Les fatwas du XXIe siècle
Mohamed Salmawy
Je
ne suis pas d’accord avec ceux qui estiment que les
musulmans vivent aujourd’hui le sommet de l’ignorance et de
l’arriération. Il suffit de voir comment certains cheikhs se
sont lancés dans une course pour mettre en avant les
meilleures fatwas susceptibles de rehausser la valeur des
musulmans devant le monde entier pour s’en assurer.
Il nous suffit de voir comment ceux-ci font de leur mieux
pour présenter une image éclairée de l’islam devant le monde
entier prouvant que c’est une religion de raison, de
progrès, de modernité, de justice et de fraternité. Une
religion d’avenir en somme.
Nos cheikhs dans le monde arabe et musulman, et non pas
uniquement en Egypte, ne semble avoir d’autres soucis que
d’émettre des fatwas (avis religieux autorisés) toutes
neuves, visant à moderniser l’esprit religieux et à parvenir
à une interprétation moderne de la religion prouvant que
l’islam est une religion adaptée à toutes les époques parce
qu’elle marie progrès et modernité.
C’est
dans cet esprit que s’est inscrite la fatwa prohibant les
peintures figuratives et les statues, alors que l’imam
Mohamad Abdou les avait rendues légales un siècle
auparavant. Mais le monde avance continuellement et l’art
moderne dans le monde a atteint le stade de l’abstrait au
lieu de celui du figuratif. Cependant, l’islam a devancé
tout cela en faisant fi du figuratif. C’est dans ce contexte
qu’est intervenue également la fatwa de l’allaitement de
l’adulte dans une époque qualifiée par ceux qui ne la
comprennent pas d’époque licencieuse. N’est-ce pas ce genre
de fatwa qui est adaptée à merveille à l’époque ?
La concurrence entre nos vénérables cheikhs dans le monde
arabe a atteint un stade tel qu’aucune semaine ne s’écoule
sans la promulgation d’une fatwa toute neuve dans un pays
donné. Non seulement cela, mais nous nous rendons compte que
chaque pays s’efforce d’être en avant-première en émettant
une nouvelle fatwa qui prendrait le dessus sur la
précédente.
Une récente fatwa a sensibilisé les musulmans sur le danger
qui peut découler du fait qu’une femme se trouve dans un
taxi conduit par un homme. Elle avance que cela est
considéré comme une kholwa ou un tête-à-tête illégitime.
Raison pour laquelle elle l’a prohibée pendant la nuit.
Alors que pendant la journée, elle est permise parce que
l’énoncé de la fatwa dit littéralement que ce genre de
tête-à-tête est interdit le soir et permis durant le jour.
Et si la femme est obligée de prendre un taxi le soir, elle
doit être en compagnie d’un « mehrem » (personne avec
laquelle le mariage est interdit), et doit attendre un taxi
conduit par une femme comme elle. Surtout qu’il existe au
Caire, au moins 5 ou 6 taxis conduits par des chauffeurs
femmes !
Mais il semble que ce genre de fatwas originales qui n’est
pas passé par l’esprit des cheikhs dans les autres pays
islamiques frères a, semble-t-il, incité la jalousie de nos
cheikhs saoudiens. Deux d’entre eux, à savoir les cheikhs
Osmane Al-Khamissy et Saad Al-Ghamedi, ont émis une fatwa
beaucoup plus originale que celle-ci et qui a été transmise
par le site électronique Elaph de Riyad. Cette fatwa
interdit à la femme d’avoir accès à Internet en raison de
ses mauvaises intentions et de son esprit mal tourné. La
fatwa ajoute qu’il n’est pas autorisé à la femme de rester
devant l’ordinateur et d’utiliser Internet en l’absence d’un
mehrem ! Cependant, il ne s’agit pas de n’importe quel
mehrem, mais celui qui a été désigné par la fatwa et qui
doit en l’occurrence être conscient des manigances et de la
ruse de la femme, pour reprendre les termes exacts de la
fatwa. Il ressort de la fatwa qu’il doit s’appliquer sur ce
mehrem les mêmes qualificatifs de celui qui doit
l’accompagner dans le taxi le soir. Il est sûr et certain
que le mehrem égyptien est totalement conscient de la ruse
de la femme et de ses manigances et les confrères saoudiens
en ont déjà pris conscience. D’ailleurs, la presse
saoudienne nous a appris que ce Saoudien en question a
répudié sa femme, parce qu’il s’est rendu compte qu’elle
s’isolait en regardant la télé en son absence et qu’elle
regardait les hommes comme bon lui semblait. Y a-t-il un
comportement plus rusé et plus biscornu que celui-là ?
J’appelle tous ceux qui sont concernés par le progrès des
musulmans et leur avancée de suivre ces fatwas. Si nous
cachons la femme sous le niqab et nous lui interdisons
d’utiliser la voiture ou les transports publics, ou encore
si nous lui prohibons de s’isoler devant la télévision ou
d’utiliser Internet sans mehrem, ceci voudrait dire que nous
franchissons enfin le seuil du XXIe siècle, que le monde a
déjà franchi depuis des années.
Au cours d’une récente visite en Arabie saoudite, j’ai été
très attristé en apprenant que d’autres organismes
religieux, dont la mission est d’ordonner le convenable et
d’interdire le blâmable, jouent un rôle négatif dans ce
sens. Un ami m’a dit que l’un de ses proches a essayé
d’enregistrer un produit qu’il importait de l’étranger
auprès du ministère du Commerce saoudien, comme il est de
coutume. Il s’est alors rendu compte un an après que le
ministère avait informé l’importateur du refus d’enregistrer
le produit à cause de l’objection de l’organisme en
question. Le produit informatique porte le nom anglais
Explorer et les vénérables savants de l’organisme ont
remarqué que le mot comportait la lettre X qui prend la
forme d’une croix — même si elle est écrite de manière un
peu penchée. Ceci les a mis en colère et a incité leur zèle
à l’égard de leur vénérable religion et ils ont ordonné au
ministère de refuser ce produit qui est, à leurs yeux, un
signe de mécréance. Les respectables cheikhs de cet
organisme suprême ont prouvé certainement que leur
institution poursuit sa vocation, celle de défendre l’islam
qui pourrait, que Dieu l’en préserve, disparaître de notre
monde si nous autorisons l’accès de ce produit comportant la
lettre malsaine X à nos peuples.
Si les cheikhs de l’organisme ordonnant le convenable et
interdisant le blâmable persistent en Arabie saoudite à
rendre service aux grandes causes de l’islam, malgré les
attaques sans précédent qui les ciblent dans la presse et
les médias, certains cheikhs en Egypte ne sont pas moins
lucides et moins soucieux de leur religion que leurs
confrères saoudiens. J’appelle à cet égard nos cheikhs à
travers le monde musulman, qui croient que l’islam réside
dans les petites questions de forme, de s’unir tous pour
constituer un front solide. Et ce, afin que les prêcheurs
des lumières et de la raison ne portent pas un coup fatal à
l’islam, et surtout pour éviter que les lettres X ne gagnent
en ampleur partout dans notre pays entraînant la corruption
des mœurs, la mécréance et l’athéisme !