Alain Le Roy, ambassadeur
français chargé du projet d’Union pour la Méditerranée, lancé par le président
Nicolas Sarkozy, explique l’objectif, le contenu et les moyens de son
application, à la veille de la première visite en Egypte du chef de l’Etat
français, les 30 et 31 décembre.
« L’Union pour la Méditerranée est une
union de projets »
Al-Ahram Hebdo : La plupart des
responsables et des observateurs des pays riverains de la Méditerranée
reprochent au projet de l’Union méditerranéenne d’être vague. Qu’en dites-vous
?
Alain Le Roy : Le projet est certes une idée française, mais il reprend
les idées qu’on a lancées ici ou là. Et dès le départ, Paris a souligné qu’il
veut l’élaborer en commun avec les pays du sud de la Méditerranée. Ces
derniers, dont l’Egypte, ont souvent reproché à l’UE d’imposer ses projets. Or,
nous voulons justement éviter cela et mettre au point en commun ce projet avec
les pays du pourtour méditerranéen qui ont des intérêts convergents, des
cultures proches. On veut donc que ce projet soit élaboré sur une base
paritaire. Et c’était justement la raison de ma dernière visite en Egypte en
novembre, où je suis venu concerter nos idées avec celles des Egyptiens.
— Quel est donc le but de ce projet ?
— L’UE
a fait beaucoup pendant les 15 dernières années pour l’Europe de l’Est. Il
était donc temps de revenir à notre région fondamentale qui nous concerne en
premier lieu, qui est la Méditerranée. Et j’aimerais ici citer la phrase du
président Sarkozy : « La Méditerranée n’est pas notre passé, elle est notre
futur ». Je cite aussi l’exemple des Etats-Unis qui consacrent 20 % de
l’ensemble de leurs investissements à l’étranger à leur Sud, en Amérique
centrale et du Sud. Le Japon fait de même, en Chine, Malaisie, Indonésie,
Thaïlande, alors que l’Europe n’investit que 2 % seulement dans son Sud, en
Méditerranée. Donc, il y a tout un rattrapage à faire.
— La France, l’Italie et l’Espagne viennent
de lancer, le 20 décembre, l’Appel de Rome pour la Méditerranée, dans lequel
elles annoncent que l’union entre les pays riverains sera fondée sur des
projets concrets. De quoi s’agit-il exactement ?
— La
France va réunir un sommet, le 14 juillet à Paris, des pays riverains de la
Méditerranée et de l’UE pour lancer le projet de l’union. Il s’agirait d’un processus
basé sur un certain nombre de projets. Le sommet se terminera par une
Déclaration dans laquelle les chefs d’Etat et de gouvernement lanceront des
projets. C’est donc une union de projets. Tout cela sera préparé par des
réunions de ce qu’on appelle « sherpas ». Moi, je suis sherpa pour la France et
chaque pays désignera un sherpa qui représentera son gouvernement. Leur tâche
est de préparer le sommet de juillet, son ordre du jour et surtout les types de
projets qu’on veut présenter au sommet. Et lorsqu’il s’agit de projets
financiers ou d’environnement, on fera bien entendu appel à des spécialistes
financiers ou d’environnement. Notre rôle ici sera de coordination.
— Quels types de projets envisagez-vous ?
— Pour
l’instant, on a des exemples de projets. Ceux-ci ne sont pas définitifs. D’autres
projets seront proposés par les autres pays méditerranéens lors des réunions
des sherpas, dont la mission est de retenir les projets qui ont le plus de sens
pour la Méditerranée dans les grands domaines de coopération qui sont
l’environnement et le développement durable, la croissance économique, le
développement social, le dialogue des cultures et la sécurité. Les projets
retenus doivent être mis au point par les experts avant le sommet de juillet.
— D’où viendra le financement de ces projet ?
— Une
partie du financement viendra de l’UE. Mais ce n’est pas l’essentiel. Nous
procéderons projet par projet. Les grands projets d’infrastructures auront
toutes les chances de trouver leurs financements. Outre la commission
européenne, d’autres sources de financement existent comme la Banque Européenne
d’Investissement (BEI) qui consacre 8 milliards d’euros pour la Méditerranée. Ce
qui n’est pas négligeable. Il y a aussi la Facilité d’Investissement pour le
Voisinage (FIV) qui sera créée par l’UE dans les prochains mois, l’Agence
française de développement et ses équivalents italien, espagnol et autres, le
secteur privé notamment dans le cadre de partenariat avec le secteur public, la
Banque africaine de développement, la Banque mondiale. Sans oublier la
possibilité de créer une banque régionale de développement dédiée à la
Méditerranée. Une question qui sera tranchée au sommet de Paris.
— Mais les projets de l’union n’allaient-ils
pas se heurter, comme ce fut le cas avec le Processus de Barcelone, aux
difficultés liées au non règlement des conflits entre Israël et les
Palestiniens, la Syrie et le Liban ?
—
Quand la France et l’Allemagne ont créé en 1951 la Communauté européenne du
charbon et de l’acier, elles sortaient de trois guerres importantes sur un
siècle ...
— Mais à l’époque, elles avaient déjà conclu
la paix ...
— Oui,
elles avaient signé la paix, mais les rapports n’étaient pas les plus
chaleureux possibles. Simplement, on a trouvé des projets économiques qui ont
permis de rapprocher les gouvernements. Ce qui a abouti six ans plus tard à la
signature du Traité de Rome qui a créé la Communauté économique européenne. Et
c’est un peu la même idée, c’est de dire que l’Union méditerranéenne n’a pas
pour objectif de traiter la question du processus de paix au Proche-Orient. Celle-ci,
qui est essentielle, doit être traitée dans les enceintes qui conviennent qui
sont le Quartette international et le Processus de Barcelone. Alors que nous
parlons de projets concrets qui peuvent aider les gens à travailler ensemble.
— Beaucoup pensent que le projet de l’Union
pour la Méditerranée est un piège pour la Turquie afin d’empêcher son adhésion
à l’Union européenne, que rejette le président Sarkozy ...
— Pour
être clair, le projet d’Union pour la Méditerranée ne va interférer en rien
dans les discussions entre Ankara et Bruxelles sur l’adhésion de la Turquie à
l’UE.
— Comment la France envisage-t-elle les
rapports entre la future Union pour la Méditerranée et les structures de
coopération déjà existantes entre l’UE et le sud de la Méditerranée, notamment
le Processus de Barcelone ?
— Il y
a effectivement des processus qui existent : le Processus de Barcelone, le
Forum méditerranéen, le dialogue 5+5. Notre idée est de dire que c’est très
bien que tout cela existe, mais qu’il faut aller plus loin. Les objectifs de la
Déclaration de Barcelone n’ont pas été remplis. Et il est donc important d’en
faire plus avec les pays les plus directement concernés, ceux de la
Méditerranée.
— L’Union pour la Méditerranée a-t-elle pour
vocation de se substituer au Processus de Barcelone ou de modifier la politique
du voisinage de l’UE, comme le craignent certains pays européens ?
— En
aucun cas, la France ne pense à remplacer par son projet les structures de
coopération déjà existantes. L’Appel de Rome l’a rappelé. Il n’est donc pas
question de remplacer ou d’arrêter le Processus de Barcelone qui fait beaucoup
de choses. J’utiliserais ici la formule utilisée par le ministre espagnol des
Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, qui a qualifié le projet français
de « Barcelone plus », et cela nous va très bien. Le projet d’Union pour la
Méditerranée est une impulsion supplémentaire à Barcelone, une coopération
renforcée entre les pays les plus intéressés ou bien, pour reprendre
l’expression de Moratinos, « Barcelone plus ». Idem pour la politique de
voisinage qui est une politique de l’UE et de la Commission européenne. Nous
n’avons pas l’intention d’y toucher, mais voulons aller plus loin.
Par
rapport au Processus de Barcelone par exemple, la valeur ajoutée de l’Union
pour la Méditerranée est celle du secteur privé, peu présent à Barcelone. Alors
que dans le projet français, il est présent dès le départ et nous propose
beaucoup de projets. Une autre chose qui n’existe pas dans le Processus de
Barcelone et que nous allons créer au sommet de Paris : un secrétariat
permanent pour faire fonctionner cette Union méditerranéenne, dont la mission
est de préparer les sommets et, surtout, de suivre chacun des projets communs
qui seront lancés. Autrement dit, on tire les leçons de ce qui a moins bien
marché à Barcelone.
— Comment l’Union envisage-t-elle de
renforcer le dialogue des cultures entre les deux rives de la Méditerranée ?
— Nous
sommes pour le renforcement des structures qui existent, comme la Fondation
Anna Lindht à Alexandrie. On envisage aussi la mise en réseau par exemple entre
la Bibliotheca Alexandrina, l’Institut du monde arabe à Paris et la Casa arabe
à Madrid. On voudrait aussi renforcer la coopération universitaire, notamment
l’échange d’enseignants, et la formation professionnelle. On peut aussi établir
des programmes d’appui à la production, la distribution et la circulation des
œuvres. Ce ne sont finalement que quelques idées qui pourraient être complétées
par d’autres.
— Quelles sont vos idées concernant le
domaine de la sécurité ?
— Pour
nous, la sécurité est définie dans le sens étroit du terme. Il ne s’agit donc
pas de sécurité collective, mais de sécurité civile, c’est-à-dire mise en
commun des moyens méditerranéens en cas de catastrophes naturelles :
inondations, tremblements de terre ... Il s’agit aussi de renforcer la sécurité
maritime en Méditerranée, la lutte contre le terrorisme, la drogue, etc.
— La lutte contre l’émigration illégale fera-t-elle
partie du dossier de la sécurité ?
— Non,
cette question fera plutôt partie du dossier du développement social, où l’on
discutera d’une gestion concertée des flux migratoires, en prenant en compte
les besoins des deux côtés de la Méditerranée, les pays pourvoyeurs de migrants
et ceux d’accueil.
Propos recueillis par Hicham Mourad