des experts, le problème du chômage est complexe parce que
beaucoup de jeunes ne travaillent pas et s’inscrivent au chômage parce qu’ils
ne déploient pas vraiment l’effort de faire de vraies recherches sur le marché
du travail, ou parce qu’ils n’essayent pas de se spécialiser, ou qu’ils ne sont
pas prêts à exercer tous genres d’emploi. Pour des raisons de mentalité,
d’éducation et de culture, toute une société se cacherait derrière un mensonge,
celui qu’il n’y a pas de travail en Egypte, alors que les offres d’emploi
inondent les journaux.
Une
publicité diffusée sur le petit écran sur un jeune qui passe ses journées sur
les terrasses de cafés et refuse d’aller travailler comme ouvrier dans une
usine de peur d’être mal vu par son entourage ou parce que le salaire ne lui
plaît pas reflète la mentalité d’une grande partie des jeunes Egyptiens.
Est-ce
vrai que ce sont les jeunes qui n’exploitent pas les vraies chances et
préfèrent rester au chômage plutôt que de changer de spécialisation ?
Selon
Adham Nadim, directeur du Centre de la modernisation de l’industrie auprès de
la Fédération, le problème réside dans le fait qu’il n’y a pas de jeunes qui
puissent répondre aux besoins des usines de la main-d’œuvre et des techniciens.
« Nous avons des milliers de jeunes diplômés chaque année dans différents
secteurs, mais qui ne correspondent pas à la demande du marché du travail »,
argumente-t-il.
La
plupart de ces jeunes cherchent des offres d’emploi dans le secteur public
parce qu’ils préfèrent travailler dans les bureaux et refusent d’exercer des
travaux techniques dans les usines. D’un autre côté, l’industrie ne cesse de
s’accroître et les usines créent tous les jours des emplois dans les secteurs
comme le prêt-à-porter, le textile et les meubles et ne trouvent pas la
main-d’œuvre.
Et
bien que le programme de la Fédération des industries offre des formations aux
jeunes, rares sont ceux qui se présentent.
Ils
ont leurs arguments : « Je suis diplômé universitaire, j’appartiens donc à une
certaine classe sociale. En travaillant comme ouvrier, je changerai directement
de standing aux yeux de la société, et ce, même si je gagne bien. Aucune fille,
par exemple, ne voudra m’épouser », rétorque un des jeunes. « Les opportunités
offertes sont dans des usines très loin de chez moi. De plus, les salaires
varient entre 200 et 300 L.E. et ce n’est pas sécurisé, car ils peuvent me
former pour quelques mois puis me licencier. Le secteur privé n’est pas une
valeur sûre », ajoute un autre.
Ibtihal
Younès, spécialiste du développement humain, explique que ce ne sont pas les
jeunes qui ont tort. C’est un manque de planification de la part de l’Etat qui
n’assure pas de formation correspondant aux besoins du marché du travail. C’est
la culture en vogue dans la société, l’éducation et la stratégie de
l’enseignement qui font que les jeunes ne sont pas prêts à exercer des métiers
techniques et ne sont pas formés pour le faire. « Ces jeunes sont prêts à faire
ces métiers dans d’autres pays et risquer leur vie dans l’immigration
clandestine, alors que dans leur propre pays, ils ne sont pas disposés à faire
des concessions », explique Younès en ajoutant que ce qui aggrave le problème,
c’est que les salaires offerts sont minimes et les contrats précaires. Deux
raisons importantes qui les font fuir le secteur privé.
Adham
Nadim rétorque : « C’est dans le secteur public que l’on retrouve le plus de
problèmes, puisque la plupart des grèves ou des manifestions sont organisées
dans les usines du public. D’ailleurs, beaucoup de propriétaires d’usines
pensent investir dans le domaine de formation afin d’assister la main-d’œuvre,
la former et lui offrir un système de sécurité sociale », ajoute Nadim.
Orienter
les jeunes vers le secteur technique est une nouvelle politique que l’Etat
commence à adopter, mais il semble que le chemin est très long. Hani Hilal,
ministre de l’Enseignement supérieur, déclarait dernièrement que tous les
jeunes préfèrent être des diplômés de certaines facultés et occuper des postes
gouvernementaux. Une mentalité qu’il faut changer. « Nous encourageons les
études techniques pour répondre aux besoins du marché du travail. Cependant, le
jeune peut aussi avoir un diplôme supérieur en parallèle, à travers
l’université ouverte», explique-t-il.
Plus complexe que l’on pense
Or,
Mohamad Tahoun, directeur du développement des affaires à Wazayef Masr,
explique que le problème de l’emploi est beaucoup plus vaste. Selon lui, il y a
un manque de qualification qui fait peur, en plus du manque de communications
entre les jeunes et les sociétés qui veulent des employés. Tahoun assure qu’il
y a une croissance économique reflétée par le journal par le nombre croissant
d’offres. « Le ministère de la Main-d’œuvre faisait 70 000 offres d’emploi et
300 000 autres sont offertes par le ministère du Tourisme », dit-il en ajoutant
que les hautes qualifications sont les plus demandées et que seulement 20 % des
jeunes qui se présentent conviennent aux demandes. « Des postes qui restent
vacants parce que les jeunes ne sont pas qualifiés et ne sont pas prêts à
déployer les efforts nécessaires pour améliorer leurs qualifications. Nous ne
sommes pas habitués aux stages d’été ou à faire des efforts pour avoir un
emploi. Beaucoup de jeunes ne font même pas l’effort d’en chercher », explique
Tahoun.
Yasser
Al-Ghayati, son partenaire, ajoute que bien que leur journal soit bien
distribué et présente des milliers d’offres d’emploi, il semble qu’il y a un
manque d’information sur les besoins du marché du travail. « Nous organiserons
en janvier une conférence qui rassemblera les grandes entreprises sur le marché
et les jeunes demandeurs d’emploi pour qu’ils puissent établir des contacts. Des
cours de formation seront aussi offerts aux jeunes pour essayer de diminuer le
fossé », dit-il tout en ajoutant que même les jeunes qui accèdent à des
informations ne sont pas prêts à changer les idées reçues par rapport à
certains genres d’emploi ou des postes gouvernementaux. « Il faut aimer ce
qu’on fait jusqu’à ce qu’on fasse ce qu’on aime », dit-il.
Un
proverbe qui est loin d’être appliqué dans notre société, comme le confie
Chérif, propriétaire d’une société d’importation d’équipements d’usines.
Il
raconte son expérience amère, comme il la qualifie, pour chercher des employés
dans sa société. Des secrétaires, des ingénieurs de maintenance ou de ventes,
ou même des plantons. « Je me demandais souvent si je n’étais pas en train de
chercher un trésor rare, et ce, à tous les niveaux. Et bien que j’offre de bons
salaires. Après une annonce dans le journal, je reçois beaucoup d’appels. Plus
de 20 % des gens qui se présentent sont sans CV ou des CV qui n’ont pas été
réactualisés. Et une grande partie d’entre eux ne remplissent pas les
conditions », dit-il, tout en ajoutant que les jeunes n’ont pas d’ambitions, et
que si on leur demande ce qu’ils veulent faire, ils répondent sans conviction :
« N’importe quoi ».
Une
réponse qui révèle la culture de l’emploi chez les jeunes qui constituent la
main-d’œuvre disponible aujourd’hui. Du « n’importe quoi ». Pas de
détermination, pas d’ambitions.
Un aspect psychologique
Pourtant,
ces mêmes jeunes n’acceptent pas de travailler n’importe où. Il cite l’exemple
d’une offre pour le métier de planton avec un salaire qui variait entre 500 et
600 L.E. « La plupart refusait de s’occuper du nettoyage, ils ne voulaient
s’occuper que de la buvette, car pour eux, c’est honteux de s’occuper du
nettoyage. Un jeune accepte donc de prendre son argent de poche de sa sœur ou
de sa femme qui travaille comme femme de ménage, mais il refuse d’être un
garçon de bureau », explique Chérif qui ajoute que tout cela est le résultat
d’une éducation. On les gâte, on n’inculque pas en eux la valeur du travail et
l’autonomie. Les parents ne cessent de protéger leurs enfants jusqu’à un âge
très avancé, raison pour laquelle l’enfant ne se sent pas obligé de travailler.
Ahmad,
21 ans, diplômé depuis un an, a ses conditions pour accepter un métier. Il ne
veut pas de patron, pas trop d’heures de travail, que le métier soit
prestigieux et que le salaire soit bon. Rien que ça. Il attend donc patiemment
son travail de rêve, installé confortablement à la maison. « Beaucoup de jeunes
pensent ainsi, ils veulent vite faire fortune sans déployer beaucoup d’efforts
ou même être bien formés », dit-il en poursuivant que même si le système
éducatif a ses lacunes et fait sortir des diplômés qui ne sont pas compétents,
il ne faut pas se contenter de ce niveau sans essayer de se développer.
Cependant,
d’autres jeunes rétorquent que même s’ils essayent d’être bien formés ou
acceptent de faire des concessions, les emplois offerts ne les remboursent pas.
Moustapha, qui a accepté un poste technique dans une des nouvelles usines,
explique que le salaire est très médiocre et il n’arrive toujours pas à
subvenir à ses besoins essentiels. Chérif estime également que beaucoup de
nouveaux investisseurs et propriétaires d’usines n’ont pas la culture, non
plus, d’investir dans la main-d’œuvre. « Nous n’avons pas la culture de bien
former l’équipe de travail et d’y investir. Je connais beaucoup de
propriétaires d’usines qui n’apprécient pas que leurs employés soient plus
qualifiés qu’eux. D’autres rejettent l’idée de déléguer du pouvoir et préfèrent
avoir le contrôle de tout. Une troisième catégorie refuse de bien payer la
main-d’œuvre, même si leur travail est bon », ajoute-t-il.
Toute
une culture qui doit être changée, comme l’assure Ibtihal Younès, pour bien
développer et exploiter la main-d’œuvre. « Le problème du chômage n’est pas
dans le manque d’offres, mais dans un manque de qualifications, de
planification et de toute une culture qui doit bien comprendre la valeur du
travail et de la croissance humaine », conclut-elle.
Doaa Khalifa
Névine Kamel