Tabagisme.
Une législation interdisant de fumer dans les lieux publics
et les administrations vient d’entrer en vigueur. Son
application reste aléatoire et nombreux prédisent qu’elle
sera bientôt lettre morte. Parcours d’un fumeur.
La loi s'en ira-t-elle en fumée ?
C’est
le deuxième jour de l’application de la nouvelle loi
interdisant de fumer dans tous les lieux publics, les
ministères et les administrations gouvernementales. C’est un
jour de travail bien comme tous les autres. A 8h, tous les
employés sont à leurs bureaux pour commencer leur longue
journée de travail.
Pareil pour un dénommé Ahmad Hassan, qui s’est dirigé vers
son travail qui se trouve à Corniche Al-Nil (au
centre-ville). Hassan travaille comme comptable dans une
administration gouvernementale. Mais tout comme les 13
millions de fumeurs qui se trouvent en Egypte, il doit se
soumettre à la nouvelle loi anti-tabac. C’est-à-dire ne pas
fumer dans son lieu de travail. Un ordre qu’il n’arrive
d’ailleurs pas à digérer.
A peine entré dans son bureau au quatrième étage, il enlève
la jaquette de son costume gris et la pose soigneusement sur
le dos de sa chaise. Même avant de s’asseoir, il lance à
haute voix : « Bonjour tout le monde, je reviens tout de
suite, je vais aux toilettes ». Son objectif est bien connu
de tous ses collègues de bureau : Hassan s’est habitué à
commencer sa journée de travail en fumant une cigarette.
Mais les choses ont changé, il ne peut plus le faire en
étant assis à son bureau. Auparavant, il avait l’habitude de
commencer sa journée en fumant sa cigarette, bien sûr dans
son bureau avec sa tasse de café en main et en feuilletant
rapidement quelques pages du journal. En effet, pour la
grande majorité des Egyptiens, les cigarettes sont
considérées comme une denrée de première nécessité comme le
pain et le sucre par exemple. Aujourd’hui, la situation a
changé, comme il le raconte lui-même, il n’arrive plus à se
sentir à l’aise dans son travail et a tout le temps
l’impression de faire quelque chose d’incorrect. L’interdit
ne manque pas de susciter les désirs. « Même avant d’arriver
au bureau, il me suffit de voir apparaître le bâtiment de
loin pour me précipiter d’allumer une cigarette avant
d’arriver au bureau ».
Pour lui, il n’arrive pas à comprendre pourquoi le
gouvernement veut appliquer cette loi maintenant. « Chacun
d’entre nous s’est habitué à travailler dans une certaine
ambiance. Pourquoi la changer aujourd’hui ? »,
s’interroge-t-il. Un avis qui est d’ailleurs partagé par
quelques collègues de Hassan. En effet, le bureau renferme
six personnes, dont quatre sont fumeurs et qui font de même
que Hassan pour fumer leurs cigarettes.
Hassan se lance au travail, il appelle le planton du buffet
pour qu’il lui apporte son verre de café. Un café après
l’autre, il en avait déjà bu quatre verres en deux heures et
demie. Il n’en consommait pas autant, mais comme sa boîte de
cigarettes ne lui est plus disponible comme avant, il essaye
de se trouver un substitut.
Il est à peu près 11h50. L’heure de la prière de midi. Tous
les chefs des bureaux se sont levés pour aller faire la
prière comme ils en ont l’habitude et bien sûr parmi eux le
chef du bureau d’Ahmad Hassan. Une chance à ne pas rater. Ce
dernier, accompagné de quelques-uns de ses collègues
non-fumeurs, s’est levé sans hésitation et s’est dirigé vers
la petite fenêtre qui se trouve dans un coin de la salle.
Cigarette entre les lèvres et briquet en main … il l’allume
en plein air. « C’est pour éviter qu’il y ait de l’odeur du
tabac dans la salle. Et en même temps, le fait de trouver le
bureau sans directeur me donne envie d’y fumer ».
Une personne bien révoltée contre la nouvelle loi qui la
rend de plus en plus têtue. Elle ne veut surtout pas se
soumettre à une loi qu’elle ne comprend pas. Pour Nagwa
Raslan, PDG de l’Organisation égyptienne pour la lutte
anti-tabac, le peuple égyptien souffre d’un grand problème
vis-à-vis des lois. « Nous avons été élevés à ne pas
respecter les lois. On en a peur. Mais la plupart imagine
que la respecter, c’est porter atteinte à sa dignité. C’est
pour cela qu’on ne la respecte pas ».
Apparemment ceci est vrai. Hassan ne voit dans cette loi
qu’une obligation de la part du gouvernement ; et rien de
plus. Mais la question de la santé de ceux qui l’entourent
reste bien loin de son esprit.
« Je ne suis pas du tout convaincu par cette nouvelle loi.
Le gouvernement veut imposer des règles, un point c’est
tout. Pour moi, cette question de fumer ou pas est une
question de pure liberté et qui ne devrait intéresser que
moi et personne d’autre ».
Ses collègues non-fumeurs ne voient pourtant pas l’affaire
du même œil. C’est le cas de son directeur qui affirme qu’il
existe une grande différence entre les jours d’avant la loi
et ceux d’après. « D’abord on était obligé de sentir cette
odeur sans avoir le droit de l’interdire aux fumeurs. Il
suffisait de franchir le seuil du bureau pour voir un grand
nuage de fumée noire, à odeur insupportable remplissant nos
poumons ». En effet, bien qu’ils ne soient que deux
non-fumeurs dans le bureau, ils se sentent aujourd’hui
vainqueurs.
Hassan travaille sérieusement tout au long de la journée.
Mais il n’est pas question de passer d’un dossier à l’autre
sans sortir de la salle pour cinq minutes, soit pour passer
aux toilettes ou bien parfois il n’hésite pas d’aller se
cacher dans un coin dans le buffet qui se trouve juste à
côté de la salle où il travaille pour fumer une cigarette
avec une tasse de café.
Il ne s’agit pas de respecter la loi, ce n’est bien sûr pas
l’intention de Hassan, mais le fait est que cette loi est
assortie d’une amende assez élevée (pour un employé du
gouvernement).
Question d’amende et pas de loi
En effet, quelques semaines avant l’application de la loi,
une notification a été distribuée à tous les bureaux de
l’administration informant du montant des amendes imposées
non seulement au fumeur, mais aussi au directeur du bureau.
En effet, l’amende part de 100 ou 200 L.E. pour la personne
qui fume et peut atteindre 1 000 L.E. pour le directeur qui
lui permet de le faire. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi
une personne comme Hassan ne veut pas s’exposer à une
situation pareille. Mais la question d’appliquer la loi
reste bien loin de compte.
« Quoi qu’ils fassent, on ne va jamais la respecter
correctement cette loi, ce n’est pas ainsi qu’ils nous
obligeront à arrêter de fumer ». Pour ce jeune Egyptien, que
cette loi prenne son temps et les gens ne s’y intéresseront
plus, comme il a été le cas avec la loi de la ceinture de
sécurité pour les conducteurs qui a bien été appliquée au
début, et aujourd’hui plus rien. « Chose qui le prouve est
que nous savons tous qu’il existe déjà en Egypte des lois
qui interdisent de fumer dans les bureaux, pourquoi celle-ci
serait appliquée et pas les autres ? », commente-t-il d’un
ton moqueur.Un jeune Egyptien qui paraît être très conscient
des lois qui l’entourent. En effet, l’Egypte a ratifié la
Convention-Cadre pour la Lutte Anti-Tabac (CCLAT) le 25
février 2005. Il existe déjà en Egypte trois lois contre le
fait de fumer dans les lieux publics. La loi 53 pour l’année
1981 interdit notamment de fumer dans les moyens de
transports. La deuxième est la loi 4 pour l’année 1994 qui
impose une amende qui va de 10 à 50 L.E. à ceux qui fument
dans les lieux publics. Et enfin la loi 137 pour l’année
1981 qui stipule de sanctionner ceux qui fument durant les
heures de travail.
Il en ressort donc que ces lois ont prévu déjà toutes sortes
d’interdictions, leur cadre et les sanctions. Une question
se pose alors : Que présente cette nouvelle législation de
différent ?
Apparemment rien. Toute l’affaire est que comme l’explique
Nagwa Raslane, « les amendes ont été augmentées et ne sont
plus uniquement imposées au fumeur mais aussi à son chef ou
directeur ». Pour le gouvernement donc, les amendes restent
indispensables pour garantir le respect des règles.
Les sommes rassemblées par les directeurs de chaque
administration, qui auront sanctionné leurs subordonnés
comme l’expliquent les spécialistes, sont destinées à
quelques buts précis. Une première part ira au ministère de
l’Environnement, et une deuxième ira comme récompense aux
employés qui ont appliqué cette loi, une troisième au
ministère de la Santé afin de soigner les maladies dues au
tabagisme et, enfin, une dernière part ira au gouvernorat
pour aider au développement.
La spécialiste affirme : « Il est vrai qu’il n’est pas à
nier que ces dispositions méritent encore plus d’études car
jusqu’à aujourd’hui, elles ne sont que lettre morte. ». Les
membres du Comité suprême de la lutte anti-tabac étudient
d’ailleurs la proposition de créer une commission de
surveillance de toutes les administrations gouvernementales,
afin de pouvoir suivre de près l’application de cette loi.
Raslane voit les choses de manière positive. Pour elle, si
les Egyptiens ont pu appliquer la loi de la ceinture de
sécurité qui est plus dure, ils pourront le faire avec le
tabac. Un point de vue qui reste peut-être un peu idéaliste
? Rares sont ceux qui utilisent la ceinture de sécurité dans
les voitures ou alors ils le font à l’approche d’un
contrôle. Pour la cigarette, ce sera sans doute plus
difficile. Il y a bien une réadaptation psychologique et
sociale qui est loin d’être acquise.
Chaimaa Abdel-Hamid