Pakistan.
La levée de l’état d’urgence, le 15 décembre, à la veille du
lancement de la campagne officielle des élections
législatives prévues le 8 janvier, ne dissipe pas les doutes
en un scrutin qualifié à l’avance de « manipulé » et «
frauduleux ».
Veillées pré-électorales tendues
Le
président du Pakistan, Pervez Musharraf, a tenu sa promesse.
Après un mois et demi d’appels internationaux à lever l’état
d’urgence décrété sur le pays, Musharraf l’a enfin levé, le
15 décembre, comme il l’avait promis, à la veille de la
campagne officielle des élections prévues le 8 janvier. Un
pas visant à dissiper les doutes sur la régularité des
législatives. Malgré la levée de l’état d’urgence, les rues
pakistanaises demeurent, cette semaine, désespérément ternes
dans un pays plongé dans le chaos politique depuis mars
dernier. Chacun des 46 partis politiques du pays a son
symbole sur les murailles du pays : la bicyclette pour celui
qui soutient M. Musharraf, la flèche pour celui de Mme
Bhutto, le tigre pour l’ex-premier ministre aussi, Nawaz
Sharif ... « Aucun des partis politiques n’est sincère quand
ils parlent d’améliorer la vie des gens et nos espoirs en
eux se sont envolés », déplore un citoyen pakistanais.
Selon les experts, Musharraf a bien choisi la date qui lui
permet de faire d’une pierre deux coups. D’une part, il a
prouvé à son peuple et à la communauté internationale sa
bonne volonté de tenir des élections justes dans un climat
démocratique, comme il l’avait dit lui-même : « Je m’engage
devant le peuple et devant le monde à tenir des élections
absolument équitables et transparentes ». D’autre part,
Musharraf a déjà réalisé tout ce dont il rêvait sous l’état
d’urgence : un mois et demi lui a permis de bouleverser le
paysage politique en sa faveur alors qu’il était sur le
point de perdre les rênes du pouvoir. Les acquis qu’il a
accumulés lors de ces 45 jours sont en effet innombrables :
il a réussi à museler l’opposition en arrêtant la plupart de
ses opposants, il a imposé aux médias une large censure,
démis de leurs fonctions les plus hauts magistrats qui lui
étaient hostiles, installé un ordre judiciaire docile qui
lui a prouvé sa loyauté en rejetant tous les recours déposés
contre sa candidature à un nouveau mandat présidentiel et
enfin il a réussi à former, sous l’état d’urgence, un
gouvernement intérimaire fidèle, chargé de préparer le
scrutin. Quelques jours avant la levée de l’état d’urgence,
le gouvernement a définitivement mis à la retraite anticipée
37 juges (les 13 évincés de la Cour suprême ainsi que des
magistrats des Hautes Cours de justice des différentes
provinces) et introduit des amendements à la Constitution
qui interdisent de contester devant des tribunaux les
mesures prises en vertu de l’état d’urgence. Le gouvernement
a même promis que les 37 juges destitués ne seront jamais
réintégrés, certains demeurent même en détention dans leurs
résidences.
Des doutes sur la sincérité du scrutin
En effet, cette mise en place d’un gouvernement fidèle et
d’un ordre judiciaire docile remet fortement en cause la
sincérité des élections à venir, estiment l’opposition et
les défenseurs des droits de l’homme qui jugent que M.
Musharraf manipulera les élections pour obtenir les deux
tiers des sièges, la majorité qui lui permettra d’amender la
Constitution. Preuve de la mauvaise intention du président :
il a pris soin de proscrire par avance tout recours en
justice contre les mesures définitives prises sous ce régime
d’exception, notamment l’éviction des plus hauts magistrats
du pays, qui lui étaient hostiles. « La soi-disant
restauration de la Constitution promise par Musharraf
prévoit aussi de légaliser a posteriori les mesures prises
sous l’état d’urgence qui ont permis de museler la presse et
les avocats et octroyé à l’armée la possibilité d’abuser de
ses pouvoirs en toute impunité. Le véritable retour à
l’ordre constitutionnel serait de restaurer la loi
fondamentale et l’ordre judiciaire tels qu’ils existaient
avant le 3 novembre, date de l’état d’urgence », affirment
les experts politiques. Rejetant toutes les allégations
concernant une manipulation du scrutin, le président
Musharraf a ironisé cette semaine : « Certains leaders
politiques parlent d’élections manipulées alors que
celles-ci auront lieu le 8 janvier. Ils parlent de tricherie
alors que la campagne n’a même pas commencé ».
Quoi qu’il en soit, la levée de l’état d’urgence n’est pas
de nature à rassurer les électeurs à l’approche du scrutin,
qu’un chef des combattants islamistes proches d’Al-Qaëda a
déjà promis de « perturber ». A quelques heures de
l’abrogation de l’état d’urgence, un énième attentat suicide
a tué trois civils et deux soldats devant un poste de
contrôle d’une caserne dans le nord-ouest du pays. En effet,
l’année 2007 a connu un record absolu en terme d’attentats
perpétrés par les islamistes proches d’Al-Qaëda et des
Talibans, qui progressent également militairement dans le
nord-ouest du pays, en particulier dans les zones tribales
frontalières avec l’Afghanistan. Près de 700 personnes ont
été tuées cette année dans tout le pays dans cette vague
sans précédent d’attentats, quasi exclusivement perpétrés
par des kamikazes.
Selon le premier grand sondage rendu public depuis la
proclamation de l’état d’urgence le 3 novembre, les deux
tiers des Pakistanais souhaitent que le président Pervez
Musharraf démissionne, et ses alliés devraient recueillir
moins d’un quart des suffrages lors des élections
législatives du 8 janvier. « Ce sont véritablement les pires
résultats pour Musharraf. Sa cote était nettement supérieure
il y a encore un an », estiment les analystes pakistanais. A
la question de savoir qui serait le mieux à même de résoudre
les problèmes du Pakistan, 31 % désignent l’ex-premier
ministre Benazir Bhutto, chef du principal parti de
l’opposition, 25 % l’ex-premier ministre Nawaz Sharif,
récemment rentré d’exil, comme Bhutto, et 23 %, ensuite,
citent le nom de Musharraf. Pour ce qui est des
législatives, le Parti Populaire Pakistanais (PPP) de Bhutto
est crédité de 30 % des intentions de vote, la formation de
Sharif de 25 % et celle de Musharraf de 23 %.
Soulignant la vivacité de l’opposition à Musharraf, 2 000
juristes ont tenu, la semaine dernière, un rassemblement à
Lahore, dans l’est du Pakistan, pour réclamer le
rétablissement dans leurs fonctions des juges de la Cour
suprême, limogés par Musharraf. Scandant des slogans
hostiles à Musharraf, des milliers d’avocats ont déchiré sur
leur passage plusieurs dizaines d’affiches électorales de
candidats du parti soutenant Musharraf. Quant aux deux
leaders de l’opposition, Benazir Bhutto et Nawaz Sharif, ils
restent profondément divisés et n’arrivent pas à s’unir
derrière une menace de boycott des élections. Voilà que ces
deux principaux mouvements viennent d’annoncer leur
participation aux élections. Reste à suivre leur campagne
électorale et leurs promesses à un peuple déçu.
Maha
Al-Cherbini