Bilan 2007.
Cette année a été marquée en Egypte par les protestations.
Des fonctionnaires aux paysans, des ouvriers aux médecins,
et de la Haute-Egypte jusqu’au Delta, la colère de la foule
semble avoir été contagieuse. Elle a donné ses fruits et le
gouvernement a fini souvent par reculer.
L'année de toutes les frondes
Les
textes affirment que la première grève de l’Histoire a eu
lieu en Egypte en l’an 29 sous le règne de Ramsès III (au
milieu du XIIe siècle av. J.-C.) à Deir Al-Medina. Les
ouvriers chargés de la décoration des monuments de la vallée
protestaient contre le retard de leur paye. Aujourd’hui,
bien des siècles après, au centre-ville, la scène est quasi
identique et les revendications sont les mêmes, sans
évidemment comparer entre la gloire de l’Egypte pharaonique
et les difficultés de celle actuelle.
Salaires extrêmement bas, retards dans le versement de la
paye, conditions de travail difficiles, mécontentement face
à leurs représentants syndicaux qui se sont rangés du côté
du pouvoir, non versement de primes promises, manque de
protection sociale, de soins médicaux ... La liste des
revendications est longue. 27 000 fonctionnaires de
l’Organisme des impôts fonciers ont pendant 11 jours
successifs fait la une des journaux. En se rassemblant dans
la rue Hussein Hégazi, au centre-ville, ils ont dit haut et
fort qu’ils tiendront le coup et qu’ils ne quitteront pas
les lieux si leurs demandes ne sont pas exaucées. Ils
étaient même déterminés à se rendre au palais présidentiel
si les responsables du gouvernement ne répondaient pas à
leurs revendications. Le froid, la cruauté de la rue, les
milliers d’agents de sécurité les encerclant, rien n’a pu
diminuer leur ferveur. Bien au contraire, femmes et enfants
les avaient rejoints installant marmites, étalant leur
linge, donnant l’impression que les choses allaient durer.
Les enfants ont même commencé à réviser les examens de la
mi-année sur le trottoir, à côté de leurs pères en grève.
Musulmans et coptes ont même fait leur jeûne, s’apprêtant à
célébrer ensemble leurs fêtes respectives alors qu’ils
étaient en pleine grève. Ils suivent les nouvelles de leur
combat, regardent avec fierté leurs photos sur les unes des
journaux et prennent connaissance des réactions de l’Etat à
propos de leurs réclamations. L’histoire a pris fin cette
semaine, une fin heureuse comme ils l’avaient souhaité. Le
gouvernement a promis de répondre à toutes leurs
revendications. Les fonctionnaires soulagés ont mis fin à
cette grève. Mais, ils tiennent à avancer qu’ils reprendront
la grève le 9 janvier 2008 si les responsables ne prennent
pas les mesures nécessaires pour mettre fin à l’injustice
dont ils sont victimes.
Si cette grève des fonctionnaires des impôts fonciers est la
plus importante en nombre, elle n’est tout de même pas la
seule à avoir marqué l’opinion publique cette année. Les
ouvriers des entreprises de filature et de tissage à Mahalla,
les ouvriers de Kafr Al-Dawwar, les travailleurs des
industries alimentaires, des cimenteries et des
briqueteries, les enseignants, les conducteurs du métro, les
chauffeurs de bus et des chemins de fer, les éboueurs, les
fonctionnaires de la poste, et cette semaine d’autres
catégories ont rejoint cette liste à l’exemple des médecins
qui revendiquent eux aussi, à l’instar des enseignants, une
grille de salaire propre à eux et ont choisi le 9 février
2008 pour faire leur grève.
Bref, ces mouvements sont loin d’être terminés. En octobre
dernier, les journalistes eux aussi avaient organisé des
sit-in protestant contre la condamnation de 13 journalistes,
dont 5 rédacteurs en chef. Et pour la première fois depuis
des années, des journaux d’opposition et d’autres
indépendants ont décidé, le 7 octobre, de faire grève de
parution qu’ils ont surnommée « jour sans nouvelles».
Il est vrai que les grèves et les revendications liées aux
conditions de travail des ouvriers et fonctionnaires sont de
plus en plus fréquentes ces derniers mois. Mais cela
n’empêche pas que d’autres grèves ont lieu exprimant le ras
le bol de nombreux Egyptiens contre la violation de leurs
droits les plus élémentaires.
Je fais la grève, donc j’existe
Au cours du mois de décembre, les habitants de la région d’Al-Qorsaya
ont étonné la rue égyptienne par leur détermination et
audace. Ils ont refusé de quitter leurs maisons ainsi que
les terres qu’ils cultivent, malgré les pressions des hauts
responsables et des agents de sécurité. Selon les rumeurs,
un projet touristique important va voir le jour dans cette
région. Les habitants ont refusé toute sorte d’indemnisation
et ont fait savoir qu’ils ne quitteront pas les lieux. Une
détermination qui a encouragé des activistes et militants de
la société civile, des acteurs et des poètes à se rendre à
Qorsaya pour soutenir ces habitants.
Les habitants de l’île ont adressé une invitation au premier
ministre Ahmad Nazif et son gouvernement pour assister à un
concert qu’ils vont organiser sur les lieux à la veille du
Nouvel An. Et ils ont comme héros le peintre Mohamad Abla
qui, lui, a peint sur les murs de la maison les officiers
anti-émeutes armés de fusils qui font le siège de cette île,
qui semble devenir plus célèbre que celles où Sindbad le
marin a accosté.
Un autre événement ayant marqué la rue égyptienne cette
année a été le sit-in organisé par les habitants du quartier
de Qaleat Al-Kabch, pour protester contre la négligence de
l’Etat suite à l’incendie qui a ravagé toutes les maisons de
ce quartier populaire. D’un événement à un autre, d’une
grève à une autre, la fièvre a gagné l’Egypte. Les habitants
d’Al-Borollos ont pendant des mois protesté contre la
pénurie d’eau. Et cette semaine, les étudiantes d’Al-Azhar
ont fait une grève pour protester contre l’incendie qui a
détruit le siège de l’université et a coûté la vie à trois
personnes. Des familles du Delta et d’autres de la
Haute-Egypte ont manifesté après la mort par noyade de
jeunes immigrés sur la côte turque.
Une prise
de conscience
En effet, l’Egypte n’a jamais été réputée pour l’ampleur de
ces grèves. Les études faites par l’Association d’assistance
juridique signalent un chiffre record cette année. Le nombre
de grèves, de sit-in et manifestations est passé de 222 en
2005 à 700 en 2007. Ce qui surprend surtout, c’est qu’il
s’agit de revendication de droits sociaux contrairement aux
années 2004 et 2005 où les revendications étaient purement
politiques et occupaient le devant de la scène. Des années
où les manifestations portaient des slogans tels que « A bas
le gouvernement, Non à la loi d’urgence, à la succession au
pouvoir, nous voulons une vraie démocratie ». Des slogans
qui ont disparu pour laisser place à d’autres cette année.
Selon Gamal Badawi, historien, la raison de ce changement
est dû surtout à la pression exercée par les forces de
l’ordre pour mettre fin à ce genre de protestation politique
et cerner le mouvement de Kéfaya et sa présence dans la rue.
Et ce n’est pas tout. « Les gens ont été démoralisés par le
référendum sur les amendements constitutionnels et les
élections présidentielles. L’Egyptien a constaté qu’il ne
pourra rien changer sur la scène politique, puisque l’Etat
fait ce qu’il veut et ne tient jamais compte des
revendications du peuple », explique Badawi. Le citoyen
s’est donc tourné vers le social. Aujourd’hui, on proteste
pour se faire entendre même si les revendications concernent
les droits les plus élémentaires. Prise de conscience,
culture du « non », baisse du niveau de vie, absence totale
des services ou toutes ces raisons réunies ?
Ce qui est sûr, c’est que la grève apporte toujours ses
fruits, c’est la solution magique lorsque toutes les autres
tentatives ont échoué. « Ceux qui décident de faire grève
n’ont souvent rien à perdre, ni à craindre. Ils répètent que
rien de pire ne peut leur arriver. Ils sont déjà privés de
tous leurs droits », commente Chahinda, militante pour les
droits des paysans. C’est ce sentiment très fort d’injustice
qui incite les gens à agir. « Les laissés-pour-compte du
textile », tel a été le slogan choisi par les ouvriers de
Mahalla qui ont fait une grève en septembre dernier. Ils ont
occupé l’esplanade de l’usine avec leurs enfants jouant
autour d’eux. Conscients que leur force réside dans leur
unité et solidarité. « Nous sommes dans le même pétrin et
entreprendrons ensemble ce même voyage », disaient-ils.
Les oubliés du gouvernement, du développement, des
infrastructures ... Il s’agit souvent d’un sentiment de
désespoir, mais aussi de volonté et d’obstination. A chaque
grève, les grévistes répétaient qu’ils ne mettraient fin à
leur sit-in que lorsqu’ils auraient gain de cause. Une
grogne générée par les mauvaises conditions de vie ou de
travail qu’ils mènent et une rage qui se diffuse
spontanément des usines aux campagnes, du Delta à la
Haute-Egypte, des ouvriers aux médecins. On a fini par
briser le tabou de la peur et la grève est devenue un
mouvement populaire, une astuce pour faire valoir ses droits
perdus. Comme une tache d’huile, la grève mobilise tout le
monde et la victoire des grévistes encourage d’autres à
faire de même.
« Le mouvement de grève est encore à ses débuts. Dès qu’il
prendra place, il pourra devenir un mouvement plus organisé
et pourra brasser plus de monde. Il a été prouvé que la
résistance civile pacifique finit par faire céder le
gouvernement », explique Fatma Youssef, journaliste ayant
soutenu plusieurs grévistes au cours de leur sit-in. D’après
elle, la colère est le moteur de tous ces événements.
« Tout ce que nous voulons mon Dieu c’est manger. Mon
salaire équivaut à une paire de chaussures », s’insurge un
père de famille qui, après 25 ans de travail dans une usine,
ne gagne que 88 piastres l’heure.
« Il faut qu’ils nous entendent, sinon ils risquent de voir
le reste du pays se révolter », a annoncé un fonctionnaire
protestant contre le non-paiement de sa retraite.
De secteur en secteur, la crise atteint son paroxysme cette
année. « Un indice de civisme, un pas en avant, une prise de
conscience, une leçon de modernisme », c’est ainsi que
qualifie Magdi Al-Gallad, rédacteur en chef du journal
Al-Masri Al-Yom, cette série de grèves. D’après lui, ces
grèves ont changé le stéréotype du citoyen égyptien, celui
du soumis et de l’opprimé. Aujourd’hui, on a à faire à un
autre type de citoyen prêt à tout pour faire face au
pouvoir, même s’il risque sa vie. « L’Egypte est en train de
changer, grâce à nous ». Si tel a été le slogan adopté par
le PND cette année, il s’applique bien plus à ces grévistes
ayant réussi à changer non seulement l’image du citoyen,
mais aussi celle de tout le pays. « C’est grâce à eux que
l’Egypte est en train de changer ».
Amira
Doss