Al-Ahram Hebdo, Evénement | L'année de toutes les frondes
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 décembre 2007 au 1 janvier 2008, numéro 694

 

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Bilan 2007. Cette année a été marquée en Egypte par les protestations. Des fonctionnaires aux paysans, des ouvriers aux médecins, et de la Haute-Egypte jusqu’au Delta, la colère de la foule semble avoir été contagieuse. Elle a donné ses fruits et le gouvernement a fini souvent par reculer.  

L'année de toutes les frondes 

Les textes affirment que la première grève de l’Histoire a eu lieu en Egypte en l’an 29 sous le règne de Ramsès III (au milieu du XIIe siècle av. J.-C.) à Deir Al-Medina. Les ouvriers chargés de la décoration des monuments de la vallée protestaient contre le retard de leur paye. Aujourd’hui, bien des siècles après, au centre-ville, la scène est quasi identique et les revendications sont les mêmes, sans évidemment comparer entre la gloire de l’Egypte pharaonique et les difficultés de celle actuelle.

Salaires extrêmement bas, retards dans le versement de la paye, conditions de travail difficiles, mécontentement face à leurs représentants syndicaux qui se sont rangés du côté du pouvoir, non versement de primes promises, manque de protection sociale, de soins médicaux ... La liste des revendications est longue. 27 000 fonctionnaires de l’Organisme des impôts fonciers ont pendant 11 jours successifs fait la une des journaux. En se rassemblant dans la rue Hussein Hégazi, au centre-ville, ils ont dit haut et fort qu’ils tiendront le coup et qu’ils ne quitteront pas les lieux si leurs demandes ne sont pas exaucées. Ils étaient même déterminés à se rendre au palais présidentiel si les responsables du gouvernement ne répondaient pas à leurs revendications. Le froid, la cruauté de la rue, les milliers d’agents de sécurité les encerclant, rien n’a pu diminuer leur ferveur. Bien au contraire, femmes et enfants les avaient rejoints installant marmites, étalant leur linge, donnant l’impression que les choses allaient durer. Les enfants ont même commencé à réviser les examens de la mi-année sur le trottoir, à côté de leurs pères en grève. Musulmans et coptes ont même fait leur jeûne, s’apprêtant à célébrer ensemble leurs fêtes respectives alors qu’ils étaient en pleine grève. Ils suivent les nouvelles de leur combat, regardent avec fierté leurs photos sur les unes des journaux et prennent connaissance des réactions de l’Etat à propos de leurs réclamations. L’histoire a pris fin cette semaine, une fin heureuse comme ils l’avaient souhaité. Le gouvernement a promis de répondre à toutes leurs revendications. Les fonctionnaires soulagés ont mis fin à cette grève. Mais, ils tiennent à avancer qu’ils reprendront la grève le 9 janvier 2008 si les responsables ne prennent pas les mesures nécessaires pour mettre fin à l’injustice dont ils sont victimes.

Si cette grève des fonctionnaires des impôts fonciers est la plus importante en nombre, elle n’est tout de même pas la seule à avoir marqué l’opinion publique cette année. Les ouvriers des entreprises de filature et de tissage à Mahalla, les ouvriers de Kafr Al-Dawwar, les travailleurs des industries alimentaires, des cimenteries et des briqueteries, les enseignants, les conducteurs du métro, les chauffeurs de bus et des chemins de fer, les éboueurs, les fonctionnaires de la poste, et cette semaine d’autres catégories ont rejoint cette liste à l’exemple des médecins qui revendiquent eux aussi, à l’instar des enseignants, une grille de salaire propre à eux et ont choisi le 9 février 2008 pour faire leur grève.

Bref, ces mouvements sont loin d’être terminés. En octobre dernier, les journalistes eux aussi avaient organisé des sit-in protestant contre la condamnation de 13 journalistes, dont 5 rédacteurs en chef. Et pour la première fois depuis des années, des journaux d’opposition et d’autres indépendants ont décidé, le 7 octobre, de faire grève de parution qu’ils ont surnommée « jour sans nouvelles».

Il est vrai que les grèves et les revendications liées aux conditions de travail des ouvriers et fonctionnaires sont de plus en plus fréquentes ces derniers mois. Mais cela n’empêche pas que d’autres grèves ont lieu exprimant le ras le bol de nombreux Egyptiens contre la violation de leurs droits les plus élémentaires.

 

Je fais la grève, donc j’existe

Au cours du mois de décembre, les habitants de la région d’Al-Qorsaya ont étonné la rue égyptienne par leur détermination et audace. Ils ont refusé de quitter leurs maisons ainsi que les terres qu’ils cultivent, malgré les pressions des hauts responsables et des agents de sécurité. Selon les rumeurs, un projet touristique important va voir le jour dans cette région. Les habitants ont refusé toute sorte d’indemnisation et ont fait savoir qu’ils ne quitteront pas les lieux. Une détermination qui a encouragé des activistes et militants de la société civile, des acteurs et des poètes à se rendre à Qorsaya pour soutenir ces habitants.

Les habitants de l’île ont adressé une invitation au premier ministre Ahmad Nazif et son gouvernement pour assister à un concert qu’ils vont organiser sur les lieux à la veille du Nouvel An. Et ils ont comme héros le peintre Mohamad Abla qui, lui, a peint sur les murs de la maison les officiers anti-émeutes armés de fusils qui font le siège de cette île, qui semble devenir plus célèbre que celles où Sindbad le marin a accosté.

Un autre événement ayant marqué la rue égyptienne cette année a été le sit-in organisé par les habitants du quartier de Qaleat Al-Kabch, pour protester contre la négligence de l’Etat suite à l’incendie qui a ravagé toutes les maisons de ce quartier populaire. D’un événement à un autre, d’une grève à une autre, la fièvre a gagné l’Egypte. Les habitants d’Al-Borollos ont pendant des mois protesté contre la pénurie d’eau. Et cette semaine, les étudiantes d’Al-Azhar ont fait une grève pour protester contre l’incendie qui a détruit le siège de l’université et a coûté la vie à trois personnes. Des familles du Delta et d’autres de la Haute-Egypte ont manifesté après la mort par noyade de jeunes immigrés sur la côte turque.

 

Une prise de conscience

En effet, l’Egypte n’a jamais été réputée pour l’ampleur de ces grèves. Les études faites par l’Association d’assistance juridique signalent un chiffre record cette année. Le nombre de grèves, de sit-in et manifestations est passé de 222 en 2005 à 700 en 2007. Ce qui surprend surtout, c’est qu’il s’agit de revendication de droits sociaux contrairement aux années 2004 et 2005 où les revendications étaient purement politiques et occupaient le devant de la scène. Des années où les manifestations portaient des slogans tels que « A bas le gouvernement, Non à la loi d’urgence, à la succession au pouvoir, nous voulons une vraie démocratie ». Des slogans qui ont disparu pour laisser place à d’autres cette année.

Selon Gamal Badawi, historien, la raison de ce changement est dû surtout à la pression exercée par les forces de l’ordre pour mettre fin à ce genre de protestation politique et cerner le mouvement de Kéfaya et sa présence dans la rue. Et ce n’est pas tout. « Les gens ont été démoralisés par le référendum sur les amendements constitutionnels et les élections présidentielles. L’Egyptien a constaté qu’il ne pourra rien changer sur la scène politique, puisque l’Etat fait ce qu’il veut et ne tient jamais compte des revendications du peuple », explique Badawi. Le citoyen s’est donc tourné vers le social. Aujourd’hui, on proteste pour se faire entendre même si les revendications concernent les droits les plus élémentaires. Prise de conscience, culture du « non », baisse du niveau de vie, absence totale des services ou toutes ces raisons réunies ?

Ce qui est sûr, c’est que la grève apporte toujours ses fruits, c’est la solution magique lorsque toutes les autres tentatives ont échoué. « Ceux qui décident de faire grève n’ont souvent rien à perdre, ni à craindre. Ils répètent que rien de pire ne peut leur arriver. Ils sont déjà privés de tous leurs droits », commente Chahinda, militante pour les droits des paysans. C’est ce sentiment très fort d’injustice qui incite les gens à agir. « Les laissés-pour-compte du textile », tel a été le slogan choisi par les ouvriers de Mahalla qui ont fait une grève en septembre dernier. Ils ont occupé l’esplanade de l’usine avec leurs enfants jouant autour d’eux. Conscients que leur force réside dans leur unité et solidarité. « Nous sommes dans le même pétrin et entreprendrons ensemble ce même voyage », disaient-ils.

Les oubliés du gouvernement, du développement, des infrastructures ... Il s’agit souvent d’un sentiment de désespoir, mais aussi de volonté et d’obstination. A chaque grève, les grévistes répétaient qu’ils ne mettraient fin à leur sit-in que lorsqu’ils auraient gain de cause. Une grogne générée par les mauvaises conditions de vie ou de travail qu’ils mènent et une rage qui se diffuse spontanément des usines aux campagnes, du Delta à la Haute-Egypte, des ouvriers aux médecins. On a fini par briser le tabou de la peur et la grève est devenue un mouvement populaire, une astuce pour faire valoir ses droits perdus. Comme une tache d’huile, la grève mobilise tout le monde et la victoire des grévistes encourage d’autres à faire de même.

« Le mouvement de grève est encore à ses débuts. Dès qu’il prendra place, il pourra devenir un mouvement plus organisé et pourra brasser plus de monde. Il a été prouvé que la résistance civile pacifique finit par faire céder le gouvernement », explique Fatma Youssef, journaliste ayant soutenu plusieurs grévistes au cours de leur sit-in. D’après elle, la colère est le moteur de tous ces événements.

« Tout ce que nous voulons mon Dieu c’est manger. Mon salaire équivaut à une paire de chaussures », s’insurge un père de famille qui, après 25 ans de travail dans une usine, ne gagne que 88 piastres l’heure.

« Il faut qu’ils nous entendent, sinon ils risquent de voir le reste du pays se révolter », a annoncé un fonctionnaire protestant contre le non-paiement de sa retraite.

De secteur en secteur, la crise atteint son paroxysme cette année. « Un indice de civisme, un pas en avant, une prise de conscience, une leçon de modernisme », c’est ainsi que qualifie Magdi Al-Gallad, rédacteur en chef du journal Al-Masri Al-Yom, cette série de grèves. D’après lui, ces grèves ont changé le stéréotype du citoyen égyptien, celui du soumis et de l’opprimé. Aujourd’hui, on a à faire à un autre type de citoyen prêt à tout pour faire face au pouvoir, même s’il risque sa vie. « L’Egypte est en train de changer, grâce à nous ». Si tel a été le slogan adopté par le PND cette année, il s’applique bien plus à ces grévistes ayant réussi à changer non seulement l’image du citoyen, mais aussi celle de tout le pays. « C’est grâce à eux que l’Egypte est en train de changer ».

Amira Doss

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