Palmiers.
17 millions sont menacés par le charançon rouge qui ne cesse
de se propager depuis 1992 dans plusieurs régions. Malgré
les efforts déployés par le ministère de l’Agriculture,
environ 200 000 ont été atteints.
Le fléau
«
Le charançon rouge va ravager les palmiers d’Egypte ». C’est
le cri d’alarme lancé par les responsables au ministère de
l’Agriculture. Ce charançon (rhynchophorus ferrugineus) qui
se nourrit sur les troncs des palmiers a déjà fait des
ravages dans plusieurs régions, dont récemment la Nouvelle
Vallée, principale région de production des dattes.
Tout a commencé en 1992 lorsqu’un homme d’affaires avait
reçu des palmiers à titre de cadeau par un dignitaire arabe.
Il les a plantés dans la région de Salhiya dans le
gouvernorat de Charqiya. Or, il s’est avéré que ces palmiers
étaient porteurs de charançon rouge asiatique, non connu en
Egypte et qui vide littéralement les troncs des palmiers. Le
danger de ce charançon réside dans le fait qu’aucun signe
n’indique sa présence. Les premiers symptômes de
contamination n’apparaissent qu’au bout d’un mois sous forme
d’écoulements blancs qui se dégagent du tronc. Les
cultivateurs de Salhiya, n’ayant jamais vu le charançon
rouge, étaient incapables de diagnostiquer le mal. Ils
croyaient que c’est de l’humidité à cause du temps. Mais les
écoulements augmentaient en dégageant une mauvaise odeur.
C’est alors que les paysans ont prévenu l’agronome du
village qui, lui aussi, ne savait rien de ce mal. Il a
proposé d’arracher tous les palmiers atteints. Mais, l’homme
d’affaires, propriétaire du terrain, a refusé croyant que
n’importe quel insecticide pouvait venir à bout du
charançon. Tous les insecticides disponibles, à l’époque, au
département de la lutte contre les insectes au ministère de
l’Agriculture ont été utilisés, mais aucun n’est venu à bout
du charançon dangereux.
Les paysans ont brûlé un palmier infecté une fois avec du
mazout et une autre fois avec du napalm, une matière
hautement combustible. Mais en vain. Le charançon et ses
cocons sont restés toujours vivants. Certains agronomes ont
proposé d’arracher les palmiers gravement contaminés, mais
les paysans et les propriétaires des terrains ont refusé,
étant donné la médiocrité de l’indemnité fournie par le
ministère de l’Agriculture. « Une somme de 300 L.E.
seulement nous aurait été accordée pour chaque palmier
dattier arraché. A quoi aurait servi cet argent alors que
pour planter un nouveau il faut au moins 1 000 L.E., sans
compter les années que nous passons à attendre jusqu’à ce
que ce palmier produise des dattes ? », lance Hag Mahdi,
paysan originaire de Charqiya, deuxième gouvernorat atteint
par le charançon rouge dès 1993.
Aujourd’hui, 15 ans après les faits, le charançon a envahi
les 26 gouvernorats d’Egypte menaçant les plantations de
palmiers dattiers et leurs fruits. Environ 200 000 palmiers
sont atteints et 22 500 autres ont péri durant 2007.
De multiples expériences ont été effectuées par les experts
du Centre national des recherches agricoles avec la
coopération d’ONG afin de parvenir à un insecticide capable
de tuer le charançon. Finalement, un insecticide a été mis
au point, mais les paysans affirment que le ministère de
l’Agriculture refuse de le vendre dans les associations
agricoles. Le directeur général du département de la
prévention au ministère de l’Agriculture, Mahmoud Badawi, se
défend : « C’est pour éviter qu’il ne soit récupéré par
certains marchands et revendu au marché noir à haut prix.
Or, le paysan reçoit cet insecticide à moitié prix. Un litre
coûte 37 L.E., le paysan en paie 18 ». De plus, la quantité
dont le ministère dispose est très limitée. En 2006, le
ministère en a vendu 40 tonnes. Or, une douzaine de palmiers
dont la contamination est minime nécessitent au moins 600
litres.
En revanche, les agronomes soulignent que cet insecticide
n’est pas assez efficace. « Il ne tue que les œufs et les
cocons du charançon et avec un résultat qui n’atteint jamais
les 100 % », lance un ingénieur. Le seul moyen de le tuer
est de séparer la tête du charançon de son corps. Mais il
est pratiquement impossible d’attraper ces charançons
volants.
Multiples obstacles
Un charançon rouge vit 4 mois. Une période pendant laquelle
il peut mettre 300 œufs environ en se déplaçant d’une région
à l’autre. En 2000, le charançon a envahi le Sinaï et en
2006 la Nouvelle Vallée, les deux principales régions en
matière de production de dattes en Egypte. « Nous avons
beaucoup de difficultés pour faire face à ce fléau »,
dénonce Abdel-Alim Mohamad, responsable à la direction de
l’agriculture au gouvernorat de Qalioubiya où le charançon a
fait son apparition en 1999. Qalioubiya compte 312 000
palmiers. Plusieurs centaines périssent tous les mois.
Le premier obstacle rencontré par les responsables est que
la plupart des paysans refusent de faire entrer les
agronomes dans les champs pour examiner les palmiers. Si
certains craignent que leurs palmiers ne soient arrachés,
d’autres sont des journaliers qui ne peuvent pas désobéir
aux propriétaires des terrains. « Nous sommes de simples
paysans. Nous ne pouvons pas leur permettre d’entrer avant
que le propriétaire ne soit rentré de l’étranger », explique
l’un des cultivateurs qui travaille chez un célèbre homme
d’affaires et dont la ferme compte une soixantaine de
palmiers contaminés. Dans une tentative de régler ce
problème, les agronomes ont recours à la police pour pouvoir
entrer dans les champs. « Mais la police se contente de
dresser des procès-verbaux car aucune loi ne lui donne le
droit d’obliger les paysans à se soumettre à notre demande
», s’insurge Abdel-Alim Mohamad.
Le manque de financement est un autre obstacle. Le ministère
de l’Agriculture consacre un million de L.E. seulement par
an pour lutter contre ce charançon. 850 000 L.E. sont
destinées à l’insecticide. « Le reste ne suffit ni pour
acheter des appareils de vaporisation, ni pour payer les
agronomes et la main-d’œuvre. On a besoin d’au moins 6
millions de L.E. », affirme Ahmad Zayed, responsable au
ministère qui dévoile un autre problème. C’est
l’insuffisance du nombre d’agronomes. « Chaque village
compte en moyenne environ 2 000 palmiers et il n’y a qu’un
seul agronome. Les agronomes n’arrivent plus à accomplir
leur boulot, alors que les palmiers doivent être examinés
quotidiennement », dénonce Zayed.
Autre problème est le commerce du palmier qui favorise la
propagation du charançon. A Toukh, toujours dans le
gouvernorat de Qalioubiya, la ferme de Fathi Abdel-Rahmane
renferme 64 palmiers. Ils sont tous pourris. « Nous avons
acheté une dizaine de palmiers du gouvernorat de Béheira et
n’avons remarqué aucune anomalie. Or, nous avons découvert
ultérieurement qu’ils étaient atteints de ce charançon. Nous
avons utilisé les insecticides fournis par le ministère,
mais seuls les cocons sont morts, et le charançon mère est
toujours vivante », lance Abdel-Fattah Madbouli, paysan.
En fait, dans une période de quatre mois, 10 000 palmiers
sont passés de Qalioubiya vers le gouvernorat de Qéna en
Haute-Egypte. Cette cargaison avait renfermé 120 palmiers
contaminés. « Il est donc indispensable de promulguer une
loi interdisant le commerce de palmiers entre les différents
gouvernorats sans l’approbation des responsables et
autorisant aux agronomes d’examiner tous les palmiers, sans
avoir à demander aux propriétaires de terrains », réclame
Abdel-Halim Mahmoud, directeur du département de la lutte
contre les insectes des fruits au ministère de
l’Agriculture. Et d’espérer : « Peut-être ainsi
pourrions-nous sauver les 17 millions de palmiers d’Egypte
».
Héba
Nasreddine