Médecin, activiste, membre du mouvement universitaire du 9
mars et un instigateur du projet du parti Al-Wassat, le
professeur Abdel-Guélil
Moustapha croit en la capacité des Egyptiens à opérer
un changement politique et social. Il fait promptement le
diagnostic d’un pays mal géré.
Guérisseur du pays
Pour les journalistes, son nom est fort connu. Son visage
paraît familier car ses photos passent régulièrement dans
les médias couvrant les manifestations universitaires. En
fait, c’est l’homme qui tient souvent le haut-parleur. Il
publie aussi quelques articles dans l’organe nassérien
Al-Karama, accorde des entretiens au quotidien Al-Badil et
n’arrête pas de signer des communiqués condamnant la
politique du gouvernement. Le médecin fait appel à la
solidarité du peuple. Professeur et activiste, Abdel-Guélil
Moustapha est un homme d’opposition. Il dénonce ouvertement
la décadence universitaire, d’où la naissance du mouvement
du 9 mars pour l’indépendance des universités.
Devant l’Université de Aïn-Chams, les membres du 9 mars
manifestaient le mois dernier contre les comportements de
baltaga (brutalité), lors des élections estudiantines «
Généralement dans les universités et même au sein de chaque
faculté, il y a une sorte d’infection. Parfois ces
infections dégénèrent, faute de gestionnaires. Ceux-ci
traitent plutôt les jeunes étudiants comme des ennemis au
lieu de les traiter comme leurs enfants », souligne-t-il sur
un ton furieux, en arabe classique, usant d’un vocabulaire
médical. Ses mots s’accordent à son apparence classique.
Puis, le ton s’élève d’un cran : « Les responsables dans les
universités n’arrivent pas à créer une atmosphère de
confiance et de coopération entre eux et les étudiants. Ils
sont plutôt obsédés par l’idée de contrôler les jeunes qui
représentent pour eux un vrai danger. Les étudiants qui
exercent alors des activités ou qui cherchent à s’exprimer
librement ne sont pour eux qu’une pure menace. Pire encore,
la présence des forces de sécurité dans les locaux
universitaires, partout des vigiles. Dans le campus, règne
une mentalité de contrôle et malheureusement hors campus
aussi ». En 2006, lors des élections de l’Union des
étudiants de Aïn-Chams, le vice-recteur Ahmad Zaki Badr,
devenu cette année président de l’université a fermé les
yeux sur les agissements de certains éléments. Pourtant, les
étudiants avaient eu recours à des couteaux, menaçant les
électeurs pour choisir des candidats, proche du Parti
National Démocrate (PND, au pouvoir). Cette année, le même
drame s’est répété. « Je n’ai jamais connu une situation
pareille », dit-il, déplorant le sort des universités et se
rappelant lorsqu’il était jeune étudiant, en première année
préparatoire, vers 1952. A l’époque, les élections
estudiantines étaient plutôt un carnaval, une fête
regroupant les différents candidats : des pancartes partout,
des rencontres sérieuses, beaucoup d’humour, etc.
Sans jamais appartenir à un parti politique, Abdel-Guélil
Moustapha, ce jeune villageois originaire de Borg Al-Nour
(dans le Delta) avait appris le sens de l’engagement et du
devoir patriotique au sein de la famille. Son père
appartenait au parti politique d’Al-Wafd. « Je voyais
comment les gens éprouvaient un grand soulagement avec
l’arrivée du Wafd au pouvoir, comment ils y avaient
confiance. Mon père a donc nommé son fils aîné Saad et le
deuxième Moustapha d’après les noms des leaders wafdistes
Saad Zaghloul et Moustpaha Al-Nahass ». Le jeune médecin
était influencé par les idées et les écrits de Abdel-Salam
Eid, Mohamad Mandour et d’autres lesquels représentaient les
avant-gardistes du Wafd.
Même en quittant Borg Al-Nour pour Le Caire, Abdel-Guélil
Moustapha ne s’est jamais éloigné de la vie politique. Il
avait préparé son dossier et s’est dirigé vers l’Université
du Caire pour choisir entre la faculté de pharmacologie et
celle de la médecine. C’est alors qu’il rencontra son ami
Ahmad Ismaïl qui le persuada d’étudier la médecine. «
J’étais le seul dans ma famille, dans mon village et dans
les villages d’à côté qui ait joint cette faculté. Mais plus
tard, on a eu plusieurs médecins, avocats, ingénieurs ...
L’enseignement est un outil de progrès et d’ascension
sociale », estime Abdel-Guélil Moustapha. Le jeune
villageois était alors fasciné par la vie universitaire au
Caire. A travers la presse, il a découvert progressivement
les idées de chaque parti. Et était touché par le parti
socialiste, par les Frères musulmans, par les mouvements de
la gauche, etc. « Les idées de chaque parti circulaient dans
la presse sans aucune crainte. Mes amis et moi, nous avions
la liberté d’adopter les idéologies de n’importe quel parti
», évoque-t-il le bon vieux temps où nul ne pouvait penser
que la glorieuse Université d’Alexandrie serait menacée de
destruction. « Le mouvement du 9 mars regroupant plusieurs
académiciens de renom tente de lutter contre la démolition
de cette université et de l’hôpital de Chatbi. C’est
honteux, le gouvernement veut céder la terre à un riche
investisseur et on nous couvre de mensonges ».
Le jeune étudiant s’est spécialisé en médecine interne et a
réussi à poursuivre des études supérieures dans cette même
discipline. Ainsi, a-t-il achevé sa thèse de doctorat en
1966. Les chances d’avoir une bourse d’études à l’étranger
étaient rares, sous les conditions de la guerre de juin
1967. Suite à la défaite, les choses étaient encore pires.
Abdel-Guélil Moustapha cherchait alors une chance pour
travailler, s’entraîner et gagner de l’expérience. « J’avais
le choix de voyager en Angleterre pour étudier les maladies
du sang, mais cela nécessitait un grand budget. Mon
professeur Badie Guirguis m’a proposé de subventionner mon
voyage. Il était chrétien et moi, son jeune disciple
musulman, mais il y avait un rapport spécial entre nous. Il
me traitait vraiment comme son fils. Pourtant, je n’ai pas
voulu devenir un fardeau. Je me suis donc présenté à une
compétition organisée par l’Institut de cardiologie au
Mexique, où j’ai passé deux ans là-bas afin d’étudier les
vaisseaux sanguins ».
Dans le temps, les maladies des vaisseaux sanguins
relevaient des chirurgiens, alors que dans ce domaine il y a
un côté propre à la médecine interne qui n’était pas connue
en Egypte. Ainsi de retour en Egypte, il a introduit ce
genre de diagnostic dans le pays.
Professeur à Qasr Al-Aïni, chercheur et médecin,
Abdel-Guélil Moustapha s’adonnait de plus en plus à sa
profession. « Personne ne peut nier que la médecine en
Egypte avait besoin de l’expérience de l’Occident. Nous
étions loin d’échanger et de découvrir les nouvelles
procédures de traitement et d’examen », déclare-t-il.
Vers la fin des années 1970, afin de combler cette lacune,
plusieurs médecins ont adopté le projet de construction
d’hôpitaux privés, tirant profit des expériences
occidentales.
Certains diplômés de Qasr Al-Aïni ont donc construit
l’hôpital Al-Salam, d’autres groupes ont construit celui d’Al-Nil
Badrawi, etc. « On œuvrait pour le bien du pays »,
souligne-t-il.
Abdel-Guélil Moustapha a été président du département des
maladies internes à l’hôpital Al-Salam et continua ses
recherches. « Je me rappelais toujours les mots de mon
professeur Moustapha Qénawi qui aspirait à trouver un moyen
d’examiner les vaisseaux sanguins sans y pénétrer. A
l’époque pour le faire, il fallait les radiographier en
couleurs. Un moyen pénible, exhaustif et cher ».
En Occident, l’on connaissait déjà les ondes sonores. Le
Dobler comme modalité fut ensuite introduit par Abdel-Guélil
Moustapha et il l’enseignait à ses disciples. Le rêve du
professeur s’est donc réalisé.
Mais l’hôpital avait ruiné sa réputation au fil du temps.
Malgré la présence d’un gestionnaire américain assez
qualifié, la corruption sabotait le rêve des fondateurs de
cet hôpital. Vers la fin des années 1980, Al-Salam perdit
des dizaines de millions de L.E. Les fondateurs ont donc
jeté l’argent des investisseurs et des banques dans un trou
profond. « Toutes ces accusations m’ont incité à accepter de
participer ensuite à la gestion de l’hôpital. De 1991 à
1997, j’ai été son PDG. J’ai donc éliminé tous les éléments
corrompus de la gestion, et j’ai travaillé avec les mêmes
médecins et fonctionnaires de l’hôpital. Au bout d’un an et
demi, les pertes de l’hôpital furent limitées parce que nous
travaillions avec transparence et justice. A partir de la
deuxième année, l’hôpital a recommencé à gagner de l’argent
», dit-il. En 1997, le taux de bénéfice a atteint 7 millions
de L.E. En fait, Abdel-Guélil Moustapha insiste sur le fait
que « la gestion est comme la politique, si elle est exercée
sans morale, elle mène au désastre. En Egypte, le problème
est essentiellement un problème de gestion. Le gouvernement
ne croit pas en la force du peuple à agir. L’Egyptien n’est
ni ignorant ni mineur, il a besoin qu’on lui donne
l’occasion de révéler ses capacités et de créer. La société
civile a ses forces et son pouvoir, il faut la laisser faire
pour aider à l’évolution du peuple. Il suffit de creuser en
les faits de l’Histoire pour s’en rendre compte. Le concept
des Waqfs (biens de main morte) en est un exemple ». Et
d’ajouter non sans ironie : « Autrefois, on trouvait par
exemple un homme qui consacrait son bâtiment pour aiguiser
les couteaux, un autre pour la fabrication et l’achat des
récipients de yaourt. Les gens sont naturellement beaucoup
plus sensibles à leurs problèmes. Il faut leur donner la
chance et le pouvoir pour les résoudre par eux-mêmes sans
bureaucratie ni intervention gouvernementale. Or,
actuellement l’Etat entrave le travail des ONG et appelle à
la privatisation du service sanitaire et de l’éducation ».
Abdel-Guélil Moustapha continue à soigner ses malades, à
enseigner et à s’adonner de plus en plus à la vie politique.
« Ces activités politiques exigent beaucoup de temps et
d’efforts, mais je crois que tout un chacun devra contribuer
à sortir de l’ornière actuelle. On est dans une période
transitoire pareille, le changement est très proche ».
Ex-membre du mouvement Kéfaya (ça suffit), Abdel-Guélil
Moustapha reste toujours optimiste quant à la vie politique
égyptienne. « Il y a presque un an, j’ai fait partie des
dissidents de Kéfaya. Car je ne pouvais pas tolérer
l’individualisme de certains de ses membres. Mais je reste
convaincu qu’il a toutes ses raisons d’être »,
confirme-t-il. Le médecin a aussi fondé avec d’autres
collègues et sympathisants le parti d’Al-Wassat, basé sur la
culture musulmane de la tolérance et la modération. « La
politique abonde de maux et de conflits. Seule la morale
peut lui servir de guide ».
Finalement, il lui reste très peu de temps à lui. Très peu
de temps à consacrer à ses trois filles, lesquelles sont à
même de lui faire oublier une journée de tension. Les trois
se sont complètement éloignées de la médecine et des
sciences. « Tant mieux pour elles. Elles m’ont dispensé
d’une grande peine, celle d’hériter mon métier », dit-il,
faisant un clin d’œil à la passation du pouvoir et les
gouvernants qui lèguent leur pouvoir à leurs fils.
May
Sélim