Moufida Tlatli,
la célèbre cinéaste tunisienne, ayant côtoyé très tôt le
monde de tourments mais aussi de glamour des femmes, s’est
fait le chantre de leur libération morale.
Le bonheur de combattre avec des images
Rencontrer Moufida, c’est un peu avoir rendez-vous avec une
enfant ayant mûri précocement en se faisant l’écho de mille
vies de femmes et de leurs paroles. La liberté ? Moufida en
fait l’apprentissage à sa façon, par la base.
L’apprentissage, ce sont les dialogues par grandes nuits
étoilées des femmes de son petit village de Sidi-Bou-Saïd,
qui affichent leur dignité et refusent de se plaindre de
leur sort, du manque d’amour, du vide laissé par les hommes
occupés à satisfaire d’autres désirs, d’autres quêtes. C’est
la découverte de cette cohue de femmes malmenées, fatalistes
mais tendres, capables de rire et de chants comme de
sagesse, dans un mélange d’amour et d’ironie face à
l’épreuve du réel.
Comme disait Beckett : « accrochez-vous à votre désespoir et
chantez-nous ça », Moufida s’est rendue disponible au chant
de ces femmes au milieu desquelles elle a grandi, qui
domptaient le silence et la souffrance pour en tirer leur
force de survie. Son œuvre prolonge leur scansion,
l’interprète. Les entrées qui ouvrent sur l’univers de
l’artiste sont l’amour, le souci de l’autre, la solidarité,
la souffrance et le handicap. Son père, propriétaire d’une
station d’essence qui servait aussi de lieu pour louer des
vélos, a vu son commerce saboté par les Allemands pendant la
deuxième guerre mondiale. Brisé, sans ressources, il se sent
diminué dans sa virilité et s’éclipse de l’espace aussitôt
occupé par les femmes qui prennent en charge la survie de la
famille. Il trempe son ennui dans l’alcool et la compagnie
des aristocrates qui l’entretiennent et apprécient son
humour grinçant. Dès lors, la mère de Moufida s’occupe de
l’éducation de ses six frères et sœurs, et sa tante renonce
au mariage et se met à coudre des robes aux femmes du
village afin d’aider sa sœur.
Cependant, les frères de Moufida ne parviennent pas à
s’affranchir de la honte du destin étriqué de leur père. Ils
ne pouvaient pas évoluer psychologiquement et positiver leur
vie, à l’instar de leurs camarades qui avaient pu
s’identifier au destin glorifiant de leur père. « Ils
vivaient en décalage entre le désir et la réalité »,
explique Moufida. Toutefois, celle-ci n’était pas une fille
à se laisser ronger par les regrets, elle aime trop la vie
pour se laisser gagner par le désespoir et la frustration.
Enfant, elle assiste aux veillées de ses tantes, voisines et
cousines qui fréquentaient sa tante couturière, écoute leur
silence et se nourrit de leurs histoires, scrute les
épisodes les plus marquants de leur vie : le travail
ménager, l’éloignement du mari, la tyrannie d’une
belle-mère, les sorties pour le souk ou le bain collectif et
les aventures galantes qui les rassurent, auxquelles prend
part Moufida en discrétion. Elle a le sens des dialogues, un
stock de mémoire, elle devrait donc écrire pour le cinéma.
Mais elle ne découvre pas encore ce don.
Étiquetée par ses profs intellectuellement précoce, elle
fait à douze ans la lecture de Proust, Faulkner, Tennessee
Williams pour chercher prétexte à une découverte des mots de
la facilité, de l’insouciance. « Proust est juste dans ses
mots, ses sentiments, ses émotions avec délicatesse et
élégance. Il aide à traverser les temps perturbés »,
souligne-t-elle. Brillante dans ses études, elle prend en
charge ses dépenses de scolarité et d’habillement pour ne
pas être privée d’école en raison de la misère de ses
parents. Elle donne des leçons particulières aux enfants du
village et brode des mouchoirs et serviettes que lui
procurent les religieuses d’un archevêché. Elle assouvit
aussi sa passion d’imaginaire en fréquentant les films
égyptiens dans les ciné-clubs situés à 2 km de son petit
patelin.
Mais voilà que le malheur la frappe lors d’un déplacement
pour voir un film. Un jeune débile se rue sur elle et tente
de la violer. Elle se débat vigoureusement pour s’en
débarrasser et le gardien d’une mosquée qui entend ses cris,
tire des coups de feu qui font fuir son agresseur.
Cependant, par la suite, elle se trouve bouleversée, en
évanescence, tremblant devant le jugement des hommes qui ne
lui reprochaient que d’être belle et attirante. Son seul
vice était d’être une femme. Son père, l’attendant au seuil
de la maison, la gifle violemment et lui interdit l’école et
le cinéma. Commence alors pour elle une longue quête, dans
laquelle elle donne toute la puissance de son imagination. «
Je voulais imperceptiblement faire une œuvre qui serait
comme la compensation tardive à l’humiliation que j’ai
essuyée sans pouvoir me défendre et face à laquelle j’étais
démunie».
Y a-t-il un fil directeur dans nos vies, dans la vie en
général ? Dans la vie de Moufida, il y en a un à coup sûr :
l’amour de la fiction. En jouant au plus près avec la
jubilation de la fiction, elle a forgé sa vie, sa place dans
son temps. Ses voisins raisonnent son père pour qu’elle
retrouve le chemin de l’école et du cinéma qu’elle chérit
plus que tout. « Ne jamais se résigner, ou subir », sera la
loi qui lui permet de ne jamais diminuer son admirable
énergie et vivacité devant le désespoir.
Son prof de philo, un Français, note son engouement pour les
films égyptiens dont elle cite avec fierté des extraits de
dialogues. Il lui conseille dès lors de s’orienter vers la
formation en cinéma. Il lui procure des formulaires
d’inscription à l’Idhec à Paris pour qu’elle les étudie.
Désormais, la renaissance lui est possible dans un paysage
loin et nouveau. A l’Idhec, elle apprend le métier de
scénariste et de monteuse, car les autres sont réservés
exclusivement aux garçons. Chaque soir, elle devait
fréquenter la Cinémathèque de Chaillot pour voir un film
dont elle devait rendre compte du découpage et de la
construction, au cours, le lendemain. Ayant eu vent de sa
maîtrise, le cinéaste tunisien Abdellatif Ben Ammar lui
confie le montage d’un court métrage La Mosquée de Kérouan
et un long métrage Segnane. « J’étais une petite fille qui a
appris à poser ses marques », dit-elle, se souvenant de ce
début marquant. Par la suite, elle reçoit un télégramme du
cinéaste algérien Merzak Allouache, lui demandant de monter
son film de qualité Omar Gatlato sur des adolescents non
désœuvrés, mais pratiquant de petites besognes pour échapper
à la misère et la précarité. Le film qui augure déjà sur les
problèmes qui provoquent l’émergence de l’intégrisme en
Algérie est bien accueilli à Cannes, redorant la renommée de
Moufida.
Elle se pique au jeu du montage. « Le montage correspond à
ma personnalité de perfectionniste à outrance. J’ai appris à
trouver une solution à l’agencement des plans pour donner
rythme et temporalité au film ». Elle reconnaît humblement
que : « Le monteur n’est pas le maître d’œuvre. Son travail
technique dépend de la matière apportée et décidée par le
metteur en scène. Si les plans ne sont pas bons, cela s’en
ressent dans le montage ». Ainsi, elle apprend
inconsciemment le métier de réalisateur en discernant les
erreurs et les perfections de cinéastes avec lesquels elle a
collaboré.
Cependant, passer à l’acte de réalisation tarde un peu. La
maladie de sa mère la pousse dans cette voie. Souffrant
d’Alzheimer, Moufida devait l’emmener en promenade en
voiture au bord de la mer pour calmer ses accès à la colère.
Pendant le sommeil de sa mère, Moufida, à proximité de la
mer rideuse étendue à ses pieds, lit des journaux et des
revues et note sur un carnet des songes. Progressivement,
elle écrit 90 pages qui deviennent plus tard le scénario de
son premier long métrage à succès mondial Le Silence des
palais. Le personnage de l’enfant y est un alter ego de
l’artiste qui suit les détails des tâches de sa mère,
domestique au palais d’aristocrates. Il y a autant de
dénonciation des horreurs de la servitude que de mise à jour
des enjeux de pouvoir, réduisant la mère à cette condition
d’ombre isolée et désolée à l’instar des contraintes et
difficultés qui ont affecté la vie de la propre mère de la
cinéaste. Tout y est prétexte à justifications, détours
logiques servant une morale émancipatrice dans cette œuvre
poignante. Moufida trouve dans la maladie de sa mère la
manifestation d’une révolte intérieure et d’un besoin de
rompre avec les devoirs accablants et pressants qu’elle
devait assumer tout au long de son existence. Elle se sent
proche de cette mère à qui elle doit son métier de
réalisatrice, parce qu’elle représente symboliquement pour
elle la part de sa vie qu’elle veut oublier, sa maigre
destinée de résignation. « Il faut beaucoup de sagesse pour
accepter la vie, ses limites. Mais il faut comprendre que
l’on est défini autant par les chemins que l’on a choisis
que par ceux que l’on a écartés. Et avoir toujours la
lucidité de se dire que ça pourrait être mieux, différent »,
affirme Moufida.
Son second long métrage Saison des hommes est de nouveau une
histoire de femmes où elle laisse resurgir la mémoire d’un
passé, où le déficit d’hommes et d’amour se fait sentir, et
les femmes cherchent à se défaire de l’autorité abusive des
belles-mères, de l’enfermement et du joug d’un quotidien
difficile à gérer. Comme Moufida sait explorer le vide que
laisse le manque d’amour, elle dit aussi comment il peut
nourrir la vie. « Mohamed, mon mari, a su me soutenir dans
mon métier et me rendre heureuse. Il emmenait les enfants
assister à mes séances de travail pour les convaincre de mon
effort d’assurer le confort de la famille. Ils ont su très
tôt se prendre en charge sans traverser les crises de
l’absence d’un parent ». Néanmoins, quand elle savoure un
repas à Paris ou le port d’un vêtement de mode, elle pense à
sa sœur et à ceux qui en sont privés. « Je me sens fragile
face au bonheur. Je me mets à pleurer sans m’arrêter.
Certains trouvent cela absurde. Mais je me sens bouleversée
devant le bonheur si je ne peux le partager, l’offrir aux
autres ». Elle culpabilise car elle se veut la consolatrice
des défavorisés, combattre l’ennemi de leur bonheur.
« Tout artiste a le souci de s’approprier son œuvre, de lui
imposer son vouloir, son rythme et son tempérament. Faire
des films sur les femmes, je tiens là un sujet en or. Mais
je voulais prouver que je pourrais faire un film en y
ajoutant intrigues et personnages différents ». Le film
qu’elle prépare actuellement, Jardin intérieur, est un
policier non « speedé », sur une tentative de meurtre qui
emmène à enquêter au sein d’une famille sur les raisons qui
y conduisent. Elle y fait un retour aux sources dans son
bourg de Sidi-Bou-Saïd, où la végétation est odorante et
crissante dans des ruelles tortueuses, où il fait bon vivre.
Et où elle sait quelle vérité peuvent cacher les murs
dominants et les secrets que dissimulent subtilement les
intérieurs.
Influencée par Proust, qu’elle a lu très jeune, elle pense :
« Il n’ y a aucune consistance du moi ... jamais de quoi se
faire gloire, ou tirer avantage de sa propre identité. Il
faut toujours se remettre en question, creuser davantage.
Inventer de soi-même pour se tenir compagnie ».
Amina
Hassan