Le caire.
A travers six œuvres littéraires de 1947 à 2002, ce livre
restructure la capitale en mêlant études critique, urbaine
et sociologique, marquant les traces d’une ville sur ses
habitants.
L’esthétique de la violence
« Al-Qahéra », la ville qui s’est voulue « victorieuse »,
est-elle aussi « qahéra » qui « opprime » ses citoyens ? «
Ville monstrueuse, insaisissable, ville à mille visages, Le
Caire ne laisse jamais indifférent, (…) invite — le passant,
l’habitant, mais aussi les artistes — à s’impliquer.
S’impliquer ou rester à l’extérieur de ses labyrinthes et de
ses secrets ». C’est sur cette omniprésence de la ville qui
va jusqu’à la violence lue en filigrane dans les textes
étudiés que se base cet ouvrage de critique littéraire qui
ne perd pas de vue les études d’urbanisme ni celles
sociologiques du « champ littéraire ». Il s’agit d’une thèse
de doctorat présentée par Dina Heshmat à Paris III, traduite
par l’auteure même, dans le cadre du Projet national de la
traduction, témoignant d’un grand effort de « vulgarisation
». La chercheuse a tenté d’alléger le côté strictement
académique pour offrir une référence à la représentation de
la ville du Caire dans la littérature égyptienne moderne et
contemporaine. Elle tente aussi d’expliquer comment le
contexte social et la biographie de chaque auteur marquent
l’écriture de la ville. La représentation de la ville est
étudiée dans six œuvres qui s’étendent de 1947 à 2002 :
Zoqaq al-maddaq (l’impasse du mortier) de Naguib Mahfouz,
Al-Naddaha (la sirène) de Youssef Idriss, Assafir Al-Nil
(les oiseaux du Nil) d’Ibrahim Aslane, Lossous motaqaïdoun
(voleurs à la retraite) de Hamdi Abou-Golayel, Heliopolis
(Héliopolis) de May Al-Telmessani et Qanoun al-wirassa (la
loi de l’hérédité) de Yasser Abdel-Latif. Ce qui importe
dans cette étude consistante c’est la réflexivité de la
représentation, l’étude du mouvement urbain du Caire d’un
côté et le devenir des personnages d’un autre côté.
Ainsi témoigne-t-on à travers l’itinéraire de la ville,
fondée au Xe siècle par les Fatimides, de l’évolution
qu’elle a connue et comment la modernisation depuis la
période du khédive Ismaïl a amené vers une dichotomie et une
ségrégation de l’espace urbain en ville ancienne et ville
moderne. Cette violente contradiction se reflète à travers
les deux femmes, confrontées à l’espace rêvé de la ville,
héroïnes de Zoqaq al-maddaq et d’Al-Naddaha, Hamida et
Fathiya qui sont toutes les deux éblouies par les lumières
de la ville et le luxe qu’elle représente. Toutes les deux
sont conduites vers leur perdition, Hamida devenue
prostituée et Fathiya s’est égarée dans la grande ville
telle une Mme Bovary égyptienne. C’est le coût de
l’existence urbaine que le personnage est entraîné à payer.
Cette contradiction irréconciliable entre ville ancienne et
ville nouvelle, vécue par les deux auteurs dans leur classe
petite bourgeoise, s’atténue dans la deuxième partie du
livre. Celle-ci s’attarde sur « la ruralisation de la ville
», en analysant Assafir Al-Nil et Lossous motaqaïdoun,
écrits par des auteurs issus des classes populaires et pas
originaires de la capitale.
La nouveauté dans cette partie qui pourrait être une ligne
parallèle avec le réel, c’est qu’elle dépasse l’opposition
traditionnelle urbain et rural, pour vivre un espace de la
ville ruralisée de la périphérie cairote, à Imbaba et à
Manchiyet Nasser.
L’ouvrage met l’accent sur la situation urbaine qui a évolué
remarquablement à partir des années soixante-dix, sous la
pression démographique et la politique de l’Infitah. C’est
la période de construction de zones informelles qui a
transformé Le Caire en une « immense mégapole dont les
périphéries sont pour la plupart des zones informelles
dépourvues de nombreux éléments du confort citadin ». C’est
ce que l’auteure nomme la « troisième ville » informelle qui
a changé le visage de la ville du Caire.
Et si L’Impasse du mortier représentait un ghetto enfermé
sur lui-même, paradoxalement les espaces des deux derniers
romans Héliopolis et Qanoun al-wirassa, sont placés sous le
titre du « repli sur la banlieue refuge ». Le quartier
d’Héliopolis est dans le texte un espace se suffisant à
lui-même. « Les personnages d’Héliopolis ne sont pas
impliqués dans les contradictions les plus explosives de la
ville, celles qui placent face à face le centre et les
périphéries pour des raisons sociales et culturelles ».
Quant à Qanoun al-wirassa, il se situe dans plusieurs
espaces entre le centre du Caire et la banlieue de Maadi, où
le narrateur se rend avec des amis en s’adonnant à la
drogue. La drogue représente dans Les Lois de l’hérédité un
repli. « C’est un repli des marges, un réflexe
d’autodéfense, résistance passive et négative face à la
grande ville. Les jeunes dans les banlieues, individualités
opprimées s’identifiant à leur espace de vie, ressentent le
poids violent du centre-ville, la dictature de l’urbain ».
Dina
Kabil