Al-Ahram Hebdo, Dossier | La loi s'en ira-t-elle en fumée ?
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 décembre 2007, numéro 693

 

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Dossier

Tabagisme. Une législation interdisant de fumer dans les lieux publics et les administrations vient d’entrer en vigueur. Son application reste aléatoire et nombreux prédisent qu’elle sera bientôt lettre morte. Parcours d’un fumeur.  

La loi s'en ira-t-elle en fumée ? 

C’est le deuxième jour de l’application de la nouvelle loi interdisant de fumer dans tous les lieux publics, les ministères et les administrations gouvernementales. C’est un jour de travail bien comme tous les autres. A 8h, tous les employés sont à leurs bureaux pour commencer leur longue journée de travail.

Pareil pour un dénommé Ahmad Hassan, qui s’est dirigé vers son travail qui se trouve à Corniche Al-Nil (au centre-ville). Hassan travaille comme comptable dans une administration gouvernementale. Mais tout comme les 13 millions de fumeurs qui se trouvent en Egypte, il doit se soumettre à la nouvelle loi anti-tabac. C’est-à-dire ne pas fumer dans son lieu de travail. Un ordre qu’il n’arrive d’ailleurs pas à digérer. 

A peine entré dans son bureau au quatrième étage, il enlève la jaquette de son costume gris et la pose soigneusement sur le dos de sa chaise. Même avant de s’asseoir, il lance à haute voix : « Bonjour tout le monde, je reviens tout de suite, je vais aux toilettes ». Son objectif est bien connu de tous ses collègues de bureau : Hassan s’est habitué à commencer sa journée de travail en fumant une cigarette. Mais les choses ont changé, il ne peut plus le faire en étant assis à son bureau. Auparavant, il avait l’habitude de commencer sa journée en fumant sa cigarette, bien sûr dans son bureau avec sa tasse de café en main et en feuilletant rapidement quelques pages du journal. En effet, pour la grande majorité des Egyptiens, les cigarettes sont considérées comme une denrée de première nécessité comme le pain et le sucre par exemple. Aujourd’hui, la situation a changé, comme il le raconte lui-même, il n’arrive plus à se sentir à l’aise dans son travail et a tout le temps l’impression de faire quelque chose d’incorrect. L’interdit ne manque pas de susciter les désirs. « Même avant d’arriver au bureau, il me suffit de voir apparaître le bâtiment de loin pour me précipiter d’allumer une cigarette avant d’arriver au bureau ».

Pour lui, il n’arrive pas à comprendre pourquoi le gouvernement veut appliquer cette loi maintenant. « Chacun d’entre nous s’est habitué à travailler dans une certaine ambiance. Pourquoi la changer aujourd’hui ? », s’interroge-t-il. Un avis qui est d’ailleurs partagé par quelques collègues de Hassan. En effet, le bureau renferme six personnes, dont quatre sont fumeurs et qui font de même que Hassan pour fumer leurs cigarettes.

Hassan se lance au travail, il appelle le planton du buffet pour qu’il lui apporte son verre de café. Un café après l’autre, il en avait déjà bu quatre verres en deux heures et demie. Il n’en consommait pas autant, mais comme sa boîte de cigarettes ne lui est plus disponible comme avant, il essaye de se trouver un substitut.

Il est à peu près 11h50. L’heure de la prière de midi. Tous les chefs des bureaux se sont levés pour aller faire la prière comme ils en ont l’habitude et bien sûr parmi eux le chef du bureau d’Ahmad Hassan. Une chance à ne pas rater. Ce dernier, accompagné de quelques-uns de ses collègues non-fumeurs, s’est levé sans hésitation et s’est dirigé vers la petite fenêtre qui se trouve dans un coin de la salle. Cigarette entre les lèvres et briquet en main … il l’allume en plein air. « C’est pour éviter qu’il y ait de l’odeur du tabac dans la salle. Et en même temps, le fait de trouver le bureau sans directeur me donne envie d’y fumer ». 

Une personne bien révoltée contre la nouvelle loi qui la rend de plus en plus têtue. Elle ne veut surtout pas se soumettre à une loi qu’elle ne comprend pas. Pour Nagwa Raslan, PDG de l’Organisation égyptienne pour la lutte anti-tabac, le peuple égyptien souffre d’un grand problème vis-à-vis des lois. « Nous avons été élevés à ne pas respecter les lois. On en a peur. Mais la plupart imagine que la respecter, c’est porter atteinte à sa dignité. C’est pour cela qu’on ne la respecte pas ».

Apparemment ceci est vrai. Hassan ne voit dans cette loi qu’une obligation de la part du gouvernement ; et rien de plus. Mais la question de la santé de ceux qui l’entourent reste bien loin de son esprit.

« Je ne suis pas du tout convaincu par cette nouvelle loi. Le gouvernement veut imposer des règles, un point c’est tout. Pour moi, cette question de fumer ou pas est une question de pure liberté et qui ne devrait intéresser que moi et personne d’autre ».

Ses collègues non-fumeurs ne voient pourtant pas l’affaire du même œil. C’est le cas de son directeur qui affirme qu’il existe une grande différence entre les jours d’avant la loi et ceux d’après. « D’abord on était obligé de sentir cette odeur sans avoir le droit de l’interdire aux fumeurs. Il suffisait de franchir le seuil du bureau pour voir un grand nuage de fumée noire, à odeur insupportable remplissant nos poumons ». En effet, bien qu’ils ne soient que deux non-fumeurs dans le bureau, ils se sentent aujourd’hui vainqueurs.

Hassan travaille sérieusement tout au long de la journée. Mais il n’est pas question de passer d’un dossier à l’autre sans sortir de la salle pour cinq minutes, soit pour passer aux toilettes ou bien parfois il n’hésite pas d’aller se cacher dans un coin dans le buffet qui se trouve juste à côté de la salle où il travaille pour fumer une cigarette avec une tasse de café.

Il ne s’agit pas de respecter la loi, ce n’est bien sûr pas l’intention de Hassan, mais le fait est que cette loi est assortie d’une amende assez élevée (pour un employé du gouvernement).

 

Question d’amende et pas de loi

En effet, quelques semaines avant l’application de la loi, une notification a été distribuée à tous les bureaux de l’administration informant du montant des amendes imposées non seulement au fumeur, mais aussi au directeur du bureau. En effet, l’amende part de 100 ou 200 L.E. pour la personne qui fume et peut atteindre 1 000 L.E. pour le directeur qui lui permet de le faire. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi une personne comme Hassan ne veut pas s’exposer à une situation pareille. Mais la question d’appliquer la loi reste bien loin de compte.

« Quoi qu’ils fassent, on ne va jamais la respecter correctement cette loi, ce n’est pas ainsi qu’ils nous obligeront à arrêter de fumer ». Pour ce jeune Egyptien, que cette loi prenne son temps et les gens ne s’y intéresseront plus, comme il a été le cas avec la loi de la ceinture de sécurité pour les conducteurs qui a bien été appliquée au début, et aujourd’hui plus rien. « Chose qui le prouve est que nous savons tous qu’il existe déjà en Egypte des lois qui interdisent de fumer dans les bureaux, pourquoi celle-ci serait appliquée et pas les autres ? », commente-t-il d’un ton moqueur.Un jeune Egyptien qui paraît être très conscient des lois qui l’entourent. En effet, l’Egypte a ratifié la Convention-Cadre pour la Lutte Anti-Tabac (CCLAT) le 25 février 2005. Il existe déjà en Egypte trois lois contre le fait de fumer dans les lieux publics. La loi 53 pour l’année 1981 interdit notamment de fumer dans les moyens de transports. La deuxième est la loi 4 pour l’année 1994 qui impose une amende qui va de 10 à 50 L.E. à ceux qui fument dans les lieux publics. Et enfin la loi 137 pour l’année 1981 qui stipule de sanctionner ceux qui fument durant les heures de travail.

Il en ressort donc que ces lois ont prévu déjà toutes sortes d’interdictions, leur cadre et les sanctions. Une question se pose alors : Que présente cette nouvelle législation de différent ?

Apparemment rien. Toute l’affaire est que comme l’explique Nagwa Raslane, « les amendes ont été augmentées et ne sont plus uniquement imposées au fumeur mais aussi à son chef ou directeur ». Pour le gouvernement donc, les amendes restent indispensables pour garantir le respect des règles.

Les sommes rassemblées par les directeurs de chaque administration, qui auront sanctionné leurs subordonnés comme l’expliquent les spécialistes, sont destinées à quelques buts précis. Une première part ira au ministère de l’Environnement, et une deuxième ira comme récompense aux employés qui ont appliqué cette loi, une troisième au ministère de la Santé afin de soigner les maladies dues au tabagisme et, enfin, une dernière part ira au gouvernorat pour aider au développement.

La spécialiste affirme : « Il est vrai qu’il n’est pas à nier que ces dispositions méritent encore plus d’études car jusqu’à aujourd’hui, elles ne sont que lettre morte. ». Les membres du Comité suprême de la lutte anti-tabac étudient d’ailleurs la proposition de créer une commission de surveillance de toutes les administrations gouvernementales, afin de pouvoir suivre de près l’application de cette loi. Raslane voit les choses de manière positive. Pour elle, si les Egyptiens ont pu appliquer la loi de la ceinture de sécurité qui est plus dure, ils pourront le faire avec le tabac. Un point de vue qui reste peut-être un peu idéaliste ? Rares sont ceux qui utilisent la ceinture de sécurité dans les voitures ou alors ils le font à l’approche d’un contrôle. Pour la cigarette, ce sera sans doute plus difficile. Il y a bien une réadaptation psychologique et sociale qui est loin d’être acquise.

Chaimaa Abdel-Hamid

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Le tabac en chiffres 

— Le nombre de fumeurs en Egypte est évalué à 13 millions de fumeurs, dont 500 000 sont âgés de moins de 15 ans et 73 000 de moins de 10 ans

— 80 milliards de cigarettes sont consommées par an, ce qui équivaut à 4 milliards de paquets.

— Le chiffre de la dépense nationale sur le tabac est évalué à 5 milliards de L.E. par an, c’est-à-dire qu’il absorbe environ 22 % du revenu mensuel d’une personne qui fume.

— La famille égyptienne dépense 5 % de son revenu mensuel en tabac, 2 % en soins médicaux et 1,5 % en divertissement.

— La somme dépensée pour le traitement des maladies qui sont en lien au tabagisme est évaluée à 545 millions de dollars par an.

— 500 millions de personnes dans le monde pourront perdre leur vie avec l’année 2030. La moitié d’entre elles mourront à un jeune âge, selon la direction de lutte contre le tabagisme au ministère égyptien de la Santé.

 




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