Développement.
Marsa Alam, sur la mer Rouge, située à environ 750 km du
Caire, offre des paysages vierges qui attirent les
investisseurs touristiques. L’absence d’infrastructures et
de services rend cependant la vie difficile pour les jeunes
travailleurs qui viennent des 4 coins d’Egypte.
Les tourments d'un paradis
«
Chagara » (arbre), un nom insolite pour désigner un village
de vacances sur la mer Rouge. Le lieu semble à l’état
vierge. Un camp aménagé avec des tentes et des chalets,
style bédouin, accueille les touristes qui aiment la nature
et la mer loin de tout artifice. Un des patrons des lieux
est Hossam Hassan, un passionné de la mer. Il est l’un des
premiers à être venus dans ce coin naguère retiré. Il se
rappelle le jour où il a débarqué dans cette région ne
trouvant sur ce littoral qu’une poignée de personnes. Il ne
cesse de répéter que Marsa Alam est comme une sirène dont on
ne peut résister au chant. De toute façon, lui, il a
toujours aimé la mer. Ancien officier de la Garde
présidentielle, il est le fils d’un commandant des
garde-côtes de la région. Il la connaît donc parfaitement et
a eu la chance d’explorer ses recoins, même si pour y
accéder il fallait alors une autorisation militaire car
certaines zones étaient interdites. Autre passion qui a
décidé de sa vocation : son baptême de plongée sous-marine.
Dès lors, il fallait abandonner sa profession. « J’ai
découvert un monde sous-marin riche et coloré ». En 1988, il
ouvre un club de plongée itinérant avec Karen Opstal, une
Hollandaise, aussi passionnée que lui de la mer pour faire
découvrir aux amateurs de plongée sous-marine une faune et
une flore d’une indicible beauté partant du sud de Qosseir à
Chalatine. « 333 km de côte comprenant 37 jolies baies aux
eaux incroyablement turquoise, où nous passions trois jours
avec nos équipements modestes qu’il y ait des clients ou pas
».
Hossam commence alors à faire la promotion de son club de
plongée dans certains pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne
et la Grande-Bretagne. Sept ans plus tard, ces espaces
inviolés commencent à accueillir des explorateurs, et c’est
le Robinson Crusoé de la région qui les recevait. En 1995,
un membre de l’Organisme de la promotion touristique est
venu pour demander après lui. L’essor touristique commençait
et il fallait que notre aventurier se fixe. Il a donc
construit un centre de plongée à Marsa Chaqra (port de la
blonde) au nord de Marsa Alam (Red Sea Safari Diving).
Aujourd’hui et après une dizaine d’années, la région a
changé d’aspect et comprend 37 établissements touristiques.
Et Hossam, fier de son statut de pionnier, en possède, lui,
trois. Cependant, son principal souci est de conserver
l’aspect primitif de la région. Il regrette le fait que
certains investisseurs viennent monter des projets et ne
tiennent pas compte de l’environnement écologique et de la
richesse de la côte qu’il connaît par cœur. Ils ont choisi
des terrains en bordure du littoral, où se trouvent les
récifs de corail, rendant ainsi impossible l’accès à la mer.
En fait, la région de Marsa Alam que Hossam vénère est
devenue aujourd’hui un site touristique important attirant
de nombreux investisseurs surtout depuis la construction de
l’aéroport, il y a six ans.
Depuis, ce sont des milliers de jeunes qui affluent vers
Marsa Alam pour chercher une opportunité de travail. Des
jeunes qui viennent des quatre coins du pays, du Caire, de
la Haute-Egypte et même des régions de bédouins. Maître
d’hôtel, guide touristique, agent de safari, chauffeur,
barman, réceptionniste, instructeur de plongée … les métiers
liés au tourisme ne manquent pas.
Cependant, ces aventuriers n’ont pas la vie facile même
s’ils sont entourés du plus beau paysage au monde, mer d’un
bleu turquoise, des montagnes aux reflets rougeâtres et un
ciel limpide. Des conditions de vie qui font parfois fuir
certains et des difficultés qui ne font que ralentir la mise
en valeur de la région qui essaye à tout prix de préserver
sa nature vierge. Et si au départ, Hossam a vécu sous une
tente puis dans une caravane sans électricité, ni eau
potable ni téléphone, il habite aujourd’hui une modeste
villa sur la côte et possède un générateur et son cellulaire
le lie à tout.
Ces jeunes, cependant, souffrent d’un manque de commodités.
Ahmad et Waël, deux jeunes, l’un originaire de Charqiya, en
Basse-Egypte, et l’autre de la ville de Qosseir à une
centaine de km de Marsa Alam, travaillent dans un
établissement touristique, Brayka Bay, qui a transformé ce
beau littoral en hôtels cinq étoiles.
Et bien qu’ils expliquent que le boulot à Marsa Alam est
rentable puisqu’ils séjournent et prennent leur repas
gratuitement à l’hôtel où ils travaillent, ce qui leur
permet d’économiser leurs salaires, ils ne peuvent ni aller
voir un film ni même dépenser leur argent dans un souk ou un
centre commercial, car aucun de ces services n’existe
encore. En attendant l’inauguration du méga-projet de
Porto-Ghaleb qui changerait le visage de la région. « Je
vois ma famille tous les cinq mois car le trajet est long.
Si je prends le bus à 20h, c’est le lendemain que j’arrive
chez moi. Je fais le voyage dans un bus mal équipé et peu
confortable et je dois payer 200 L.E. aller-retour. Un
trajet qui peut parfois prendre plus de temps à cause des
barrages de la police. Nous sommes souvent maltraités et on
doit attendre parfois des heures afin que la police puisse
vérifier mon identité alors que je porte sur moi mon permis
de travail et tous mes papiers sont en règle », raconte Waël,
interrompu par Ahmad, en colère et qui ajoute que ce genre
d’attitude ne devrait pas exister, puisque « nous circulons
dans notre pays ». Pour lui et son copain, c’est un voyage
de souffrance qui leur fait perdre du temps et parfois leur
travail. « Aujourd’hui, nous devrons recevoir des ouvriers
pour travailler sur l’extension d’un hôtel, ils ont été
retenus à Ras Ghareb, ceci va retarder le travail ».
Des craintes sécuritaires
Un
problème que confirme Sami Morcos, directeur général de
l’hôtel, originaire de Béni-Souef et qui a passé une bonne
partie de sa vie aux Etats-Unis. Il explique que ce genre de
tracas retarde le travail. A titre d’exemple, une extension,
qui doit prendre un an et demi, peut s’étendre sur deux ans
ou plus. « De longs trajets, un manque d’équipements et de
services qui font que n’importe quel besoin de la vie
quotidienne, y compris les matériaux de construction, est
ramené d’Hurghada, du Caire ou de Qéna », explique-t-il. Et
d’ajouter : « L’hôtel emploie 400 Egyptiens, et même si ces
travailleurs supportent la vie en solitaire, dès qu’ils
prennent congé pour rentrer chez eux, ils doivent subir le
calvaire au cours du trajet. Le bus de l’hôtel chargé de 50
personnes peut être arrêté toute une journée si l’un d’eux
oublie son permis de travail. C’est illogique. De simples
commodités peuvent rendre la vie plus facile », dit-il. Et
pas question pour les jeunes de séjourner avec leur famille
à Marsa Alam. Les logements à Marsa Alam, située à 60 km de
l’aéroport, sont excessivement chers, entre 1 000 à 2 000
L.E. de loyer par mois, en plus du manque de moyens de
transport sans compter que la vie est excessivement chère.
De plus, il n’y a qu’une école primaire et préparatoire et
une autre secondaire, deux écoles azharites et une autre
technique et pas une seule université dans la région. «
Difficile d’habiter ici avec nos familles. Beaucoup
d’ouvriers qualifiés préfèrent aller travailler à Hurghada
distante de 280 km pour vivre dans des conditions
meilleures. Certains ont même quitté leur travail dès que
leurs enfants en âge d’école ou d’université ont eu besoin
de leur présence », explique Mohamad Aref, un jeune
ambitieux, manager dans un hôtel et qui, malgré tous les
inconvénients, adore la région et son style de vie. Il
explique que la plupart des jeunes qui travaillent ici sont
des diplômés universitaires, mais certains exercent de
petits boulots. D’agent de nettoyage au management, chacun
selon ses ambitions et compétences. Il explique que la vie à
Marsa Alam demande beaucoup de patience et de persévérance.
« Au début, la ville de Marsa Alam ne comprenait que deux
kiosques presque vides. Dans quelques années, des
supermarchés ont vu le jour, et même une pharmacie. C’est
une question de temps », explique Mohamad. Une vérité
argumentée par le nombre d’entrepreneurs à la ville de Marsa
Alam qui a augmenté de deux personnes à une trentaine en
cinq ans. Cependant, la vie dans un lieu aussi reculé semble
créer des liens d’amitié entre les différentes équipes, le
soir, nous nous rencontrons dans les cybercafés, partageons
les mêmes activités. « Ici, c’est difficile d’avoir une vie
de famille, on ne doit penser qu’au travail », explique
Mohamad qui guette les nouvelles de son épouse et ses trois
enfants à travers Internet. C’est le cas de Réda qui regarde
chaque jour la photo de son nouveau-né Mohamad sur
l’ordinateur. Lui, originaire de Béheira, travaille depuis
trois ans à Marsa Alam et ne voit sa famille que tous les 40
jours. Des concessions à faire à cause de la cherté de la
vie, comme le dit Mohamad Aref. Des conditions de vie qui ne
pourraient convenir aux femmes. Et elles sont rares à Marsa
Alam, comme l’explique Sami Morcos. « Qui accepterait que sa
fille travaille à 750 km loin du Caire ? On a tenté une fois
l’expérience, mais cela n’a pas marché, car ici, 99 % des
gens sont des touristes, le soir, la fille n’a aucune vie
sociale. C’est difficile pour elle de s’attabler à un café
en compagnie de ses collègues ou d’aller jouer avec eux au
billard », ajoute-t-il. Un mode de vie qui plaît à certains
jeunes qui considèrent que travailler dans un cadre aussi
beau est un continuel divertissement. Moustapha, originaire
de Béheira travaille à Marsa Alam, depuis quatre ans. Il a
commencé comme agent de sécurité puis guide, il explique
qu’il ne s’est jamais ennuyé. Mais, il ne pense pas au jour
où il sera marié. De son côté, Tamer Morcos, Managing
Director et CEO de l’hôtel, explique qu’ils vont prévoir des
logements pour les employés et leurs familles. « Ici, les
investisseurs tentent de tout faire pour que l’on puisse
mener une vie normale », dit-il, en ajoutant que le
gouvernement passe son temps à leur imposer des impôts.
D’innombrables difficultés
Une réalité confirmée par Amir Khater, un autre investisseur
du littoral sud de la mer Rouge et qui semble beaucoup
souffrir de la bureaucratie et de la routine. Dans son
village modeste, en voie de construction, il passe la
plupart de son temps à régler des problèmes du genre,
prendre contact avec plusieurs instances. Son portable ne
cesse de sonner. Des appels d’employés venus travailler et
qui demandent de l’aide pour être libérés. Et il ne cesse de
répéter que tous les Egyptiens ne sont pas des terroristes.
« Est-ce que nous voulons investir ou faire fuir les
investisseurs ? », demande-t-il. Question de chance ou de
mauvais choix ? Il a son propre problème, celui d’avoir une
barrière de plus de 350 m de corail qui bloque l’accès à la
mer. Lui, il pense qu’il faut l’autoriser à creuser une
surface sur les coraux morts. Un avis qui ne plaît pas à
Hossam Helmi ni aux responsables écologiques, qui assurent
que le corail est toujours vivant et qu’il préserve un
écosystème fragile qui conditionne la vie sous l’eau et la
richesse sous-marine et qu’il ne faut jamais le détruire.
Si Amir rencontre des problèmes qui risquent de compromettre
ses objectifs, d’autres résidents demandent plus de sécurité
dans la vie. Fadlallah, Aïda, Mahmoud, des bédouins
Béchariya et Ababda qui travaillent dans les projets
touristiques où ils exercent différents métiers, expliquent
que la route est dangereuse. Et pendant qu’il prépare et
sert « al-gabana » (café préparé à la bédouine), Mahmoud
explique que la route est étroite, peu éclairée la nuit et
que les camions passent à toute vitesse. Ce qui provoque
souvent des accidents mortels. Ahmad, un des jeunes
résidents de Marsa Alam, raconte que son ami intime Essam a
trouvé la mort il y a trois semaines. S’ajoute à cela le
manque d’hôpitaux. L’hôpital public qui a ouvert ses portes
depuis 4 ans est mal équipé et manque de personnel qualifié.
Ce sont les investisseurs qui l’ont construit pour les
accidents de plongée sous-marine à Chagara. Les services les
plus vitaux manquent dans la région, mais ceci n’entrave en
rien le développement de Marsa Alam, comme l’explique George
Ghobrial, un des investisseurs, amoureux de la région et qui
pense que malgré tous les problèmes, ceux qui travaillent
ici sont bien chanceux. « C’est un lieu d’une grande beauté,
les terrains ont été vendus à des prix dérisoires.
Aujourd’hui, ils ont atteint des sommes exorbitantes. Il
faut un peu de patience et de persévérance. Le tourisme en
Egypte a besoin d’être bien compris et considéré comme étant
un projet national, ce qui n’est pas le cas », dit l’homme
d’affaires. A 62 ans, il dort très tôt, se lève de bonne
heure, flâne en short et t-shirt et boit du thé vert au lieu
du café. Lui, qui a investi dans le tourisme, suit jusqu’au
moindre détail la construction de son hôtel à Marsa Alam. Il
qualifie son projet comme étant celui de sa vie.
Doaa
Khalifa