Université du Caire.
Un siècle après la création du premier campus égyptien, l’Egypte
célèbre tout au long d’une année cette institution. Mais les
festivités cachent mal la crise par laquelle passe
l’université.
Célébration sur fond de marasme
Elle
est devenue synonyme du quartier où elle se trouve avec la
fameuse coupole verte. Et on l’aperçoit de loin à partir du
« pont de l’Université » et le son de sa grande horloge qui
dame le pion pour marquer le bulletin d’infos à la radio.
Une jeune fille porte le niqab, une autre est voilée, une
troisième a la tenue plutôt moderne ... La transcription de
la réalité contradictoire qui règne au sein de la société
égyptienne, mais aussi sein de cette université symbole, la
première des temps modernes, et qui paradoxalement vit la
coexistence. Il suffit de suivre cette scène qui
marque le centenaire de l’Université du Caire. Salle vaste,
sombre, avec des sculptures dorées, construite il y a 72 ans
... On est dans l’attente du public. « Ya leil men al-hob
sahi ... » un extrait d’un poème de Fouad Haddad, qui chante
la mélancolie de l’Egyptien de maintenant, annonce la
cérémonie. Assez modeste pourtant. Très peu de curieux dans
une salle devrant accueillir au moins 4 000 personnes et les
médias, certes, n’ont pas été à la hauteur de cet événement
qui marque le rayonnement de l’enseignement en Egypte. La
première université, civile de ces temps, puisque Mohamad
Ali avait édifié des académies militaires. On était à
l’époque du khédive Abbass Helmi II. L’Egypte était en plein
épanouissement culturel, économique et politique, en dépit
de l’occupation britannique. 1907 était une année-clé dans
l’histoire de ce pays : elle marque le départ de l’influent
lord Cromer, la projection du premier film égyptien, la
fondation du premier parti politique, la création de la
Banque Misr et du club Ahli. L’idée d’une université est née
bien des années auparavant. En 1904, le militant Moustapha
Kamel invite les Egyptiens à se prononcer sur l’idée de
fonder une université égyptienne. Deux ans plus tard, une
première réunion du comité préparatoire voit le jour et
réussit à collecter 4 485 L.E. pour lancer le projet. Encore
deux ans, en 1908, « l’Université égyptienne civile » a été
inaugurée en présence du khédive. Les donations étaient
restreintes et il a fallu une intervention de la princesse
Fatma, fille du khédive Ismaïl pour tenir le souffle (lire
page 5).
Un projet d’enseignement, oui, mais l’université qui plus
tard a été rebaptisée au nom du roi Fouad 1er puis, après la
Révolution de juillet 1952, au nom de la capitale était
plutôt le symbole d’une volonté des Egyptiens. Volonté
nationale. Volonté aussi d’entrer dans cette ère de
renaissance et de lumière. Aujourd’hui, cette volonté s’est
réduite à quelques modestes manifestations, même si
celles-ci devraient se poursuivre encore tout au long de
2008, et à délivrer des diplômes.
De toute façon, la célébration devait avoir lieu. Un comité
chargé du « centenaire » a été créé. Pièces de théâtre,
colloques, publications ... Hamed Eid, conseiller du recteur
de l’Université du Caire et responsable des festivités, est
fier de les énumérer. « L’inauguration d’une bibliothèque
centrale, la réédition de la revue qui a fait date à
l’époque glorieuse Journées égyptiennes, de livres tels que
L’Histoire de l’université, d’encyclopédies comme Elite de
l’université ». Ce n’est pas tout. Eid estime que « la
nouvelle la plus importante, c’est qu’on a organisé une
série de conférences pour les célèbres diplômés de
l’université comme Boutros Boutros-Ghali, diplômé de la
faculté de droit en 1946, et la ministre de Défense
japonaise Youriko Koaka, diplômée de la faculté des lettres
en 1976».
Pour
d’autres, ces aspects de célébration ne sont qu’une façade,
Awatef Abdel-Rahmane, professeur à la faculté de
communication déclare à cet égard : « Ils dépensent
d’énormes budgets sur des aspects de célébration qui n’ont
aucun intérêt pour la société, ni pour les étudiants, ni
pour la recherche scientifique. Il valait mieux consacrer
cet argent au financement de la recherche scientifique qui
ne bénéficie que de 1 % du budget national ».
Aussi des étudiants partagent le même avis. A la faculté des
lettres qui a pour slogan la statue du scribe accroupi qui
remonte à la Ve dynastie et symbole prestigieux de la
création et de la pensée humaines, Nawara, étudiante affirme
: « Personnellement, j’aurai préféré qu’ils choisissent au
moins un seul problème dont on souffre et qu’ils le règlent.
Par exemple, je souffre de la manière d’enseignement. C’est
ridicule qu’un enfant de 7 ans dans une école privée ait la
chance de créer une histoire sur son animal préféré, alors
que moi, qui étudie la littérature, je n’ai pas une chance
pareille de création ».
La situation n’était pas non plus jugée satisfaisante à la
faculté d’économie et de sciences politiques. Assises sur
les marches d’escalier devant cette faculté qui a formé
politiciens et économistes, des étudiantes avaient l’air
préoccupé et en train de discuter probablement des sujets de
l’examen avec un tas de papier en main, à propos du
centenaire. « Je ne suis pas touchée par les aspects de
célébration, je crois que leur but était a priori de
simplement célébrer pour célébrer », affirme Donia, une
jeune de 19 ans.
A voir la brochure publiée pour le centenaire, on ne peut
qu’être déçu. Il s’agit d’activités qui ressemblent plutôt à
celles de tous les ans comme le « 5e Congrès international
de chimie pour les pays en développement » et le « 9e
Congrès de géologie pour le monde arabe », « Le 24e Congrès
d’anesthésie », une conférence sur le thème « l’Onu au temps
de la mondialisation ». Quoi de neuf ? En revanche, Hamed
Eid assure que cette célébration témoigne d’une amélioration
sur le plan culturel et scientifique, il explique : « Parmi
nos projets, une coopération avec l’ISESCO (Organisation
islamique d’éducation, de sciences et de culture) ayant pour
but l’amélioration de la qualité de l’enseignement » Il
ajoute : « Je rêve d’établir un club qui rassemble les
universités qui ont célébré leur centenaire ».
Le bilan est de toute façon contesté. Les réalisations de
l’université au cours de ses 50 premières années témoignent
de progrès d’avant-garde, ce qui n’a pas été le cas par la
suite. Si l’Université du Caire reste dans le classement
mondial parmi les 500 premières, c’est uniquement parce que
parmi ses diplômés figurent deux prix Nobel, Naguib Mahfouz
et Mohamad Al-Baradeï. Le prix Nobel de Chimie Ahmad Zoweil
s’est rendu à l’Université d’Assiout pour son cinquantenaire
où il a lancé un appel pour un « débat élargi sur la
question de l’enseignement en Egypte et l’établissement
d’une base scientifique garantissant l’émergence de savants
et de chercheurs pour forger l’avenir de l’Egypte ». Ce
qu’il a dit est d’ailleurs vrai, à savoir que la question de
l’enseignement relève de la « sécurité nationale », mais le
problème est que le gouvernement traite cette question sur
le plan sécuritaire seulement. C’est-à-dire être présent en
force, contrôler le corps enseignant et les étudiants et
même les programmes. Le tout par une présence de la Garde
universitaire. Et dès que la moindre manifestation se
déroule, un renfort des forces de sécurité vient assiéger le
campus. Voire, les véhicules des forces anti-émeutes ont
pénétré pour la première fois à l’intérieur de l’université
pour mettre fin au sit-in organisé par les étudiants pour
protester contre les fraudes dans les élections
estudiantines. Une scène qui rappelle ce qui est survenu en
1968 lors du mouvement de protestation estudiantine suite à
la défaite de juin 1967. La sécurité y avait bloqué les
étudiants à l’intérieur des amphis.
Cette année 2007 a témoigné d’un record en matière
d’arrestations, d’interrogatoires et d’expulsions des
étudiants. L’affrontement entre les Frères et le régime a
trouvé un champ au sein de l’université.
Protestations et grognes ont eu lieu un peu partout, y
compris au sein du corps enseignant.
Quelques professeurs ont organisé un mouvement de
revendication des libertés intitulé 9 mars — le jour où, en
1932, le penseur Loutfi Al-Sayed a démissionné de son poste
pour protester contre la mutation de Taha Hussein de son
poste de doyen de la faculté des lettres à un emploi au
ministère de l’Enseignement à la suite de son refus de
donner au premier ministre un doctorat honoris causa. Les
membres de ce mouvement ont organisé des sit-in, mené une
campagne pour diffuser leurs revendications : stopper
l’intervention des forces de sécurité ou Garde universitaire
dans les affaires universitaires et l’augmentation de la
part du budget consacrée à la recherche scientifique,
l’élection et non la nomination du recteur, des doyens et
chefs de sections.
Une nouvelle prise de conscience cent ans après la création
de l’université ? Parce que sans liberté, l’université ne
peut pas jouer son vrai rôle. Le centenaire ne devrait-il
pas être l’occasion d’une évaluation de tout un système
universitaire qui ne fait qu’accorder des diplômes à des
futurs chômeurs ? N’est-ce pas cependant la crise d’une
société entière ? Au sein de l’université, un bon nombre
d’étudiants n’est même pas au courant de l’événement.
D’ailleurs, le club Ahli passe bien avant la vénérable
université. Pour son centenaire, il y a quelques mois, il
avait mobilisé tout le pays.
Samar
Al-Gamal
Mavie Maher