Lauréat du prix Al-Oweiss pour le
roman, avec le Libanais Elias Khouri, Youssef Al-Charouni dépeint dans cette nouvelle,
Al-Moedam al-samen, extraite du recueil Al-Ochaq al-khamsa (les cinq amants,
1954), les profondeurs de l’âme humaine dans un style sans pitié, incisif.
Le huitième pendu
C’était
un vendredi. Mahgoub avait passé la matinée entière à une tâche qu’il avait
accomplie avec intérêt et enthousiasme. Il était sorti dans la cour et s’était
retrouvé devant une colonie de fourmis. Il l’avait recouverte d’eau, tout en
observant les tentatives des fourmis pour se sauver. Il éprouvait un plaisir
étrange à cette soudaine découverte. En balayant la cour du regard, il se
rendit compte qu’elle était pleine de colonies de fourmis, plus ou moins
grandes, jaunes ou noires. Il passa la matinée entière à emplir des bols d’eau
et à les verser sur les colonies de fourmis en observant comment elles
tentaient de se sauver. Lui trouvait un plaisir épuisant à leur bloquer toutes
les issues de sauvetage.
En
réalité, cette activité ne retenait qu’une part superficielle de son attention.
Au fond de lui-même, la terreur le disputait à la tristesse.
Hier,
il était au tribunal. Comme d’habitude, il lançait à voix haute, solennellement
: « La Cour » ! C’était le signal d’entrée pour le corps des juges. Ensuite, il
écoutait les jugements qu’ils émettaient contre les voleurs, les drogués, les
assassins, les prostitués, les rebuts de cette société. Depuis que Mahgoub
travaillait comme huissier au tribunal, la société sécrétait du pus, sans
interruption, tous les jours. Tous les jours, depuis cinq ans. La société avait
du génie dans ces sécrétions. Jamais Mahgoub n’avait vu passer deux cas
semblables. Toujours, la sécrétion était d’un genre nouveau, étrange, terrible.
Sans interruption.
Hier —
pour la septième fois cette année —, il avait entendu une condamnation à mort. Entendre
cette sentence ne signifiait pour lui qu’entendre quelques mots de la bouche du
juge. Mais, hier seulement, il s’était rendu compte qu’il aurait pu être à la
place du condamné à mort et qu’il pouvait toujours devenir le huitième.
Le
condamné avait trente-deux ans — à peu près le même âge que lui. Vif et timide,
il avait les traits fins. Son nez était délicat comme celui d’une fille, et ses
yeux miels fouillaient les recoins de la salle comme s’ils étaient à la
recherche d’un sauveur dans son malheur. C’était la cinquième et dernière
audience pour cette affaire. Les indices prouvant le crime du jeune homme
étaient accablants.
Le
mari était entré, alors que ce jeune était en tête-à-tête avec sa femme. L’homme
faillit l’étrangler, mais le jeune se saisit d’un poignard qu’il avait sur lui
au cas où, et poignarda l’homme jusqu’à ce qu’il meurt. Les voisins accoururent
aux cris de la femme, terrorisée pour son mari et son amant, et virent de leurs
yeux le jeune donner les derniers coups de poignard au mari. La femme raconta
tout. Le jeune tenta d’abord de nier, mais finit par avouer. De toute façon,
ses vêtements étaient tâchés de sang, ses empreintes étaient sur le poignard,
et il y avait des témoins.
Mahgoub
se souvint de son rendez-vous avec Hosniya l’après-midi du même jour. Que se
passerait-il si son père les surprenait ? Peut-être serait-il la huitième
personne à entendre, debout dans la cage, la sentence le condamnant à mort de
la bouche du juge ?
Quand
il se réveilla de sa sieste, sa vieille mère était en train de se quereller
avec le vendeur de radis. Rien de nouveau pour lui. Il entendait ça tous les
jours, dans Harat Al-Zarayeb, entre sa mère, les voisines, et les vendeurs de
radis, de foul et Sett Oum Hassan, la vendeuse de falafel à l’extrémité de la
hara. Mais ce jour-là, il prêta une attention particulière à la discussion
entre sa mère et le vendeur de radis. Sa mère voulait acheter six bottes à dix
millièmes, mais le vendeur, en colère, insistait de sa voix rauque pour les lui
vendre à douze millièmes. Sa mère argumentait en disant qu’elle achetait au
prix de gros. L’homme insistait pour vendre chaque botte à deux millièmes,
quelle que soit la quantité qu’il vendait. Cette discussion provoqua en lui
divers sentiments contradictoires, qui s’ancraient dans des profondeurs noires,
obscures, sans fond. Un sentiment de dégoût et de mépris, qui pouvait aller
jusqu’au crime, face à l’humidité de la hara, sa saleté, la boue qui s’y
amoncelait, les mouches agglutinées sur les nez, les yeux et les bouches des
enfants, les disputes interminables à l’intérieur et à l’extérieur des maisons,
le cauchemar qui nouait depuis toujours son estomac et son âme.
Il se
rappela son rendez-vous avec Hosniya. Cela faisait plus d’une semaine qu’il
rêvait de ce rendez-vous, et des mois qu’il s’y préparait. Les hommes pour lui
se divisaient en deux groupes : les hommes qui avaient des femmes et les hommes
sans femmes. Cela le tourmentait de se savoir faire partie du deuxième groupe. Il
aurait préféré être privé de nourriture pendant une nuit, vivre des mois
entiers de foul, de falafel, de radis. Tout le monde mange. Mais cette faim
sexuelle était éternelle. Les gens n’étaient pas égaux devant elle. Il se
souvint de la condamnation à mort de la veille.
Mahgoub
passa devant Sett Oum Hassan, et remarqua qu’elle avait accroché au-dessus
d’elle une vieille pancarte sale sur laquelle était inscrit : « C’est une
bénédiction de Dieu ». Une odeur de falafel lui chatouilla les narines. Quant à
elle, elle était occupée à rouer son fils Mohamad de coups rapides et
successifs, tandis que l’enfant hurlait et râlait à chaque coup.
Il
continua à avancer de hara en hara et d’impasse en impasse, jusqu’à ce qu’il
arrive à la rue principale, où il s’arrêta pour attendre le tram. Il s’emplit
les poumons de l’air lumineux, sec, s’emplit les yeux du spectacle des filles
douces et élégantes.
Quand
le tram arriva, bondé, il se suspendit à ses marches, et traversa la foule des
passagers jusqu’à se retrouver en première. Il n’y avait là qu’un homme
corpulent en veste blanche, chauve, avec au-dessus du front une petite boule de
chair. Il poussa la porte vers la deuxième classe, et se trouva une place dans
la foule. C’est alors que se produisit un miracle. Un gros monsieur, tout en
sueur, se leva, et Mahgoub s’installa à sa place. Il se retrouva à côté d’une
jeune fille mince, au visage voilé, dont l’un des bras était nu. Sous la mélaya
noire, elle était blanche, douce, molle. Mahgoub sentit la tiédeur et la
fraîcheur de la chair à ses côtés. Il se mit — prudemment — à frayer un chemin
à son bras à côté du sien, jusqu’à ce qu’ils soient collés. La jeune fille ne
déplaça pas son bras. Mahgoub fut rassuré : elle acceptait cette promiscuité,
ce qui ajoutait à son plaisir sensuel celui, heureux et secret, de la victoire.
De
l’autre côté, il y avait un jeune homme dont le bleu de travail était tâché
d’huile. Il lisait avec intérêt le journal du soir. Le contact du bras de la
belle voilée ne l’empêcha pas de lire le journal à sa manière, comme tous les
matins. Il glissait le regard vers les gros titres du journal que lisait la
personne assise à côté de lui ou debout devant lui dans l’affluence du tram. (…)
Il se
reprit quand il vit la jeune fille à côté de lui se lever et quitter le tram,
et quand une dispute s’éleva entre le contrôleur et l’un des gars du quartier. Enfin,
il descendit du tram pour rejoindre Hosniya. Il commença à sentir son besoin
d’enthousiasme pour continuer à avancer. Il avait quitté la rue principale,
spacieuse et épuisante, et traversait à nouveau des impasses. Il fut pris du
désir de rebrousser chemin et de retourner à la cour, verser de l’eau sur les
colonies de fourmis pour les noyer. Mais cette fois-ci, l’eau serait chaude. Il
sentit qu’il était impatient d’aller chez Hosniya, puis de rentrer pour faire
sa nouvelle expérience et observer ses résultats effrayants. Malgré cela, il
continua à marcher. Il passa devant Am Ali, le père de Hosniya, occupé à réparer
une paire de vieilles chaussures, installé à sa place habituelle, près de la
cloison en bois. (…) Cette fois-ci, il le dévisagea attentivement. C’était un
homme chétif, à la barbe drue, aux cheveux blancs. Il pouvait le tuer si jamais
il le surprenait avec Hosniya. Il fut repris de ce sentiment de dégoût, de
mépris et de haine, puis ressentit une frustration, énorme, effrayante — de
celles qui peuvent provoquer n’importe quel crime et n’importe quelle folie.
Il la
vit debout sur le pas de la porte, arborant un large sourire ; il lut le désir
dans ses yeux, et sur son visage la douleur, la pauvreté, la frustration. L’entrée
de la maison dégageait une odeur de saleté écœurante. Hosniya nettoyait le
parterre avec un bout de papier. Elle avait les cheveux abondants et soyeux,
et, tandis qu’elle était penchée à récurer le sol, apparut l’arrondi de son
derrière, ferme dans son vêtement rouge déchiré. Hosniya l’accueillit. Il vit
passer devant lui des images de la ville éblouissante. Il l’installa à côté de
lui, lui raconta l’histoire de la veille, la condamnation à mort qu’il avait
entendue, comme s’il voulait lui faire peur. Mais elle se rapprochait de lui,
ardente, implorante, pour qu’il l’embrasse.
Cela
faisait cinq ans qu’il avait ce genre d’aventures. Jamais il n’avait senti
qu’il avait obtenu une femme. (…) Rien n’évoluait pour lui, rien ne changeait,
rien ne bougeait. Cela faisait cinq ans qu’il était huissier, et il n’avait
aucun espoir de devenir quelque chose de mieux dans les jours à venir. Haret Al-Zarayeb,
avec sa boue et ses mouches, les disputes de ses habitants depuis cinq ans, ou
plutôt depuis une histoire dont il ne savait pas quand elle avait commencé. Il
continuait à serrer dans ses bras des corps comme celui de Hosniya dans la
nuit, loin des regards, comme les criminels et les voleurs. Il n’avait ni
maison ni enfants comme les autres. Il tournait, tournait, sans avancer ni
évoluer.
Hosniya
continuait à essayer de le caresser ; il regarda ses yeux fatigués, douloureux,
vit le désir battre devant lui dans son corps. Il se rappela l’eau chaude qu’il
verserait sur les colonies de fourmis dans la cour à Haret al-Zarayeb. D’un
geste rapide et violent, il la serra dans ses bras et lui appliqua un baiser
sur le front, avant de sortir en courant.
Traduction de Dina Heshmat