Méditerranée.
La France vient d’obtenir un soutien de poids, de l’Italie
et de l’Espagne, à son projet d’union. Mais elle doit faire
face à de sérieux obstacles et des réticences, notamment de
l’Allemagne.
L’idée fait son chemin
Il
semble que l’Union pour la Méditerranée, initiative lancée
par le président Nicolas Sarkozy, fait son chemin malgré les
réticences et les scepticismes. Le projet vient de recevoir
un soutien vigoureux avec l’annonce le 20 décembre de l’«
Appel de Rome » dans lequel l’Italie et l’Espagne se
rallient à l’idée française. Ainsi, les chefs de
gouvernement italien Romano Prodi et espagnol José Luis
Zapatero, deux poids lourds de l’Union Européenne (UE) se
joignent au président Nicolas Sarkozy pour inviter les chefs
d’Etat et de gouvernement des pays riverains de la
Méditerranée à se réunir avec les pays de l’UE le 14 juillet
à Paris afin de définir leur vision commune sur l’« Union
pour la Méditerranée », qui aura vocation à être le cœur et
le moteur de la coopération en Méditerranée. Ce sommet sera
précédé d’une réunion des pays riverains le 13 juillet. Il
devrait fixer les principes et l’organisation de l’Union
pour la Méditerranée avec pour objectif de mettre en œuvre
une approche fondée sur des « projets concrets ».
Une approche qui se veut donc pragmatique fondée sur le
co-développement plutôt que sur le commerce, comme c’est le
cas avec le Processus de Barcelone (voir la page Entretien).
C’est en effet sur le plan économique que la vision du
président Sarkozy est la plus ambitieuse. Toute l’ambition
du projet est de faire du co-développement une priorité, se
substituant au commerce, afin que les pays du sud de la
Méditerranée ne soient pas de simples sous-traitants de
l’Europe, critique souvent adressée à l’encontre de l’Euromed.
Le projet, tel qu’imagine le président français, est basé
sur quatre piliers : un co-développement, une écologie
maîtrisée, une coopération sécuritaire et une immigration
choisie. C’est dans la perspective de cette union qu’il «
faut concevoir l’immigration choisie, c’est-à-dire décidée,
organisée et maîtrisée ensemble », avait-il précisé. En ce
sens, il a souhaité l’élaboration d’« une convention entre
tous les pays méditerranéens pour faciliter les reconduites
à la frontière ». Concernant la sécurité, Paris souhaite la
mise en place d’une coopération intégrée pour lutter contre
la corruption, le crime organisé et le terrorisme, adossée à
un espace judiciaire commun.
Par ce partenariat privilégié, Nicolas Sarkozy souhaite
créer une Europe du Sud capable de faire contrepoids à une
Europe du Nord et ainsi, étendre l’influence française sur
cette zone. La France entend aussi jouer un rôle
diplomatique moteur en Europe et en Méditerranée pour
contrecarrer les avancées américaines et russes au sud de la
Méditerranée, notamment au Maghreb, où M. Sarkozy entend
échanger du nucléaire civil contre du pétrole ou du gaz, ce
qui pourrait permettre aux pays du nord de la Méditerranée
de ne plus être dépendants du russe Gazprom.
Plusieurs pays du sud de la Méditerranée ont montré un
intérêt marqué pour l’Union de la Méditerranée : Maroc,
Tunisie, Algérie et Egypte. Mais ils souhaitent voir de plus
près le contenu du projet et surtout pouvoir contribuer à
son élaboration. « Nous soutenons le projet d’Union
méditerranéenne dans son principe, nous devons le construire
ensemble dans ses modalités », a récemment dit le ministre
algérien des Affaires étrangères, Mourad Medelci. « Il n’y a
aujourd’hui pas de réserve, mais il faut donner à ce projet
un contenu plus concret », avait-il indiqué.
Le projet bute cependant sur plusieurs obstacles. Le premier
vient de l’intérieur de l’UE elle-même, qui a mis en place
le Processus de Barcelone et la politique européenne de
voisinage qui couvre les pays sud-méditerranéens. C’est
ainsi que la chancelière allemande Angela Merkel a redit, le
7 décembre, à la suite d’un sommet à Paris avec M. Sarkozy,
sa ferme opposition à l’Union de la Méditerranée. Berlin a
refait comprendre qu’il est sceptique, voire hostile à une
Union méditerranéenne si celle-ci est une force centrifuge
risquant de faire imploser l’Union européenne dont elle
serait la concurrente. Le porte-parole adjoint de Mme Merkel,
Thomas Steg, a exprimé la crainte d’une « Union en miniature
» à quelques-uns qui ferait concurrence à l’UE, et pourrait
avoir à terme « un effet explosif incroyable » en « libérant
des différences régionales ». Mme Merkel avait été jusqu’à
parler de risque de « désintégration » de l’UE. Mme Merkel
avait émis deux arguments. Le premier est la solidarité des
initiatives, en vertu duquel tout projet doit être avalisé
par toute l’Europe : ce qui a lieu en Méditerranée concerne
les Européens du Nord et du Sud, tout comme l’avenir de la
frontière avec la Russie et l’Ukraine est l’affaire de tous.
Le deuxième argument est la solidarité financière. Que
quelques pays puissent utiliser pour ce type de projet les
financements de l’UE est dangereux : d’autres groupements —
à l’est ou au nord de l’Europe — risquent alors de créer
d’autres « Unions » avec des pays frontaliers comme
l’Ukraine ou le Sud-Caucase, et de prélever à leur tour les
fonds communs de l’UE.
De son côté, le ministre allemand des Affaires étrangères,
Frank-Walter Steinmeier, avait déjà affirmé que l’Union
méditerranéenne ne devait pas « entrer en concurrence » avec
le dialogue de Barcelone. C’est pour cela que l’« Appel de
Rome » a tenu à souligner que l’Union n’a pas vocation à se
substituer aux procédures de coopération et de dialogue qui
réunissent déjà les pays de la Méditerranée, mais à « les
compléter, et à leur donner une impulsion supplémentaire
dans un esprit de complémentarité et de coopération avec
toutes les institutions existantes ». Le Processus de
Barcelone, un des volets de la politique de voisinage de
l’UE, prévoit des aides financières de l’UE à ses
partenaires du sud de la Méditerranée.
D’autres obstacles se dressent aussi sur le chemin de
l’Union : la tension entre le Maroc et l’Algérie autour du
Sahara occidental, le scepticisme de la Turquie qui craint
un piège visant à l’écarter de l’UE, et surtout la
persistance du conflit entre Israël, les Palestiniens, la
Syrie et le Liban. Pour surmonter ces obstacles, la France
envisage une coopération méditerranéenne à géométrie
variable. Mais une chose est sûre : rien de solide ne pourra
être construit en Méditerranée, tant que le conflit
israélo-arabe n’aura pas trouvé de solution.
Hicham Mourad