Iraq.
Les troupes britanniques ont remis Bassorah aux forces de
sécurité iraqiennes. Cette province du sud du pays risque
toutefois de faire l’objet d’une lutte armée entre les
partis chiites pour le contrôle de ses riches ressources
pétrolières.
Lutte d’influence
Indice
de l’amélioration relative de la situation sécuritaire dans
le sud de l’Iraq, mais aussi d’un désengagement progressif
des troupes britanniques depuis l’arrivée au pouvoir fin
juin du premier ministre Gordon Brown, la région de Bassorah,
au sud du pays, est passée en début de semaine sous
l’autorité du gouvernement central, après avoir été sous
contrôle britannique, avec comme enjeu pour les factions
locales le contrôle de la zone pétrolière la plus riche du
pays. La province, majoritairement chiite, est nettement
plus peuplée et plus riche que les huit autres des 18
provinces iraqiennes dont le contrôle a déjà été rendu aux
Iraqiens. C’est le principal centre d’exportation du pétrole
iraqien et Bassorah est la deuxième ville du pays.
« La situation est excellente sur le plan de la sécurité à
Bassorah », a commenté le général Mohan Al-Fraiji, chef des
opérations de l’armée dans cette province de 2,6 millions
d’habitants, frontalière de l’Iran et du Koweït. « Il n’y a
pas de présence armée dans la ville. Les forces iraqiennes
contrôlent la ville depuis longtemps », a-t-il ajouté. La
province a été en grande partie épargnée par les conflits
inter-confessionnels qui ont fait des dizaines de milliers
de morts dans le centre de l’Iraq. Mais la ville de Bassorah
a été le théâtre de sanglants affrontements entre factions
chiites rivales, malfaiteurs et trafiquants. La police
accuse les activistes d’imposer de stricts codes islamiques
et de tuer des femmes censées avoir porté atteinte à
l’honneur de leur famille.
Les derniers soldats britanniques ont quitté le 3 septembre
le grand port sur le Chatt Al-Arab, à une cinquantaine de
kilomètres des eaux du Golfe, et ils se sont cantonnés dans
l’aéroport de la ville, à une quinzaine de kilomètres. En
remettant dimanche le contrôle de la province elle-même, les
Britanniques conclurent un processus de désengagement du Sud
iraqien où ils avaient pris la responsabilité de quatre
provinces après l’invasion de mars 2003. Ils ont déjà rendu
celles de Mouthanna, Zi Qar et Missane.
Gordon Brown avait annoncé en octobre qu’il prévoyait
ramener d’ici au printemps 2008 à 2 500 le nombre de soldats
britanniques en Iraq, contre 5 000 actuellement déployés
dans le Sud. Après le transfert, les troupes britanniques
devraient fournir un soutien spécialisé aux forces
iraqiennes, notamment dans la surveillance des frontières
avec l’Iran. Quelque 500 militaires britanniques avaient
quitté début septembre leur dernière base dans la ville de
Bassorah, après sa prise de contrôle par les autorités
iraqiennes, pour se replier sur une base aérienne à la
sortie de la ville. A la mi-novembre, un général britannique
en Iraq avait affirmé que les forces iraqiennes contrôlaient
totalement Bassorah, et que le nombre d’attaques contre les
forces britanniques et iraqiennes y avait considérablement
diminué. « Le niveau actuel de la violence est suffisamment
(bas) pour que les forces de sécurité iraqiennes prennent en
charge » la sécurité de la province, avait expliqué le
général Graham Binns, à la tête des forces de la coalition
pour le sud-est de l’Iraq. Selon le général, le nombre
d’attaques contre les forces britanniques et iraqiennes à
Bassorah en novembre ne représentait que 10 % par rapport à
août. Cette réduction est notamment due à l’amélioration des
forces iraqiennes, et à la réduction des attaques de l’Armée
du Mahdi, la milice du chef radical chiite Moqtada Al-Sadr,
qui avait annoncé en août un gel pour six mois de ses
activités contre les forces de la coalition.
Rivalité entre factions chiites
Le départ des troupes britanniques du sud de l’Iraq laisse
le champ libre à une lutte d’influence, qu’ils n’ont su
éviter et qui a pris ces derniers mois une tournure
violente, entre les trois principaux partis chiites qui se
disputent les richesses pétrolières de la région, cruciales
pour le futur de l’Iraq. Le sud de l’Iraq produit plus de 70
% du pétrole du pays, et 80 % des exportations de brut
iraqien se font par les terminaux de Bassorah. Les revenus
pétroliers représentent plus de 90 % des ressources de l’Etat
iraqien. Celui qui contrôle cette région possède une
influence déterminante sur l’avenir du pays. Le gouverneur
de la province, Mohammed Al-Waili, est affilié au parti
Fadhila (la vertu), mais les deux autres grandes formations
chiites, le Conseil Suprême Iraqien Islamique (CSII) et le
mouvement sadriste, contestent sa légitimité et l’ont mis en
minorité au conseil municipal.
Dans cette équation locale, le gouvernement de Nouri
Al-Maliki — qui n’a plus la confiance ni du Fadhila, ni des
sadristes — est considéré comme aligné sur son principal
soutien, le CSII de Abdel-Aziz Hakim, qui dirige déjà sept
des neuf provinces du sud du pays, au grand dam de Moqtada
Al-Sadr. L’enjeu à Bassorah est le contrôle de la Southern
Oil Company, qui exploite les champs de pétrole de la
région, et les milliards de dollars de revenus qu’elle
génère pour l’Etat iraqien mais également pour tous ceux qui
localement sont liés à son fonctionnement. Pour se lancer
dans la bataille, les trois formations chiites ont chacune
une milice armée. Fadhila contrôle les puissants services de
sécurité de la Southern Oil, le CSII peut compter sur ses
partisans de la brigade Badr qui ont été intégrés dans
l’armée et la police, et le mouvement de Moqtada Al-Sadr
dispose de la redoutable Armée du Mahdi.
Un accord a été signé récemment entre ces formations armées
qui se sont engagées à ne pas avoir recours à la force. «
Les groupes politiques et les tribus se sont engagés à
suivre les ordres », a assuré le chef de la police de
Bassorah, le général Abdul Jalil. « Ils ont promis de rendre
leurs armes lourdes et même de ne pas sortir dans les rues
avec des armes légères. La période de la discorde est finie
», a commenté Ali Al-Siaidi, un représentant du mouvement
sadriste à Bassorah. Pour autant, les habitants de la ville
et de la province ne sont pas rassurés par ces engagements.
Ils souhaitent que les forces de sécurité iraqienne prennent
le contrôle de la ville. Le gouvernement iraqien assure que
les 30 000 soldats et policiers présents dans la région sont
en mesure d’y maintenir la paix. Mais sans accord politique
entre les forces locales, l’autorité de Bagdad a peu de
chance d’y éviter un affrontement.
Hicham Mourad