Médias. France 24,
la chaîne française d’information internationale en continu, vient de fêter son
premier anniversaire. Alain de Pouzilhac, son président du directoire, explique
qu’elle vient combler un vide stratégique et que ses cibles principales sont les
leaders d’opinion.
« On a profité de l’effondrement du
modèle américain pour développer notre part de marché »
Al-Ahram Hebdo : Le 6 décembre, jour de
votre premier anniversaire, vous avez émis en arabe pendant 24 heures. En mars
prochain, vous passerez de 4h quotidiennes d’arabe à 12h, puis à 24h en fin
2008 ... Cela est-il réalisable étant donné vos difficultés à obtenir les fonds
nécessaires du Sénat français ?
Alain de Pouzilhac : Nous avons une convention qui lie France 24 à l’Etat
français, s’engageant sur le budget jusqu’en 2010. Dans la convention est
marqué qu’à partir du 1er janvier 2008, l’on développera une nouvelle langue,
mais il n’y a pas d’engagement financier. Donc, nous nous basons là-dessus pour
demander les 5 millions d’euros supplémentaires pour développer le service en
arabe dès le 1er janvier 2008 comme prévu. Mais l’Elysée, les ministères des
Affaires étrangères, de la Communication et de la Culture nous ont demandé
d’attendre la remise à plat de l’audiovisuel extérieur français (RFI, TV5 et
Fr24), d’où le report jusqu’au 1er mars pour obtenir l’argent nécessaire.
Notre
objectif est clair, on va essayer de créer des magazines, des reportages et
d’animer des débats, en pensant qu’ils vont être des programmes de référence
sur la chaîne francophone ou anglophone. On va essayer de rééquilibrer les
choses pour ne pas parler du monde qu’en terme de conflits, essayant de montrer
également sa richesse et ses splendeurs.
— A quoi répond exactement la création
de France 24 ?
—
Cette chaîne relève d’une décision politique, puisque c’est l’ex-président de
la République qui l’a voulue et qui l’a financée. Mais cette décision politique
a comblé un vide stratégique. Car le public ne supportait plus d’avoir
uniquement les Américains et les Anglais qui disent leur point de vue sur
l’actualité internationale. Donc, nous, on était là pour donner un point de vue
différent de ceux présentés par CNN, BBC ou Al-Jazeera, exprimant le point de
vue du monde arabe. Ainsi, il existe quatre manières de regarder l’actualité
internationale.
— L’affaiblissement du modèle américain
ou anglo-saxon associé aux critères d’honnêteté et d’indépendance vous a-t-il
profité ?
— On
voit que sur toutes les études effectuées sur les critères de l’objectivité,
l’impartialité, l’indépendance, CNN est toujours dernière. C’est extraordinaire
comment CNN, qui était leader du marché, soit affectée aux derniers rangs sur
le plan qualitatif. Et l’on s’est rendu compte que c’est la guerre d’Iraq qui a
fait que les opinions mondiales ont trouvé que CNN n’était plus objective,
ayant rapporté les faits d’actualité sans jamais commenter et que la chaîne
représente plutôt le point de vue de l’Administration Bush. On a profité de
l’effondrement du modèle américain, qui était la référence avec CNN, pour
développer notre part de marché, notamment dans les pays du Maghreb, dans les
pays francophones, en Europe. Aujourd’hui, la référence qualitative pour les
chaînes d’information c’est BBC. Notre part hebdomadaire du marché est de 9 %,
selon une enquête de l’European Opinion Leaders, Al-Jazeera a 4 %, CNBC a 7 %,
Bloomberg 8,5 % et la BBC 27 %.
— Pensez-vous pouvoir continuer à jouer
la carte de la différence à la française, à l’ombre d’une politique étrangère
qui semble s’aligner de plus en plus sur la politique américaine ?
— Je
crois que oui. Car si jamais France 24 changeait son point de vue parce que le
gouvernement français a changé son point de vue, cela voudrait dire que France
24 n’est pas indépendante. Or, France 24 doit être une chaîne indépendante, car
la chose la plus précieuse pour un journaliste c’est l’indépendance,
l’impartialité, le sens de la responsabilité. On ne doit pas relier l’attitude
du gouvernement à une chaîne d’information. Celle-ci doit être reliée à son
pays, le jour où elle est reliée à son gouvernement, elle perd sa crédibilité. C’est
ce qui s’est passé avec la CNN.
— Vous avez tout votre poids au
Maghreb, mais en Afrique noire, c’est plutôt Radio France Internationale (RFI)
qui a le dessus ...
— Les
parts de marché les plus importantes sont surtout au Maghreb. On a deux mesures
d’audience de Médiamétrie au Maroc et en Algérie, on est à peu près à 50 %
mieux que CNN et BBC. Al-Jazeera est loin devant nous, mais je crois que l’on
n’est pas très loin d’Arabiya. On est également présent dans les pays
francophones d’Afrique, mais il semblerait que Radio France Internationale
continue à avoir une grande part de marché sur l’ensemble des pays francophones
de l’Afrique.
— Dans la guerre d’opinions et d’images
que vous évoquez souvent, comment se reflète la vision française s’agissant de
conflits comme ceux en Iraq, au Liban et au Soudan ?
— On
s’est démarqué à deux endroits, où l’on s’est montré plus réactifs et plus
présents. Par exemple au Liban, lorsque le camp palestinien a été bombardé par
les Israéliens, une jeune correspondante franco-libanaise s’est cachée dans
l’ambulance et est restée 24 heures sur le champ d’action. En Birmanie, on
était les seuls à avoir deux correspondants sur place dans la ville de Rangoun.
On essaye toujours d’organiser des confrontations et des discussions avec des
points de vue opposés pour expliquer les faits d’actualité.
— Comment la diversité des cultures et
des religions se reflète-t-elle dans la programmation de France 24 ?
— Je
ne parle jamais de religion, car la France est laïque, mais je parle de
diversité culturelle. Pour le voile à l’école, par exemple, plusieurs parties
du monde n’ont pas bien compris la position de la France. C’est la laïcité à la
française que nous essayons de développer à travers notre programmation. En
fait, la culture ne veut pas forcément dire religion.
— Vous affirmez fonctionner suivant une
logique de cible plus qu’une logique géographique et que vous visez plutôt les
leaders d’opinion. Comment pensez-vous atteindre cet objectif ?
— A
travers les études, par exemple il y en a celles de la Sofres (mesures
d’audience basées sur les leaders d’opinion), d’European Opinion Leaders. Il y
a deux styles de leaders d’opinion, les traditionnels qui, comme moi, plutôt
vieux, voyagent dix fois par an et qui ont un revenu à peu près de 80 000 euros
par an, ayant une fonction de responsabilité, soit 15 % de la population. Et
puis, il y a une autre catégorie de leaders d’opinion qui ne sont pas forcément
riches, pas forcément diplômés, qui n’habitent pas forcément les grandes
villes, qui n’ont pas forcément des fonctions importantes, mais qui vont
utiliser leurs réseaux pour communiquer avec leurs communautés c’est YouTube,
Myspace. Ceux-là sont les nouveaux leaders d’opinion qui constituent environ
les 30 % de la population et qui nous intéressent. Dès le départ, on a visé ces
jeunes qui s’intéressent aux blogs, aux forums, aux discussions, à
l’interactivité, à la réactivité … On sait par exemple que l’on est parmi les
trois chaînes qu’ils regardent, on est référencé chez eux. C’est un
comportement très différent de celui des spectateurs classiques de la
télévision.
— Le gouvernement français entend
mettre de l’ordre dans l’audiovisuel extérieur par une réforme. Cela, en créant
dès 2008 un holding coiffant les trois entités : France 24, TV5 et RFI. Comment
vous situez-vous par rapport à cette réforme ? Sera-t-elle réalisable en 3 ans
?
—
Objectivement, c’est faisable. Avant, il y aura probablement des analyses
complémentaires à faire, dans la mesure où TV5 est une chaîne francophone, avec
des partenaires belges, suisses et canadiens ... France 24 est une société de
droit privé où TF1 possède 50 % et TF1 est cotée en Bourse, donc on ne peut pas
dire que du jour au lendemain ce sera une société publique. Je pense que le
président de la République a raison de réformer l’audiovisuel français, mais
annoncer les choses ainsi dans la presse sans avoir regardé les conséquences au
niveau de l’actionnariat c’est aller vite en besogne.
Ce à
quoi j’ai plutôt réagi, c’était d’entendre dire tout le temps qu’il fallait
copier BBC (TV, Radio, Internet). Je pense que c’est une très mauvaise analyse
de la situation, car la BBC a été conçue il y a 55 ans. Entre-temps, il y a eu
la révolution technologique et l’arrivée d’Internet. Donc, si demain j’avais à
bâtir un groupe audiovisuel extérieur français, je le ferais d’une Télévision +
Internet, Radio + Internet, Organisme de presse + Internet (toujours Internet
plus quelque chose). Ceci dit, il faudrait recentrer la stratégie de
l’audiovisuel sur Internet et la mobilité. Car avec les téléphones et
ordinateurs mobiles, les IPod, on a un champ formidable d’opportunités.
Près
de 15 millions de téléspectateurs regardent notre chaîne et 4,3 millions de
personnes consultent notre site Internet. Celui-ci a changé les habitudes et
les comportements de la nouvelle génération. Aujourd’hui, un internaute n’est
plus spectateur, mais peut-être aussi acteur à travers les blogs et les forums.
La nouvelle génération est en train de changer la manière de regarder la
télévision, l’audience captive n’existe plus. Alors qu’il y a seulement 5 ans,
81 % de l’audience télévision était captive, aujourd’hui elle n’est plus
captive à 90 %. De plus, ce sont des gens qui veulent comparer davantage les
différents points de vue, qui veulent avoir une réactivité, avoir des formats
plus courts, car ils n’ont plus le temps … Sociologiquement, Internet a changé
les habitudes et comportements des gens, les chaînes d’information doivent en
prendre compte.
— Vous aviez prévu d’atteindre de 3 à 5
millions d’euros de recettes publicitaires en 2007, pour fortifier la chaîne. Or,
France 24 n’a pu engranger que 2 millions d’euros, pourquoi ?
— On
avait prévu d’atteindre 1,5 à 2,5 millions. On est arrivé à 2 millions, ce qui
me paraît très raisonnable. On attend 5 millions en 2008. L’indice est bon.
Propos recueillis par Dalia Chams