Mon cœur et la tisseuse de l’habit bleu
Poète attaché au patrimoine arabe
classique, Mohamad
Ibrahim Abou-Senna représente, à son 70e anniversaire, la voix
romantique qui ne cesse d’explorer l’âme humaine. Nous publions des vers tirés
de ses recueils Qalbi wa ghazzalet al-sawb al-azraq (mon cœur et la tisseuse de
l’habit bleu) et Al-Bahr mawedouna (la mer, notre rendez-vous).
Mon
cœur est nu ô tisseuse de l’habit bleu
Nu, il
apparaît sur le rivage de l’histoire et se
noie
Un œil
en larmes qui pleure chaque tombeau
Depuis
le premier homme mon cœur n’a connu
d’habit que le vent
Que la
chanson des blessés saignant sur
des blessures
Mon
cœur était un pigeon qui pleure dans
les forêts
Il se
tourmente dans l’œil de l’homme debout
à la face des cascades
Depuis
qu’il luttait les ailes de la nuit couvraient
tous les chemins
Depuis
qu’il combattait au pied de la montagne
le grondement du déluge
Mais
Noé a atteint la plus haute montagne
et l’homme a triomphé
Un
temps s’est ramifié au pied de la montagne
Et la
lune fatiguée s’est reposée sur les branches
Mais
le corps céleste tourne
Et
tombent dans Rome les corbeaux
Enflammés
par Néron qui s’est mis à applaudir
Dans
Rome ô tisseuse de l’habit bleu
Le
cœur du monde sanglotait
La
miséricorde était un oiseau enchaîné
O
Néron sois bon
Mais
l’insensé a continué à chanter au diable
La
lyre de cet aveugle n’a pas eu honte
Et les
yeux des enfants sont des âtres
La
voix noire ne s’est pas enrouée, les mots ne
s’y sont pas asséchés
Et les
feux sont semblables au lierre rouge qui
croît sur des temples
O
tisseuse de l’habit laisse-moi prendre
de tes yeux le viatique
Car
mon chemin et la route de l’homme sur
les averses de la nuit sont cendres
O
combien sont nombreux les morts
sur ma route
Mais
certains morts sont comme les vivants
Il
s’écoule d’entre leurs crânes une source
de clarté
Mon
cœur est nu sur les lacs de nos villages
La
montagne du village en une saison
Dans
une nuit étendue éternelle
Est
pleine de tombeaux
Et les
lacs de nos villages
Sont
taris pleurent nos morts
Et les
ramiers du village n’ont pas aimé
la tristesse d’un automne jaune
Et une
plante inerte qui ne grandit pas
Il a
émigré faisant vibrer avec la chanson privée
de son amour le visage de l’horizon
muet
Car
les arbres dénudés sont comme les os
des morts
Sous
la brume des funérailles
Et un
être cher a quitté la maison pour frapper
à la porte de la fortune
Il a
laissé derrière lui ceux qu’il aime demandant
de ses nouvelles à l’Occident
Et
demandant de ses nouvelles à l’Orient
Pénélope
attends-tu l’absent ?
Quel
amoureux dans les balcons du secret
Quel
amoureux les yeux de Dieu épient le bruit
de ses pas
Mon
cœur voit dans les arbres de la source verte
les larmes des nuages
Il
creuse toutes les montagnes de la terre
Il
désire ardemment la fleur de l’amour
O
tisseuse de l’habit mon cœur cherche l’habit
Et si
elle n’était pas tu regarderas Ulysse l’absent
Et moi
aussi j’attends l’absent
Et
derrière les nuages de l’horizon apparaissent
les yeux du passant
Il
lutte encore contre les vagues de la mer
Et
Circé un jour est plus forte que ce rocher
Le
ramier du village va retourner ô Pénélope
Et
l’homme fatigué le soleil ne le détruira pas
Et la
lune accomplira son cycle, ne pleurera
jamais
Qu’il
est beau le visage de l’homme qui éclaire
le lendemain
Et les
branches dénudées sont pareilles aux bras des
morts
Les
fleurs vont la couvrir
Et les
lacs de nos villages s’ils se dessèchent
La mer
les enlacera
Quant
à mon cœur il trouvera dans les forêts
de bananiers
Un
habit bleu
Il
achèvera le voyage au nom de l’homme
Et ne
se noiera pas
Il
restera aux portes de l’inconnu à frapper
Et
ouvrira tous les balcons verts sur l’Orient
Quant
à toi ô tisseuse de l’habit
Termine
l’habit bleu
Vision
de New York
1-La
poétesse de la ville
Un
signe blanc
Apparaît
dans le nuage du soir
Comme
l’étoile entre la terre et le ciel
Les
moteurs de l’avion
Se
sont arrêtés et l’espace s’est ouvert
Sur
l’île des vents, des clameurs et des lumières
Une
étendue aux vastes régions
De
temps et d’espace
Et
ceci est New York
Qui
consulte les étoiles
Et
ceci est New York
Qui
s’étend dans les nuages
Une
machine de fer, de verre et de fils
Elle
dévore le vieux monde
Et
dessine les astres vierges dans le brouillard
Elle
flotte dans les liquides rouges et verts
Un
amoncellement de chiffres sur un écran bleu
L’île
des arbres électroniques et des rêves
La
ville du plomb et des mélodies
Elle
vibre dans la fumée et les éclairs
J’ai
vu à sa porte le lever du soleil
En
lambeaux sur les rivages du coucher du soleil
Mes
yeux aux profondeurs orientales ont
vagabondé
Entre
la pleine lune et l’absence de lune
J’ai
demandé à cette New-yorkaise blanche
A
propos des jardins verts
Je lui
ai demandé des nouvelles du printemps
Dans
quelle rue il habite
La
belle a répondu
« A
l’hôtel Hiver »
Je lui
ai demandé des nouvelles du vieux poète
de l’île
Le
poète de Manhattan et des frontières
Je lui
ai demandé des nouvelles de Walt
Whitman le grand
Et le
gratte-ciel a souri ironiquement
A
droite de la rue qui grouille d’étrangers
Et une
machine qui résonne fort a sorti
Une
petite feuille verte
De la
valeur d’un dollar
Et la
belle a dit
Celle-ci
c’est les poèmes
Et
celle-là monsieur
Est la
poétesse de la ville
2-La
ville du jugement dernier
J’ai
demandé à une personne qui marchait dans
la rue
Quels
sont tous ces murs
Comme
s’ils étaient le feu
Est-ce
la ville du Jugement dernier
Il m’a
dit que c’était une tentative
De
remplir ce vide entre la terre et le ciel
Le
masque s’est déchiré
Et le
trait de lumière s’est brisé
Et
j’ai dit que c’est le Jugement dernier
Et la
voix du grand Whitman est venue
Disant
que c’est seulement un signe
3-Statue
de la liberté
J’ai
demandé à cette femme new-yorkaise
A
propos de la statue de la liberté
Je
l’ai vue là-bas auprès du fleuve Hudson
songeur et triste
Abandonné
à ces interrogations
Posées
par les yeux
Les
yeux de tous les voyageurs de passage
Je lui
ai demandé s’il était las du combat
Pour
le droit des autres
Est-il
devenu un symbole de l’indifférence ici
Ou
est-il devenu un symbole des hommes
inquiets
Je
l’ai vu avoir honte de mes questions
Et une
larme apparaît aux paupières
Et une
femme effrontée
Expose
un sein blanc aux affamés
Elle
l’a laissé observer avec indifférence le vieux
fleuve
Recroquevillé
comme s’il était orphelin
24/3/1981
Traduction de Suzanne Laqqani
Mohamad Ibrahim Abou-Senna
Il est né en 1937, dans un village de Guiza. Il est licencié d’études arabes à l’Université d’Al-Azhar (1964). Son voyage dans le monde de la poésie a débuté avec la première vague de modernité dans les années 1950, lorsque les poètes ont élaboré les traits de la nouvelle sensibilité qui a dépassé les formes classiques propres à la poésie arabe, en gardant son essence musicale. Abou-Senna construit un univers partagé entre le village et la ville, il revêt le vécu social d’une vision mythique et crée une atmosphère marquée par l’étouffement, l’oppression, mais ne renonce jamais aux rêves audacieux.
Son premier recueil de poèmes est Qalbi wa ghazzalet al-sawb al-azraq (mon cœur et la tisseuse de l’habit bleu, 1965). Puis il publie une dizaine de recueils, dont Agrass al-masaa (les sonneries du soir, 1975) et Al-Bahr mawedouna (la mer, notre rendez-vous, 1982). Il a obtenu le prix Cavafis en 1990 et en 2001 le prix de Distinction de l’Etat pour la totalité de son œuvre.