Al-Ahram Hebdo, Livres | L’esthétique de la violence
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 Semaine du 19 au 25 décembre 2007, numéro 693

 

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Livres

Le caire. A travers six œuvres littéraires de 1947 à 2002, ce livre restructure la capitale en mêlant études critique, urbaine et sociologique, marquant les traces d’une ville sur ses habitants.

L’esthétique de la violence 

« Al-Qahéra », la ville qui s’est voulue « victorieuse », est-elle aussi « qahéra » qui « opprime » ses citoyens ? « Ville monstrueuse, insaisissable, ville à mille visages, Le Caire ne laisse jamais indifférent, (…) invite — le passant, l’habitant, mais aussi les artistes — à s’impliquer. S’impliquer ou rester à l’extérieur de ses labyrinthes et de ses secrets ». C’est sur cette omniprésence de la ville qui va jusqu’à la violence lue en filigrane dans les textes étudiés que se base cet ouvrage de critique littéraire qui ne perd pas de vue les études d’urbanisme ni celles sociologiques du « champ littéraire ». Il s’agit d’une thèse de doctorat présentée par Dina Heshmat à Paris III, traduite par l’auteure même, dans le cadre du Projet national de la traduction, témoignant d’un grand effort de « vulgarisation ». La chercheuse a tenté d’alléger le côté strictement académique pour offrir une référence à la représentation de la ville du Caire dans la littérature égyptienne moderne et contemporaine. Elle tente aussi d’expliquer comment le contexte social et la biographie de chaque auteur marquent l’écriture de la ville. La représentation de la ville est étudiée dans six œuvres qui s’étendent de 1947 à 2002 : Zoqaq al-maddaq (l’impasse du mortier) de Naguib Mahfouz, Al-Naddaha (la sirène) de Youssef Idriss, Assafir Al-Nil (les oiseaux du Nil) d’Ibrahim Aslane, Lossous motaqaïdoun (voleurs à la retraite) de Hamdi Abou-Golayel, Heliopolis (Héliopolis) de May Al-Telmessani et Qanoun al-wirassa (la loi de l’hérédité) de Yasser Abdel-Latif. Ce qui importe dans cette étude consistante c’est la réflexivité de la représentation, l’étude du mouvement urbain du Caire d’un côté et le devenir des personnages d’un autre côté.

Ainsi témoigne-t-on à travers l’itinéraire de la ville, fondée au Xe siècle par les Fatimides, de l’évolution qu’elle a connue et comment la modernisation depuis la période du khédive Ismaïl a amené vers une dichotomie et une ségrégation de l’espace urbain en ville ancienne et ville moderne. Cette violente contradiction se reflète à travers les deux femmes, confrontées à l’espace rêvé de la ville, héroïnes de Zoqaq al-maddaq et d’Al-Naddaha, Hamida et Fathiya qui sont toutes les deux éblouies par les lumières de la ville et le luxe qu’elle représente. Toutes les deux sont conduites vers leur perdition, Hamida devenue prostituée et Fathiya s’est égarée dans la grande ville telle une Mme Bovary égyptienne. C’est le coût de l’existence urbaine que le personnage est entraîné à payer. Cette contradiction irréconciliable entre ville ancienne et ville nouvelle, vécue par les deux auteurs dans leur classe petite bourgeoise, s’atténue dans la deuxième partie du livre. Celle-ci s’attarde sur « la ruralisation de la ville », en analysant Assafir Al-Nil et Lossous motaqaïdoun, écrits par des auteurs issus des classes populaires et pas originaires de la capitale.

La nouveauté dans cette partie qui pourrait être une ligne parallèle avec le réel, c’est qu’elle dépasse l’opposition traditionnelle urbain et rural, pour vivre un espace de la ville ruralisée de la périphérie cairote, à Imbaba et à Manchiyet Nasser.

L’ouvrage met l’accent sur la situation urbaine qui a évolué remarquablement à partir des années soixante-dix, sous la pression démographique et la politique de l’Infitah. C’est la période de construction de zones informelles qui a transformé Le Caire en une « immense mégapole dont les périphéries sont pour la plupart des zones informelles dépourvues de nombreux éléments du confort citadin ». C’est ce que l’auteure nomme la « troisième ville » informelle qui a changé le visage de la ville du Caire.

Et si L’Impasse du mortier représentait un ghetto enfermé sur lui-même, paradoxalement les espaces des deux derniers romans Héliopolis et Qanoun al-wirassa, sont placés sous le titre du « repli sur la banlieue refuge ». Le quartier d’Héliopolis est dans le texte un espace se suffisant à lui-même. « Les personnages d’Héliopolis ne sont pas impliqués dans les contradictions les plus explosives de la ville, celles qui placent face à face le centre et les périphéries pour des raisons sociales et culturelles ». Quant à Qanoun al-wirassa, il se situe dans plusieurs espaces entre le centre du Caire et la banlieue de Maadi, où le narrateur se rend avec des amis en s’adonnant à la drogue. La drogue représente dans Les Lois de l’hérédité un repli. « C’est un repli des marges, un réflexe d’autodéfense, résistance passive et négative face à la grande ville. Les jeunes dans les banlieues, individualités opprimées s’identifiant à leur espace de vie, ressentent le poids violent du centre-ville, la dictature de l’urbain ».

Dina Kabil  

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Al-Qahéra fil adab al-masri al-hadis wal moasser (Le Caire dans la littérature égyptienne moderne et contemporaine). Du rêve de la grande ville à la mégapole fragmentée, de Dina Heshmat, éditions du Conseil suprême de la culture, Le Caire 2007.

 




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