Le Quatuor de Durrell
vaut mieux que la Trilogie de Mahfouz
Mohamed Salmawy
Le 11 décembre était la date du 96e
anniversaire de Naguib Mahfouz.
Une date qui a coïncidé avec l'événement important qui a été célébré
grandement, celui du 50e anniversaire de la publication de sa
célèbre trilogie. Deux événements qui sont passés inaperçus, à l’exception de
l'Université américaine qui organise une cérémonie annuelle à l'occasion de
l'anniversaire de Naguib Mahfouz.
Une grand événement qui n'a lieu que rarement s'est déroulé, celui de
l'anniversaire de la publication de l’une des œuvres les plus importantes de la littérature mondiale. Il s'agit du
chef-d'œuvre de Naguib Mahfouz,
la Trilogie composée de ses trois romans-clés : Impasse des deux palais,
Le palais du désir et Le jardin du
passé. Cette trilogie que le monde entier connaît dans les différentes langues
par « la Trilogie du Caire ».
50 ans
sont déjà passés depuis la première publication de la Trilogie en 1957. Elle
était un trait marquant dans l'histoire du roman arabe. Depuis sa révélation
sur le plan mondial, elle devint également un trait marquant de l'histoire
universelle. Elle a valu à son auteur le prix littéraire le plus prestigieux. du monde, à savoir le prix Nobel.
L'importance
de la Trilogie (1 500 pages) ne revient pas uniquement au fait qu'elle ait
été signée par l'un des plus importants romanciers du XXe siècle et
lauréat du Prix Nobel de littérature, mais également parce qu'elle retrace le
cheminement historique de l'âme de toute une nation au cours d'une des plus
importantes périodes de l'histoire moderne. Ce, à travers trois
générations successives issues d'une même famille de la classe moyenne.
Nombreux
ont été les ambassadeurs étrangers qui m'ont dit avoir discerné la nature du
peuple égyptien et avoir connu son histoire avant d'assumer les fonctions de
leurs postes au Caire à travers la lecture de la Trilogie de Naguib Mahfouz, plus qu'ils ne
l'ont compris à travers les livres de politiques et d'économie.
Littérairement
parlant, la trilogie est considérée aux yeux des critiques internationaux comme
l'un des sommets du réalisme en littérature, à travers laquelle Naguib Mahfouz a atteint l'apogée
de cette période. Après cette trilogie, et suite à une longue période de 7 ans
où il s’est trouvé dans l’incapacité d'écrire, Naguib
Mahfouz a transcendé le réalisme vers de nouveaux
horizons de l'écriture avec de nouveaux moyens artistiques.
La
trilogie est considérée comme l'une des grands moments de notre vie littéraire.
La date de sa parution est un tournant décisif dans l'histoire du roman arabe
et mondial. Il fallait donc absolument la célébrer.
La
Grande-Bretagne a tenu en 2002 une cérémonie pour célébrer le 80e
anniversaire de la parution du roman de James Joyce Ulysse. En 2003, la France
a, de son côté, également célébré le 90e anniversaire de la parution
des premiers volumes qui constituent l'ouvrage de Marcel Proust A la recherche
du temps perdu. Deux œuvres qui ont pratiquement changé la face du monde de la
littérature au XXe siècle. Il était à notre tour, nous aussi, de
célébrer cette année le 50e anniversaire de la parution de la
célèbre Trilogie de Naguib Mahfouz.
La
cérémonie a comporté un colloque scientifique auquel ont pris part des
professeurs et critiques mettant en relief les différents aspects de la
trilogie qui étaient inconnus du public. Une soirée a été organisée au cours de
laquelle le grand comédien Youssef Abou-Warda a lu
des parties de la trilogie, accompagné d'un arrière-fond musical de musique
classique arabe sous la direction du grand musicien Albert Elias.
Tel
était une partie de l'héritage que nous a légué Naguib
Mahfouz dont nous allons célébrer ces jours-ci, et
plus précisément le 11 décembre, le 96e anniversaire de sa
naissance. C'est une partie du crédit qui fait notre fierté parmi les nations. Cette
célébration est venue confirmer au monde entier la grande valeur de l'Egypte et
de son grand homme de lettres.
Si
vous n'avez pas entendu parler de cette cérémonie, c’est parce qu’elle n'a pas
eu lieu en Egypte, le pays de Naguib Mahfouz, qu'il a éternisée dans ses ruelles et ses romans. Cette
célébration a effectivement eu lieu en Israël et avait pour intitulé « Le
Caire, hier et aujourd'hui » et a été tenue sous la supervision du
professeur renommé de littérature Sasoon Sumich. Mais peut-être est-ce pour une autre raison, celle
de la célébration du Quatuor de Lawrence Durrell à la
Bibliothèque d’Alexandrie.
Ainsi,
les Israéliens ont tenu à célébrer l'événement, passé inaperçu dans le pays
natal de l'homme de lettres, créateur de Sayed Ahmad Abdel-Gawwad ou Si Sayed, l'un
des personnages les plus célèbres de la littérature arabe contemporaine. Ce
personnage de la trilogie despote et autoritaire symbole du machisme est devenu
tellement incontournable que j’ai parlé avec Naguib Mahfouz de ce héros qui s'est ancré dans la mémoire
collective des Egyptiens. En devenant proche de la famille Mahfouz,
je m’aperçus très clairement que Mahfouz n’avait rien
à voir avec ce personnage de roman. Je trouvais que Mahfouz,
le père de famille, était loin d'être à l'image de Si Sayed.
Je lui ai demandé quelle était l'origine de cette personnalité, d'autant plus
qu'elle a incarné un type de personnage qui existait depuis longtemps dans
notre société orientale. Il a rétorqué : « C'est la vie qui me l'a
inspiré, toutes les familles comportaient un Si Sayed,
mais ceci dans une génération antérieure à la nôtre. Pour moi, Si Sayed était un amalgame de personnages, bien que mon père
ne lui ressemblait guère », a-t-il commenté. « Au contraire, il était
complètement à l’encontre. Il était démocrate au sens vrai du terme, gentil,
avait bon cœur et adorait la musique et le chant ». Cette dernière
particularité est ce qu'il avait en commun avec Si Sayed.
L'amour de celui-ci pour les femmes, il l’avait puisé de son oncle qui
s'appelait Saïd. Alors que sa dureté de caractère, c'est un voisin dans leur
vieille maison à Maydan Al-Qadi,
à Gamaliya, qui s'appelait Am
Béchir, qui la lui a inspiré. Sa femme se plaignait, selon Mahfouz,
longuement de son caractère à sa mère. J’ai emmagasiné en moi pendant plus de
15 ans tous ses traits de caractère jusqu'à l'écriture de la trilogie. L'unique
personnage de sa famille qui avait un caractère proche de Si Sayed était le mari de sa sœur Zeinab
qui était originaire de Haute-Egypte. Le personnage
de Si Sayed dans la trilogie était différent des
personnages qui l'ont inspiré dans la mesure où il menait une double vie, une
le matin et l'autre le soir. Il incarnait ainsi un exemple d'hypocrisie sociale
qui régnait à l'époque et que l'on ne retrouvait nullement dans les personnages
qui l'ont inspiré et qui étaient extrêmement purs et transparents, comme il me
l’a affirmé.