Insolite.
Naviguer comme du temps des pharaons, une belle expérience
qui a été tentée dans le cadre d’un programme d’archéologie
expérimental. But : comparer un voyage en mer ouverte avec
un trajet sur le fleuve.
Un bateau en papyrus sur le Nil
Dans
le quartier de Doqqi, au Caire, les passants devaient se
frotter les yeux en croyant à un mirage. En cette fin du
mois d’octobre, par une belle journée ensoleillée, un bateau
en papyrus, un bateau pharaonique, glissait, svelte et
rapide, sur les eaux calmes du Nil. Mais les dix pagayeurs
(dont deux jeunes filles), en jeans et t-shirts, n’avaient
rien d’antique. Après avoir navigué quelques moments, cet
esquif de quelque dix mètres de long fit volte-face et
s’éclipsa derrière l’épais rideau de roseaux bordant le
Village pharaonique. Un programme d’archéologie expérimental
d’une semaine venait de s’achever.
Suite à plusieurs mois de recherches et une étude attentive
de la documentation iconographique existant sur les
embarcations pharaoniques, Harry Tzalas, spécialiste grec de
l’architecture navale antique, a décidé de confier la
construction de ce bateau en papyrus à un expert en la
matière. Ahmad Gazal, du Village pharaonique, en avait
confectionné de semblables par le passé, mais de taille plus
modeste. La construction de cette embarcation s’est inspirée
de représentations anciennes trouvées en Egypte et remontant
à environ 5 000 ans.
Harry Tzalas a déjà dirigé dans les années 1980 un programme
d’archéologie nautique expérimental. Il s’agissait de
construire, avec le Kyrenia II, une réplique exacte d’un
navire grec antique de l’époque classique. L’original avait
sombré vers l’an 302 avant notre ère au large de la côte
chypriote de Kyrenia. Ce navire, identique en tous points
aux modèles anciens et chargé de 400 amphores d’huile et de
vin, a parcouru plus de 2 000 miles marins en Méditerranée
orientale. H. Tzalas a pris part également à d’autres
programmes expérimentaux, dont, notamment, la construction
d’une trirème athénienne de 37 mètres de long, propulsée par
170 rameurs. Harry Tzalas, un historien natif d’Alexandrie
et vivant à Athènes, n’en était pas à son premier bateau en
papyrus. En 1989, s’intéressant à la navigation dans les
Cyclades durant la période mésolithique (8 000-9 000 ans
avant notre ère), il a construit avec du papyrus provenant
de l’île grecque de Corfou un radeau de 6 mètres qui fit en
une semaine le tour des Cyclades pour arriver enfin à Milos,
l’île de l’obsidienne. Quelques années plus tard, il a
reproduit cette même embarcation au Village pharaonique du
Dr Ragab au Caire, en utilisant cette fois-ci du papyrus
égyptien.
Nous avons rencontré M. Tzalas à Alexandrie — qui, après la
fin de ce programme de construction et de pagayage du navire
en papyrus, revenait prendre les rênes de la Mission
archéologique grecque de fouilles sous-marines commencée
voilà 10 ans sur la côte Est alexandrine — et lui avons
demandé les raisons l’ayant poussé à entreprendre cette
nouvelle construction expérimentale.
« J’ai toujours voulu construire une embarcation en papyrus
de plus grande taille et comparer un voyage en mer ouverte
avec un trajet sur le Nil. Et puis, le papyrus qui pousse
encore en Grèce — autour d’un petit lac au nord-ouest de
l’île de Corfou — ne dépasse pas deux mètres de long et est
bien chétif par rapport au papyrus égyptien qui borde les
rives du Village pharaonique. Il faut dire aussi que,
contrairement à la Grèce où la tradition du papyrus est
inexistante, au Village pharaonique du Caire, on a
l’habitude de le travailler. Donc, à l’occasion du tournage
d’un documentaire scientifique, une production d’une société
canadienne voulant faire un survol général des traditions
nautiques égyptiennes, j’ai décidé d’accepter la proposition
de construire une embarcation en papyrus en m’inspirant des
bateaux pharaoniques qui ont précédé les navires plus
tardifs faits en bois. En prenant comme point de départ deux
représentations anciennes de bateaux égyptiens en papyrus du
3e millénaire avant notre ère, j’ai proposé ce bateau
faisant 9 mètres à sa ligne de flottaison et un peu plus de
10 mètres hors bords. Nous avons obtenu une construction
légère mais, en même temps, assez robuste et rigide pour
loger confortablement de 8 à 10 pagayeurs et une cargaison
de quelque 200 kilos ».
Nous avons interrogé ensuite M. Tzalas sur le progrès de ses
fouilles subaquatiques en cours.
« La côte Est d’Alexandrie, qui s’étend sur environ 17
kilomètres entre le Cap Silsileh et Montazah, laissait voir
jusqu’à récemment encore de nombreuses ruines submergées.
Ces restes de nécropoles, de carrières de pierre et d’autres
installations ont été englouties par la montée des eaux de
la mer et l’affaissement du littoral. L’élargissement de la
Corniche au début des années 2000 a recouvert la plus grande
partie des antiquités subsistantes. La Mission grecque
essaie de retrouver ce qui demeure visible de ces faubourgs
côtiers de l’Alexandrie gréco-romaine. Par ailleurs, plus au
large de la côte, nous avons retrouvé une multitude d’ancres
en pierre ainsi que de tessons d’amphores, qui témoignent de
l’intensité de l’activité maritime ancienne ».
« Mais c’est surtout immédiatement à l’Est de Silsileh,
l’ancien Cap Lochias aujourd’hui submergé, à 7 ou 8 mètres
de profondeur, que nous avons découvert des vestiges fort
intéressants, dont l’un des pans monolithiques en granit
d’un pylône, des inscriptions hiéroglyphiques et de
nombreuses pièces architecturales attestant la présence de
bâtiments considérables sur ce promontoire, qui faisait
partie des quartiers royaux. Selon les auteurs anciens, il y
avait là le Mausolée de Cléopâtre — où prit fin si
tragiquement la dynastie des Ptolémées — de même que le
Temple d’Isis Lochias et un palais ».
« Nous sommes reconnaissants aux autorités archéologiques
égyptiennes et, en particulier, au secrétaire général du
Conseil Suprême des Antiquités (CSA), le Dr Zahi Hawas, pour
la concession importante attribuée à notre Mission ».
Harry Tzalas conclut en précisant que la mer, à Alexandrie,
recèle encore de nombreux « trésors » antiques qui, grâce au
travail patient et méthodique des archéologues-plongeurs de
toutes les Missions réunies, ajoutent petit à petit à nos
connaissances des informations précieuses servant à résoudre
ce grand puzzle qu’est la topographie de l’Alexandrie
hellénistique, romaine et médiévale-islamique.
Gisèle
Boulad