Festival international du film de marrakech.
La septième édition, qui s’est achevée le 15
décembre, a plongé dans l’univers des familles déchirées, ce
nous-mêmes à multiples facettes, qu’il soit père, mère,
enfant, frère ou sœur.
Petites cellules en souffrance
Au
Festival, le choix n’était pas indifférent. Il suffisait de
voir défiler à l’écran les films de la compétition pour
constater qu’ils servent tous complaisamment la même
problématique : la survie de la famille et les problèmes qui
altèrent ses membres dans le monde d’aujourd’hui. Quelques
films tels Funuke Show Some Love, You Losers (montrez un peu
d’amour et vous perdez) du Japonais Daihachi Yoshida, The
Trap (le piège) du Serbe Serdan Golubovic, Wolfsbergen (le
suicide) du Néerlandais Nanouk Léopold, The Savages (la
famille sauvage) de l’Américaine Tamara Jenkins et enfin
Man’s Job (un travail d’homme) du Finnois Aleksi Salmenpera,
illustrent plus pertinemment que d’autres cette thématique
centrale. Un même réalisme semble s’imposer dans tous comme
une qualité visuelle majeure du moment, comme si la caméra
s’autorisait à porter un regard proche des matières de notre
environnement.
Quand Yoshida condamne sans appel l’égoïsme de son
personnage principal, Sumaki, une actrice déchue, rentrée de
Tokyo dans son village du Sud pour mettre en péril
l’équilibre fragile de son frère et de sa sœur Yikumo, il
offre à celle-ci la possibilité de s’inventer une autre vie,
un autre rapport de conscience par rapport à son aînée qui
abuse de tout pour l’argent. Les plans baroques colorant le
banal d’une atmosphère où Yikumo illustre en bandes
dessinées les drames dus à la conduite de sa sœur, évoquent
un monde où devient poreuse la frontière du merveilleux, et
la rupture possible avec l’insouciance de Sumaki. Toute la
complexité du film réside dans ce pouvoir de dérision
triomphant de la déchéance. Il en va autrement dans Trap du
Serbe Serdan Golubovic, où l’on diagnostique selon l’auteur
« la difficulté pour la génération de 35-40 ans de trouver
une certaine stabilité dans l’époque de transition que vit
la Serbie ». Le cinéaste intervient dès lors sur un chapitre
nouveau du métier de vivre et non du plaisir de vivre. Le
film est centré sur les états d’âme de Mladen, son
protagoniste, un chef de chantier de construction, sa
culpabilité et sa peur d’avoir gâché la vie des siens. Son
fils souffrant de malformation du cœur, il se trouve
confronté au dilemme de devoir tuer un homme pour se
procurer l’argent nécessaire à son opération du
commanditaire du crime qui veut éliminer un rival. Eclatant
la chronologie, ne gardant que les détails psychologiques de
son aveu du crime, le cinéaste atténue l’enjeu de
culpabilité. Tandis que le drame du meurtre signe la fin de
son innocence, contraint d’affronter le monde et d’assumer
son acte, l’accident provoquant sa mort le libère,
l’initiant à l’expérience éthique d’un monde transformé en
terrain de tourments et d’affrontements dont l’auteur exige
qu’il prenne fin.
Un même programme de parents au bord du gouffre et du
suicide et un déficit d’affection chez leurs enfants, qui
les place dans une impuissance retorse, se trouve au cœur de
Wolfsbergen et The Savages. Le réalisme est fait de
constants reports d’information, d’enfoncement progressif
dans la matière narrative à travers le journal rétrospectif
d’un père au bord du suicide, dans le premier film, ou par
le biais de bouleversements mus par une série de distorsions
cruelles affectant les personnages, dans le second. La mise
en scène réduite à un montage de certains passages atones se
gonfle d’une douceur morbide où la complicité entre couples
glisse vers la crise. Des séquences suffisent cependant à
elles seules à crever l’abcès. Dans une quiétude suprême,
les parents décident de pardonner à leurs enfants leur
indifférence pour les libérer des artifices que le manque de
pesanteur et de grâce ont disposés autour d’eux.
Enfin Man’s Job semble aussi travaillé par le mélodrame et
la psychologie se déployant par a-coups ou épanchements,
violence ou cruauté dans la conduite grotesque mais combien
déchirante de Juha, un père de famille, acculé à la misère
due au chômage, qui le pousse à se prostituer pour en
affranchir sa famille. Le décalage est assez inouï entre la
succession de rituels érotiques qu’adopte Juha pour
satisfaire les impulsions de femmes en manque d’amour et de
sollicitude et la sobriété de la résistance du personnage
face à la menace d’éclatement. Son pauvre plan le condamne :
il assure la survie de toutes ces femmes délaissées mais
ruine la vie des siens. L’exaltation noire flamboie dans les
interstices de cette œuvre qui trouve sa respiration dans
l’enchaînement d’une logique du pire qui trouve ses limites.
Le moment de pur divertissement
Un des nombreux effets bénéfiques du festival était de
réserver au public des moments de pur divertissement avec
deux films projetés hors compétition, Flying Lessons
(l’envol) de l’Italienne Francesca Archibugi et Whatever
Lola Wants (les désirs de Lola) du Marocain Nabil Ayouch.
L’étonnante alchimie de la matérialité brute des corps et
des objets et l’agencement érotique des rapports au désir,
au temps, qui défient tous les clichés et toutes les
simplifications confèrent beauté et émotions au sens plein à
ces deux films. Dans le premier, aux fins fonds de l’Inde,
et par des détours féconds de l’amour et de l’amitié, deux
adolescents italiens apprennent à avancer dans une confiance
renouvelée vers la maturité et la présence de soi-même. Le
second film opère un pied de nez à tous les obstacles qui
s’articulent autour d’un discours de repli identitaire et
religieux sinistrement en phase avec les exactes
revendications de liberté et d’évolution de notre temps.
Lola, personnage intensément physique, traverse le film
comme un toboggan. Son drame intérieur ne nous intéresse
pas, seule compte sa connexion à ce qui l’entoure, une
aspiration à l’élévation (poétique et lyrique). Cette
mission d’élévation, Lola l’accomplit brillamment en bout de
course, emporté au zénith par la danse du ventre qu’elle
apprend d’une chevronnée du métier au Caire, Ismahan,
qu’elle soustrait au repli et à la souffrance. L’élévation
de Lola est une injonction pour nous tous à prendre de la
hauteur par rapport à une condition aliénante.
Tout en veillant à satisfaire les goûts de tous, le festival
a su s’attirer l’intérêt de stars de marque tels les
cinéastes japonais Shinji Aoyama, ancien élève de Kurosawa,
l’Américain Abel Ferrara, auteur de succès mondial Mary, et
le comédien Léonardo di Caprio, auxquels il a rendu hommage,
et qui étaient heureux d’apprécier la splendeur de la ville
rouge et le développement harmonieux de sa jeune industrie
des images et des sons.
Amina
Hassan