Anthropologie.
A travers ses études sélectionnées, Cynthia Nelson met
l’accent sur l’évolution de la femme égyptienne, dans le
contexte de la nouvelle donne sociale, et sans omettre
l’interférence du religieux.
Focus sur une évolution problématique
Cynthia Nelson était professeure à l’Université américaine
du Caire. Anthropologue de formation, elle s’est tout au
long de sa carrière penchée sur la complexité de la société
égyptienne, mettant l’accent sur les femmes militantes. Elle
a publié en 1973 la biographie de Dorriya Chafiq, qui est
considérée comme la féministe la plus influente dans
l’histoire du pays. Cynthia Nelson elle-même s’est battue
sans relâche pour institutionnaliser l’anthropologie et les
études féminines à l’Université américaine du Caire. La
publication récente « Pioneering Feminist Anthropology in
Egypt », aux éditions AUC Press, offre une sélection
d’articles de la chercheuse américaine, qui a vécu 40 ans en
Egypte.
Ce recueil propose une sélection d’articles axés
majoritairement sur les femmes et sur leur rôle dans la
société. Toute la seconde partie du recueil tente de percer
à jour les nombreuses évolutions historiques, politiques et
sociétales qui ont modifié en profondeur le rôle de la femme
dans le monde arabe en général, et en Egypte en particulier.
Cynthia Nelson insiste sur les transformations des femmes,
dans la mesure où le nouveau rôle qui leur incombe ébranle
inévitablement le rôle du patriarche. L’anthropologue
remonte au 19e siècle et aux influences occidentales pour
retracer cette évolution des femmes, qui est passée à la
vitesse supérieure à l’entre deux-guerres. Cette période
mouvementée a connu des changements multiples et rapides,
figés par la plume de Naguib Mahfouz dans sa trilogie.
L’écrivain dépeint une crise générationnelle, l’effondrement
des rôles traditionnels et le désespoir qui accompagne la
perte des marques des uns et des autres. Le mouvement
féministe mené en Egypte par Hoda Chaarawi dans les années
1930 a aussi créé un fossé entre deux générations de femmes
: la mère restant cantonnée à son
rôle d’épouse docile, tandis que les jeunes femmes
revendiquant un idéal de liberté, et sont au fait des
évolutions politiques.
La charte nationale de 1962 grave dans la pierre cette
évolution de la femme égyptienne qui est dorénavant
considérée comme l’égale de l’homme et doit assumer son rôle
à part entière dans la société. Les rapports traditionnels
et les valeurs qui jusque-là codifiaient les relations entre
hommes et femmes sont remises en
question.
L’auteur aborde la conception des relations homme-femme dans
l’islam pour mettre en lumière son inadéquation avec la
société actuelle qui voit un nombre grandissant de femmes
sur les bancs d’université et dans le milieu actif. L’islam
traditionnel nie le terme « égalité » au profit de celui de
« complémentarité » entre les deux sexes. Chacun se cantonne
à certaines activités, certains privilèges et devoirs en
fonction de sa nature et de sa sphère d’influence. Selon
l’islam, l’homme doit exercer une autorité absolue dans la
société, tandis que la femme doit exercer son influence dans
le cercle plus restreint du ménage.
Il apparaît évident que ce schéma ne colle plus à la société
égyptienne du 21e siècle, société plus permissive qui permet
parfois aux futurs époux de se choisir l’un l’autre.
Cynthia Nelson clôt cet article sur une pirouette ironique :
une étude menée sur des étudiants citadins, musulmans, et
ayant moins de 21, révèle que les jeunes gens estiment que
l’amitié et les intérêts communs sont indispensables à une
union réussie. Pourtant, peu imaginent pouvoir développer ce
type de relation dans la société égyptienne actuelle.
Enfin, le prorata des mariages par rapport au nombre de
personnes en âge de convoler ne cesse de dégringoler depuis
1942, peut-être faut-il faire le lien avec le nombre
grandissant de femmes inscrites à l’université, qui
n’aspirent plus à remplir le rôle de la femme obéissante
dans l’ombre du patriarche … .
Louise Sarant