Al-Ahram Hebdo, Opinion |Mohamed Salmawy, Les fatwas du XXIe siècle
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 Semaine du 19 au 25 décembre 2007, numéro 693

 

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Opinion

Les fatwas du XXIe siècle 
Mohamed Salmawy 

Je ne suis pas d’accord avec ceux qui estiment que les musulmans vivent aujourd’hui le sommet de l’ignorance et de l’arriération. Il suffit de voir comment certains cheikhs se sont lancés dans une course pour mettre en avant les meilleures fatwas susceptibles de rehausser la valeur des musulmans devant le monde entier pour s’en assurer.

Il nous suffit de voir comment ceux-ci font de leur mieux pour présenter une image éclairée de l’islam devant le monde entier prouvant que c’est une religion de raison, de progrès, de modernité, de justice et de fraternité. Une religion d’avenir en somme.

Nos cheikhs dans le monde arabe et musulman, et non pas uniquement en Egypte, ne semble avoir d’autres soucis que d’émettre des fatwas (avis religieux autorisés) toutes neuves, visant à moderniser l’esprit religieux et à parvenir à une interprétation moderne de la religion prouvant que l’islam est une religion adaptée à toutes les époques parce qu’elle marie progrès et modernité.

C’est dans cet esprit que s’est inscrite la fatwa prohibant les peintures figuratives et les statues, alors que l’imam Mohamad Abdou les avait rendues légales un siècle auparavant. Mais le monde avance continuellement et l’art moderne dans le monde a atteint le stade de l’abstrait au lieu de celui du figuratif. Cependant, l’islam a devancé tout cela en faisant fi du figuratif. C’est dans ce contexte qu’est intervenue également la fatwa de l’allaitement de l’adulte dans une époque qualifiée par ceux qui ne la comprennent pas d’époque licencieuse. N’est-ce pas ce genre de fatwa qui est adaptée à merveille à l’époque ?

La concurrence entre nos vénérables cheikhs dans le monde arabe a atteint un stade tel qu’aucune semaine ne s’écoule sans la promulgation d’une fatwa toute neuve dans un pays donné. Non seulement cela, mais nous nous rendons compte que chaque pays s’efforce d’être en avant-première en émettant une nouvelle fatwa qui prendrait le dessus sur la précédente.

Une récente fatwa a sensibilisé les musulmans sur le danger qui peut découler du fait qu’une femme se trouve dans un taxi conduit par un homme. Elle avance que cela est considéré comme une kholwa ou un tête-à-tête illégitime. Raison pour laquelle elle l’a prohibée pendant la nuit. Alors que pendant la journée, elle est permise parce que l’énoncé de la fatwa dit littéralement que ce genre de tête-à-tête est interdit le soir et permis durant le jour. Et si la femme est obligée de prendre un taxi le soir, elle doit être en compagnie d’un « mehrem » (personne avec laquelle le mariage est interdit), et doit attendre un taxi conduit par une femme comme elle. Surtout qu’il existe au Caire, au moins 5 ou 6 taxis conduits par des chauffeurs femmes !

Mais il semble que ce genre de fatwas originales qui n’est pas passé par l’esprit des cheikhs dans les autres pays islamiques frères a, semble-t-il, incité la jalousie de nos cheikhs saoudiens. Deux d’entre eux, à savoir les cheikhs Osmane Al-Khamissy et Saad Al-Ghamedi, ont émis une fatwa beaucoup plus originale que celle-ci et qui a été transmise par le site électronique Elaph de Riyad. Cette fatwa interdit à la femme d’avoir accès à Internet en raison de ses mauvaises intentions et de son esprit mal tourné. La fatwa ajoute qu’il n’est pas autorisé à la femme de rester devant l’ordinateur et d’utiliser Internet en l’absence d’un mehrem ! Cependant, il ne s’agit pas de n’importe quel mehrem, mais celui qui a été désigné par la fatwa et qui doit en l’occurrence être conscient des manigances et de la ruse de la femme, pour reprendre les termes exacts de la fatwa. Il ressort de la fatwa qu’il doit s’appliquer sur ce mehrem les mêmes qualificatifs de celui qui doit l’accompagner dans le taxi le soir. Il est sûr et certain que le mehrem égyptien est totalement conscient de la ruse de la femme et de ses manigances et les confrères saoudiens en ont déjà pris conscience. D’ailleurs, la presse saoudienne nous a appris que ce Saoudien en question a répudié sa femme, parce qu’il s’est rendu compte qu’elle s’isolait en regardant la télé en son absence et qu’elle regardait les hommes comme bon lui semblait. Y a-t-il un comportement plus rusé et plus biscornu que celui-là ?

J’appelle tous ceux qui sont concernés par le progrès des musulmans et leur avancée de suivre ces fatwas. Si nous cachons la femme sous le niqab et nous lui interdisons d’utiliser la voiture ou les transports publics, ou encore si nous lui prohibons de s’isoler devant la télévision ou d’utiliser Internet sans mehrem, ceci voudrait dire que nous franchissons enfin le seuil du XXIe siècle, que le monde a déjà franchi depuis des années.

Au cours d’une récente visite en Arabie saoudite, j’ai été très attristé en apprenant que d’autres organismes religieux, dont la mission est d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable, jouent un rôle négatif dans ce sens. Un ami m’a dit que l’un de ses proches a essayé d’enregistrer un produit qu’il importait de l’étranger auprès du ministère du Commerce saoudien, comme il est de coutume. Il s’est alors rendu compte un an après que le ministère avait informé l’importateur du refus d’enregistrer le produit à cause de l’objection de l’organisme en question. Le produit informatique porte le nom anglais Explorer et les vénérables savants de l’organisme ont remarqué que le mot comportait la lettre X qui prend la forme d’une croix — même si elle est écrite de manière un peu penchée. Ceci les a mis en colère et a incité leur zèle à l’égard de leur vénérable religion et ils ont ordonné au ministère de refuser ce produit qui est, à leurs yeux, un signe de mécréance. Les respectables cheikhs de cet organisme suprême ont prouvé certainement que leur institution poursuit sa vocation, celle de défendre l’islam qui pourrait, que Dieu l’en préserve, disparaître de notre monde si nous autorisons l’accès de ce produit comportant la lettre malsaine X à nos peuples.

Si les cheikhs de l’organisme ordonnant le convenable et interdisant le blâmable persistent en Arabie saoudite à rendre service aux grandes causes de l’islam, malgré les attaques sans précédent qui les ciblent dans la presse et les médias, certains cheikhs en Egypte ne sont pas moins lucides et moins soucieux de leur religion que leurs confrères saoudiens. J’appelle à cet égard nos cheikhs à travers le monde musulman, qui croient que l’islam réside dans les petites questions de forme, de s’unir tous pour constituer un front solide. Et ce, afin que les prêcheurs des lumières et de la raison ne portent pas un coup fatal à l’islam, et surtout pour éviter que les lettres X ne gagnent en ampleur partout dans notre pays entraînant la corruption des mœurs, la mécréance et l’athéisme !

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