Histoire de la peinture.
Un petit ouvrage sur un peintre, Hamed Nada, qui représente
une des étapes les plus importantes dans l’art égyptien,
constitue une contribution de valeur pour mettre ce domaine
à la portée de tous.
La lampe des ténèbres
Hamed Nada (1924-1990) est l’un des plus grands noms de la
peinture égyptienne, du moins l’un des plus originaux et
sans doute peu connu par rapport au grand public de la
peinture. D’où l’intérêt du livre qui lui est consacré et
qui vient d’être dans une édition populaire : « La
Bibliothèque de la famille ». Inès Hosni, l’auteure, a titré
son ouvrage Hamed Nada, le pionnier du surréalisme
populaire. Un titre qui est tout un programme, puisqu’elle
situe l’artiste dans cette mouvance qui le regroupe avec
Abdel-Hadi Al-Gazzar, son ami et contemporain. Les deux ont
eu des similitudes au départ avant que chacun trouve un
style et surtout une vision qui lui est propre. Il reste
qu’au départ, c’est l’inquiétude, on pourrait dire une
angoisse métaphysique, qui les tenaille. Pour Hamed Nada, il
y a un quotidien où l’invisible est maître. Inès Hosni est
remontée à son enfance passée dans le quartier populaire de
Khalifa au Caire pour expliquer ce choix qu’il a fait entre
l’académisme, du moins le style en vogue, et cette insertion
dans un monde fait de magie, de superstition de derviches,
et de mouled. En fait comme l’explique l’auteure, Nada,
comme Gazzar et d’autres, a bénéficié d’un maître
anti-conformiste qui l’a poussé lors des études à l’académie
des beaux-arts hors des sentiers battus. Il n’en reste pas
moins que notre peintre a bien bénéficié des deux. Mais
évidemment, il a choisi la révolte ; mais semble-t-il, cette
révolte métaphysique est restée un échec. La peinture ou
toute œuvre créatrice est-elle parfois la délivrance ? Sans
doute mais pas pour Nada.
Aimé Azar, professeur et historien de l’art égyptien, cité
par l’auteure, explique cette crise qui marquera pour de
longues années l’œuvre du peintre. « Tandis qu’Al-Gazzar
nous fait part de ses émotions et tourments, Nada, au
contraire, se replie sur lui-même. Il souffre profondément
de la vie que mènent les humbles du quartier de Khalifa,
mais l’humaniste chez lui est un résigné qui regarde avec un
calme attristé les malheurs dont souffre l’homme » (Aimé
Azar, La Peinture moderne en Egypte, les Editions nouvelles,
Le Caire, 1961).
Azar cependant a plutôt qualifié Nada d’expressionniste
plutôt que de surréaliste. Il est, somme toute, difficile de
classer un peintre original et surtout marqué par cette
inquiétude. Faut-il croire qu’il considérait ces traditions
propres à l’Egypte comme des superstitions ? Ne
faisaient-elles pas partie de sa culture populaire, un moyen
d’exprimer l’angoisse tout en étant incapable de s’en
affranchir ? Le symbolisme que l’on dirait suggestif plus
que direct fait l’essentiel de sa vision, Inès Hosni tant
qu’Azar mettent l’accent sur deux symboles importants : le
chat et la lampe, tous les deux ont un sens particulier. «
Le chat est un symbole psychologique à cause du jeu qui
entre dans la cruauté inconsciente du félin, la menace
nerveuse et la domination des instincts qui cache
l’apparente grâce et stylise la domestication du chat, enfin
parce que la souplesse de l’animal permet à Nada de le
déformer anatomiquement selon les besoins plastiques du
tableau (...) Il s’agit peut-être de la démoniaque chez
l’homme », écrit Azar. Pour la Lampe, Inès Hosni considère
qu’il s’agit d’une véritable œuvre maîtresse datant de 1946.
Elle a reçu comme titre en français : La lampe des ténèbres
chez Azar. Quant à Recherche de la lumière c’est le comte d’Arschot
qui était membre des Associations belge et internationale
des critiques d’art, et qui fut l’un des premiers à attirer
l’attention sur Nada qui en parle. Absence ou recherche de
lumière, la Lampe gigantesque présentée au premier plan est
loin de sauver. Azar l’explique : « Quant à la lampe de
Nada, nous y voyons pour l’artiste un moyen de délimiter le
champ de la représentation du monde par l’homme, c’est un
champ extrêmement réduit où l’éclairage et les ombres
n’appartiennent qu’au monde personnel de l’individu, lequel
impose au réel le mystère personnel de sa vision (...) la
lampe de Nada pourrait s’appeler prison de l’homme ».
Expressionniste ou surréaliste, Nada va au-delà de la
réalité, le « monde de l’irrationnel » comme l’appelle Inès
Hosni qui va « à l’encontre de la pensée rationnelle que
Nada connut à travers ses lectures de Hegel et d’autres ».
Elle a ainsi rappelé que dans son parcours, il s’est rendu à
Louqsor en 1956, de quoi lui révéler « l’art des pharaons,
son immortalité et sa permanence ; ses couleurs vives »,
mais il faut surtout souligner que cette tendance a fait
corps avec la magie et l’au-delà accessibles et lointains
qui caractérisent son œuvre.
L’auteure relève en plus un aspect intéressant. Chez Nada,
il y a un écrasement de l’homme, c’est-à-dire du mâle face à
une femme érotisée. Que représente cette faiblesse extrême ?
Inès Hosni souligne : « La femme est l’héroïne ; il
l’illustre par la vigueur des couleurs et leur densité.
L’homme est secondaire, son image est pâle ». A revenir à la
Lampe, la femme est certes courbée, mais elle est bien en
chair et voluptueuse, l’homme est presque une ombre.
Ahmed
Loutfi