Théâtre.
Un Jour de juillet, une adaptation égyptienne de Peer Gynt
d’Ibsen, qui vient d’être présentée au théâtre Al-Balloun,
met en valeur une unité de la culture humaine, surtout
lorsqu’il s’agit du drame du héros problématique.
Une belle coloration égyptienne
Adapter
Peer Gynt la célèbre pièce d’Henrik Ibsen dans notre langage
de tous les jours est une vraie gageure. On pourrait au
départ craindre des disparités de culture et d’ambiance : de
la Norvège dans le Nord à la campagne égyptienne, il y
aurait une grande différence. Mais somme toute, les
constantes humaines ne sont-elles pas les mêmes ?
L’ambition, l’avidité, la sexualité ? Et même l’imaginaire,
ce monde parallèle qui vit dans l’esprit des hommes et
éveille les fantasmes. Ne sont-ils pas communs à tous ? De
toute façon, transcrire Peer Gynt, le transposer dans un
village d’Egypte et faire de cette œuvre musicale une
opérette bien de chez nous n’est pas une chose facile d’où,
au départ, la nécessité de souligner un succès notable.
Celui de l’adapteur, Said Haggag, qui est aussi l’auteur si
l’on relève cette égyptianisation si réussie.
La pièce
d’Ibsen relate la chute et la rédemption d’un paysan
norvégien. Les critiques occidentaux la considèrent comme
une pièce douce-amère racontant l’histoire d’un anti-héros
parti défier le monde, qui rate tout ce qu’il entreprend et
découvre seulement à la fin combien il est seul. L’amertume
est le point final de l’histoire. Un retour vers une sorte
de piété et de spiritualisme qui semble être plus une
résignation qu’une vocation mystique au vrai sens du terme.
Dans notre pièce Peer Gynt c’est Bahi, un enfant du village,
très peu adapté à cette ambiance faite de chaleur et de
convivialité mais cachant aussi toutes sortes de conflits,
de jalousie et de haine. Traditions, décors, musique, danse
et chansons, puisqu’il s’agit d’une opérette, reflètent
cette atmosphère rurale que l’on connaît bien ici. Mais
c’est surtout la notion dramatique : la tristesse diffuse de
la campagne égyptienne, ces lamentations, ce noir, chez les
femmes, notamment Hakima, la mère de Bahi qui révèle une
tradition presque une prédisposition au deuil : un deuil
pour un événement passé et celui anticipant l’aventure de
Bahi. Mais que dire du héros problématique ? S’il est
égyptien, il découle quand même de Peer Gynt : le passage
par l’aliénation, la psychose, toutes sortes d’aberration.
Un des aspects les plus spectaculaires de la pièce est cette
sorte de descente aux enfers.
Dans
l’œuvre d’Ibsen, le héros, à la recherche d’aventure et
d’amour, se retrouve dans un monde de trolls et de démons.
Le fantastique nordique a été bien rendu avec l’émergence du
monde des djinns, on est alors dans une atmosphère très
Mille et une nuits. Le décor est saisissant, les danses
aussi, cet humour qui atténue la monstruosité et l’épouvante
du contexte où l’homme, Bahi (resplendissant) en
l’occurrence, paraît plus futé que les démons. Dans cet
intermède qui pourrait n’être qu’un rêve de Bahi, il y a une
sorte de critique et de dérision du pouvoir absolu. Le roi
des djinns ressemble bien à Ubu, roi d’Alfred Jarry. Et dans
ce rêve, Bahi retrouve dans la fille du djinn un double de
sa bien-aimée qu’il a perdue à force de s’aventurer dans un
monde du mal : Rouh Al-Hayat, appellation qui veut dire (l’esprit
de vie) et qui relève aussi de l’imaginaire conté par
Shéhérazade.
Dans ce
parcours tortueux, Bahi avait commencé par déshonorer sa
promise, fait inadmissible dans la campagne égyptienne. Un
choix gratuit, le mal pour le mal. En fait, un homme et
surtout un héros de ce type qui serait bien un héros de
notre temps, n’est pas conséquent. C’est le point de départ
d’une chute voulue. Elle figure aussi dans Peer Gynt, mais
elle a un accent plus tragique dans le contexte égyptien
qu’a su bien rendre l’adapteur.
C’est
l’alibi parfait pour plus d’insertion dans un monde de
brigandage. Le héros d’Ibsen se rend au Maroc, où il fait
fortune dans l’esclavage. Son navire, contenant toutes ses
richesses, lui est volé par son partenaire en affaires.
C’est le même succès et échec de Bahi mais transposé dans la
modernité de l’affairisme. Ici, on retrouve des hommes qui
sont la caricature des grands profiteurs de l’Infitah menant
alors à l’occidentale, difficile transition pour ces gens de
la campagne égyptienne, puisque c’est le même groupe de
personnes d’abord hostiles à Bahi, puis devenant ses
suivants et acolytes, en attendant de bondir sur lui, qui le
suivent en permanence même lorsqu’il passe par l’asile.
Evidemment, ils ne le suivent pas lors du retour sur soi
fait de solitude. Seul le rejoint Aïn Al-Hayat. Mais a-t-elle
vraiment existé ? Un vœu, un souhait ... Lorsque le rideau
tombe, c’est le noir.
Un des
avantages de la pièce qu’a su rendre avec beaucoup de succès
le talentueux metteur en scène Mohsen Helmi, c’est ce
contraste entre un schéma somme toute tragique et une
opérette où la musique, le chant et la danse ont beaucoup
d’entrain et de vivacité. La diversité et l’imagination
dominent, grâce aux musiciens et danseurs de la Troupe
nationale de musique populaire. Et ce contraste n’est-il pas
en fait l’expression de la vie telle qu’elle est ? Un jour
de juillet, permet aussi au chanteur Ahmad Ibrahim qui a
joué le rôle de Bahi de mettre en valeur une belle voix
orientale Nayyéra Aref, l’insaisissable amoureuse, est aussi
un talent émergent. Laïla Gamal, Hakima, célèbre star, a
incarné avec maestria une triste mère, sans oublier les
poèmes de Said Al-Faramawi et la musique de Mohamad Baher.
Deux
mondes qui se rejoignent. D’ailleurs Ibsen est bien amoureux
de l’Egypte et dans Peer Gynt il y a une scène au Caire où
le héros s’adresse au Sphinx : l’origine première du mystère
de la vie et des hommes.
Ahmed
Loutfi