Al-Ahram Hebdo, Dossier | Célébration sur fond de marasme
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 décembre 2007 au 1 janvier 2008, numéro 694

 

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Dossier

Université du Caire. Un siècle après la création du premier campus égyptien, l’Egypte célèbre tout au long d’une année cette institution. Mais les festivités cachent mal la crise par laquelle passe l’université.

Célébration sur fond de marasme

Elle est devenue synonyme du quartier où elle se trouve avec la fameuse coupole verte. Et on l’aperçoit de loin à partir du « pont de l’Université » et le son de sa grande horloge qui dame le pion pour marquer le bulletin d’infos à la radio. Une jeune fille porte le niqab, une autre est voilée, une troisième a la tenue plutôt moderne ... La transcription de la réalité contradictoire qui règne au sein de la société égyptienne, mais aussi sein de cette université symbole, la première des temps modernes, et qui paradoxalement vit la coexistence. Il suffit de  suivre cette scène qui marque le centenaire de l’Université du Caire. Salle vaste, sombre, avec des sculptures dorées, construite il y a 72 ans ... On est dans l’attente du public. « Ya leil men al-hob sahi ... » un extrait d’un poème de Fouad Haddad, qui chante la mélancolie de l’Egyptien de maintenant, annonce la cérémonie. Assez modeste pourtant. Très peu de curieux dans une salle devrant accueillir au moins 4 000 personnes et les médias, certes, n’ont pas été à la hauteur de cet événement qui marque le rayonnement de l’enseignement en Egypte. La première université, civile de ces temps, puisque Mohamad Ali avait édifié des académies militaires. On était à l’époque du khédive Abbass Helmi II. L’Egypte était en plein épanouissement culturel, économique et politique, en dépit de l’occupation britannique. 1907 était une année-clé dans l’histoire de ce pays : elle marque le départ de l’influent lord Cromer, la projection du premier film égyptien, la fondation du premier parti politique, la création de la Banque Misr et du club Ahli. L’idée d’une université est née bien des années auparavant. En 1904, le militant Moustapha Kamel invite les Egyptiens à se prononcer sur l’idée de fonder une université égyptienne. Deux ans plus tard, une première réunion du comité préparatoire voit le jour et réussit à collecter 4 485 L.E. pour lancer le projet. Encore deux ans, en 1908, « l’Université égyptienne civile » a été inaugurée en présence du khédive. Les donations étaient restreintes et il a fallu une intervention de la princesse Fatma, fille du khédive Ismaïl pour tenir le souffle (lire page 5).

Un projet d’enseignement, oui, mais l’université qui plus tard a été rebaptisée au nom du roi Fouad 1er puis, après la Révolution de juillet 1952, au nom de la capitale était plutôt le symbole d’une volonté des Egyptiens. Volonté nationale. Volonté aussi d’entrer dans cette ère de renaissance et de lumière. Aujourd’hui, cette volonté s’est réduite à quelques modestes manifestations, même si celles-ci devraient se poursuivre encore tout au long de 2008, et à délivrer des diplômes.

De toute façon, la célébration devait avoir lieu. Un comité chargé du « centenaire » a été créé. Pièces de théâtre, colloques, publications ... Hamed Eid, conseiller du recteur de l’Université du Caire et responsable des festivités, est fier de les énumérer. « L’inauguration d’une bibliothèque centrale, la réédition de la revue qui a fait date à l’époque glorieuse Journées égyptiennes, de livres tels que L’Histoire de l’université, d’encyclopédies comme Elite de l’université ». Ce n’est pas tout. Eid estime que « la nouvelle la plus importante, c’est qu’on a organisé une série de conférences pour les célèbres diplômés de l’université comme Boutros Boutros-Ghali, diplômé de la faculté de droit en 1946, et la ministre de Défense japonaise Youriko Koaka, diplômée de la faculté des lettres en 1976».

Pour d’autres, ces aspects de célébration ne sont qu’une façade, Awatef Abdel-Rahmane, professeur à la faculté de communication déclare à cet égard : « Ils dépensent d’énormes budgets sur des aspects de célébration qui n’ont aucun intérêt pour la société, ni pour les étudiants, ni pour la recherche scientifique. Il valait mieux consacrer cet argent au financement de la recherche scientifique qui ne bénéficie que de 1 % du budget national ».

Aussi des étudiants partagent le même avis. A la faculté des lettres qui a pour slogan la statue du scribe accroupi qui remonte à la Ve dynastie et symbole prestigieux de la création et de la pensée humaines, Nawara, étudiante affirme : « Personnellement, j’aurai préféré qu’ils choisissent au moins un seul problème dont on souffre et qu’ils le règlent. Par exemple, je souffre de la manière d’enseignement. C’est ridicule qu’un enfant de 7 ans dans une école privée ait la chance de créer une histoire sur son animal préféré, alors que moi, qui étudie la littérature, je n’ai pas une chance pareille de création ».

La situation n’était pas non plus jugée satisfaisante à la faculté d’économie et de sciences politiques. Assises sur les marches d’escalier devant cette faculté qui a formé politiciens et économistes, des étudiantes avaient l’air préoccupé et en train de discuter probablement des sujets de l’examen avec un tas de papier en main, à propos du  centenaire. « Je ne suis pas touchée par les aspects de célébration, je crois que leur but était a priori de simplement célébrer pour célébrer », affirme Donia, une jeune de 19 ans.

A voir la brochure publiée pour le centenaire, on ne peut qu’être déçu. Il s’agit d’activités qui ressemblent plutôt à celles de tous les ans comme le « 5e Congrès international de chimie pour les pays en développement » et le « 9e Congrès de géologie pour le monde arabe », « Le 24e Congrès d’anesthésie », une conférence sur le thème « l’Onu au temps de la mondialisation ». Quoi de neuf ? En revanche, Hamed Eid assure que cette célébration témoigne d’une amélioration sur le plan culturel et scientifique, il explique : « Parmi nos projets, une coopération avec l’ISESCO (Organisation islamique d’éducation, de sciences et de culture) ayant pour but l’amélioration de la qualité de l’enseignement » Il ajoute : « Je rêve d’établir un club qui rassemble les universités qui ont célébré leur centenaire ».

Le bilan est de toute façon contesté. Les réalisations de l’université au cours de ses 50 premières années témoignent de progrès d’avant-garde, ce qui n’a pas été le cas par la suite. Si l’Université du Caire reste dans le classement mondial parmi les 500 premières, c’est uniquement parce que parmi ses diplômés figurent deux prix Nobel, Naguib Mahfouz et Mohamad Al-Baradeï. Le prix Nobel de Chimie Ahmad Zoweil s’est rendu à l’Université d’Assiout pour son cinquantenaire où il a lancé un appel pour un « débat élargi sur la question de l’enseignement en Egypte et l’établissement d’une base scientifique garantissant l’émergence de savants et de chercheurs pour forger l’avenir de l’Egypte ». Ce qu’il a dit est d’ailleurs vrai, à savoir que la question de l’enseignement relève de la « sécurité nationale », mais le problème est que le gouvernement traite cette question sur le plan sécuritaire seulement. C’est-à-dire être présent en force, contrôler le corps enseignant et les étudiants et même les programmes. Le tout par une présence de la Garde universitaire. Et dès que la moindre manifestation se déroule, un renfort des forces de sécurité vient assiéger le campus. Voire, les véhicules des forces anti-émeutes ont pénétré pour la première fois à l’intérieur de l’université pour mettre fin au sit-in organisé par les étudiants pour protester contre les fraudes dans les élections estudiantines. Une scène qui rappelle ce qui est survenu en 1968 lors du mouvement de protestation estudiantine suite à la défaite de juin 1967. La sécurité y avait bloqué les étudiants à l’intérieur des amphis.

Cette année 2007 a témoigné d’un record en matière d’arrestations, d’interrogatoires et d’expulsions des étudiants. L’affrontement entre les Frères et le régime a trouvé un champ au sein de l’université.

Protestations et grognes ont eu lieu un peu partout, y compris au sein du corps enseignant.

Quelques professeurs ont organisé un mouvement de revendication des libertés intitulé 9 mars — le jour où, en 1932, le penseur Loutfi Al-Sayed a démissionné de son poste pour protester contre la mutation de Taha Hussein de son poste de doyen de la faculté des lettres à un emploi au ministère de l’Enseignement à la suite de son refus de donner au premier ministre un doctorat honoris causa. Les membres de ce mouvement ont organisé des sit-in, mené une campagne pour diffuser leurs revendications : stopper l’intervention des forces de sécurité ou Garde universitaire dans les affaires universitaires et l’augmentation de la part du budget consacrée à la recherche scientifique, l’élection et non la nomination du recteur, des doyens et chefs de sections.

Une nouvelle prise de conscience cent ans après la création de l’université ? Parce que sans liberté, l’université ne peut pas jouer son vrai rôle. Le centenaire ne devrait-il pas être l’occasion d’une évaluation de tout un système universitaire qui ne fait qu’accorder des diplômes à des futurs chômeurs ? N’est-ce pas cependant la crise d’une société entière ? Au sein de l’université, un bon nombre d’étudiants n’est même pas au courant de l’événement. D’ailleurs, le club Ahli passe bien avant la vénérable université. Pour son centenaire, il y a quelques mois, il avait mobilisé tout le pays.

Samar Al-Gamal
Mavie Maher

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