Exposition .
Qasr Al-Fonoune, au sein de l’Opéra du Caire, ouvre ses
portes pour 30 jours aux œuvres d’art contemporain de 30
artistes pour se poser librement la question « Qu’est-ce qui
se passe aujourd’hui ? ».
Décryptage d’« un maintenant » complexe
Maza
yahdoss al-an ? Qu’est-ce qui se passe à l’heure actuelle ?
Une réponse presque frappante s’affiche dans l’installation
vidéo de Georges Fekri : « Tout est parfait ». Elle se
répercute sur les lèvres de jeunes gens provenant de
cultures et de milieux différents dès qu’on leur demande
leurs avis, mais dont les traits de visages dévoilent
facilement que rien ne se passe bien. Entre ces deux moments
se forge tout un espace de « trompe-l’œil », de leurre
artistique, de l’expression du non-dit. C’est à travers les
médiums contemporains d’installations, vidéo ou photographie
que se tissent ces espaces (signes) au second degré, cet art
préoccupé par le happening et marqué par une vision du monde
critique plus ou moins.
Le thème même, Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui, doit être
loué par le jeune directeur du Palais des arts qui a réussi
à rassembler de jeunes artistes qui témoignent du succès
dans les événements internationaux, mais qui restent en
désaccord avec les organisateurs aux points de vue trop
officiels. Or, exposer une gamme d’œuvres de qualité en
dehors du cercle limité du centre-ville où se côtoient les
galeries artistiques, et occuper la totalité du bâtiment du
Palais des arts, dans l’enceinte de l’Opéra, est avant tout
chose louable.
Ainsi, l’exposition répond premièrement à la question du
champ artistique contemporain afin de capter jusqu’où sont
arrivés aujourd’hui les arts de médias, dans lesquels
excellent de nombreux artistes depuis quelques années.
Néanmoins, « Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? » est
indubitablement posée au niveau du réel social, politique et
culturel reflété dans les œuvres et portant toutefois un
point de vue fortement personnel. L’installation vidéo de
Mohamad Abla, éminent artiste qui n’est plus jeune
aujourd’hui mais dont l’œuvre est toujours novatrice, nous
met au cœur de l’actualité de l’île Qorsaya. Dans la vidéo
défilent les témoignages des habitants de cette île,
confrontant l’Etat et militant pour ne pas quitter leurs
demeures et leurs terres aux investisseurs et businessmen.
Tandis que sur les murs s’éternisent les portraits de ces
petites gens, héros d’Al-Qorsaya.
Des portraits qui rappellent ceux des fonctionnaires des
impôts mobiliers, ou des ouvriers des usines de tissage d’Al-Mahalla
qui ont réussi récemment à reprendre leurs droits au sein du
climat oppressif régnant.
Ce même rapport est exprimé d’une manière plus poétique dans
l’œuvre d’Aymane Al-Sémarri, s’installant au 3e étage dans
deux pièces enchâssées : sur un fond de la chanson Baladi,
ahbabtoki ya baladi, (ô Bled je t’ai aimé), des signaux
électriques sur lesquels les slogans : Qu’est-ce que vous
voulez acheter exactement ? Qui êtes-vous ? ne cessent de se
produire, pour enfin afficher : « Nous achetons tout ». Nous
sommes ramenés donc vers la seconde pièce où la vidéo, à
partir d’une manivelle tournée par une jeune fille, passe en
revue des figures nostalgiques de personnalités égyptiennes
de l’époque du noir et blanc y compris l’image du paysan. Et
à la fin de la bande, la manivelle se transforme en une
machine d’impression de billets de banque.
Dépasser le préjugé historique
Mis à part ce travail liant l’art aux moyens médiatiques, et
dévoilant d’une manière subtile l’ici maintenant, d’autres
artistes présentent des installations plus recherchées qui
discutent du « dialogue des cultures », qui remettent en
cause les concepts de mise et les références culturelles
passéistes.
Cette tendance majoritaire se caractérise par des textes à
l’appui comme si chaque artiste voulait souligner un côté
théorique de son travail et ajouter à l’œuvre présentée un
mot du fond de lui-même. Mohamad Aboul-Naga présente une
installation monumentale sur le thème du lion. A travers
cette installation composée de vidéo, photographies,
calligraphies et bande sonore, il confronte le vécu et
l’expérience personnelle à l’expérience collective pour en
donner une vision critique de la structure culturelle et
référentielle dans laquelle on s’enferme. Dans le texte
quasiment littéraire qu’il écrit, il revisite l’image du
lion, modèle du courage dans l’idéologie tribale, l’icône
tatouée sur le bras du héros populaire Abou-Zeid Al-Hélali,
et dans son enfance : « Combien de fois on me disait : Non,
sois un lion ! Et j’ai toujours senti que mon ambition
virile m’entraînait à vouloir être un lion ». Et l’on se
demande quand est-ce qu’il a cessé de voir le monde de cette
manière ? Est-ce le jour où il a vu les deux lions du fameux
pont Qasr Al-Nil enfouis dans des draps blancs telles
des momies (comme dans les photographies de deux niveaux
présentées dans l’installation) ? Ou serait-ce à partir de
cette scène reproduise dans la vidéo du lion enfermé dans sa
cage faisant à jamais le tour circulaire de l’hésitation, du
malaise et de la tension ? Cette vision critique de ce qui
se passe aujourd’hui, de cette présence prisonnière, proche
de la stagnation et de la mort, est également manifeste dans
les murailles de calligraphie arabe qui occupent quatre
coins reprenant 325 qualificatifs du lion : le téméraire, le
noble, etc.
Ce clin d’œil à la culture arabe dans l’œuvre d’Aboul-Naga
mettant l’accent sur « la conception référentielle, ou la
recherche de solutions actuelles dans l’histoire lointaine
», tel que l’affirme Aboul-Naga, se rapproche du travail de
Hazem Al-Mestikawi. Paradoxalement, ce travail très
dépouillé reprend les détails des motifs arabes géométriques
et abstraits, en se l’appropriant par une touche
personnelle. En fixant l’héritage culturel et
civilisationnel que nous possédons, Al-Mestikawi réfute le
rapport très passéiste avec l’autre, que ce soit en Orient
ou en Occident : « Après 7 ans du IIIe millénaire, les
individus, les groupes et les gouvernements reviennent aux
croyances du Moyen âge, omettant tous les acquis de la
civilisation et la culture humaine (…) l’autre serait le
mal, malgré que chacun d’entre nous est cet autre »,
écrit-il accompagnant son installation. Waël Chawqi dépasse
également le préjugé de l’autre en présentant une vidéo de
la cave du Mall ou du supermarché. En braquant sa caméra sur
un visiteur de grande surface qui ne cesse de répéter les
versets coraniques de la sourate de la Caverne,
protecteurs-salutaires, en affrontant l’autre. Tandis que ce
dernier, l’Occidental en l’occurrence, se range dans les
cavernes d’aujourd’hui, s’identifie et se perd dans la
civilisation de consommation.
Dans la même lignée, Hicham Nawwar suppose à travers les
portraits photographiés qu’il présente : Comment regarder
l’univers d’un seul œil ? Les personnes variées vivant
l’expérience en se cachant un œil nous invitent à observer
de près ce phénomène de partialité qui frappe l’individu et
les rapports des uns aux autres.
Cette œuvre nous incite à réfléchir aux coulisses de ce
travail artistique basé sur le vécu quotidien et
l’oppression qu’il affronte avec la montée de la pensée
bornée. Ainsi en visitant les photographies de Randa Chaath
faisant partie d’un projet amorcé en 2004 sur les trottoirs
du Caire, se rend-on compte que le projet n’a pu s’achever
faute de sources. Ce trottoir qui côtoie les vendeurs
ambulants, la prière « discrète », le café, les gens de tous
bords est devenu plus hostile, refusant, au sein de ce qui
se passe, d’être exposé encore au zoom de l’appareil photo .
Dina
Kabil