Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Les tourments d'un paradis
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 12 au 18 décembre 2007, numéro 692

 

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Nulle part ailleurs

Développement. Marsa Alam, sur la mer Rouge, située à environ 750 km du Caire, offre des paysages vierges qui attirent les investisseurs touristiques. L’absence d’infrastructures et de services rend cependant la vie difficile pour les jeunes travailleurs qui viennent des 4 coins d’Egypte.

Les tourments d'un paradis 

« Chagara » (arbre), un nom insolite pour désigner un village de vacances sur la mer Rouge. Le lieu semble à l’état vierge. Un camp aménagé avec des tentes et des chalets, style bédouin, accueille les touristes qui aiment la nature et la mer loin de tout artifice. Un des patrons des lieux est Hossam Hassan, un passionné de la mer. Il est l’un des premiers à être venus dans ce coin naguère retiré. Il se rappelle le jour où il a débarqué dans cette région ne trouvant sur ce littoral qu’une poignée de personnes. Il ne cesse de répéter que Marsa Alam est comme une sirène dont on ne peut résister au chant. De toute façon, lui, il a toujours aimé la mer. Ancien officier de la Garde présidentielle, il est le fils d’un commandant des garde-côtes de la région. Il la connaît donc parfaitement et a eu la chance d’explorer ses recoins, même si pour y accéder il fallait alors une autorisation militaire car certaines zones étaient interdites. Autre passion qui a décidé de sa vocation : son baptême de plongée sous-marine. Dès lors, il fallait abandonner sa profession. « J’ai découvert un monde sous-marin riche et coloré ». En 1988, il ouvre un club de plongée itinérant avec Karen Opstal, une Hollandaise, aussi passionnée que lui de la mer pour faire découvrir aux amateurs de plongée sous-marine une faune et une flore d’une indicible beauté partant du sud de Qosseir à Chalatine. « 333 km de côte comprenant 37 jolies baies aux eaux incroyablement turquoise, où nous passions trois jours avec nos équipements modestes qu’il y ait des clients ou pas ».

Hossam commence alors à faire la promotion de son club de plongée dans certains pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Sept ans plus tard, ces espaces inviolés commencent à accueillir des explorateurs, et c’est le Robinson Crusoé de la région qui les recevait. En 1995, un membre de l’Organisme de la promotion touristique est venu pour demander après lui. L’essor touristique commençait et il fallait que notre aventurier se fixe. Il a donc construit un centre de plongée à Marsa Chaqra (port de la blonde) au nord de Marsa Alam (Red Sea Safari Diving). Aujourd’hui et après une dizaine d’années, la région a changé d’aspect et comprend 37 établissements touristiques. Et Hossam, fier de son statut de pionnier, en possède, lui, trois. Cependant, son principal souci est de conserver l’aspect primitif de la région. Il regrette le fait que certains investisseurs viennent monter des projets et ne tiennent pas compte de l’environnement écologique et de la richesse de la côte qu’il connaît par cœur. Ils ont choisi des terrains en bordure du littoral, où se trouvent les récifs de corail, rendant ainsi impossible l’accès à la mer. En fait, la région de Marsa Alam que Hossam vénère est devenue aujourd’hui un site touristique important attirant de nombreux investisseurs surtout depuis la construction de l’aéroport, il y a six ans.

Depuis, ce sont des milliers de jeunes qui affluent vers Marsa Alam pour chercher une opportunité de travail. Des jeunes qui viennent des quatre coins du pays, du Caire, de la Haute-Egypte et même des régions de bédouins. Maître d’hôtel, guide touristique, agent de safari, chauffeur, barman, réceptionniste, instructeur de plongée … les métiers liés au tourisme ne manquent pas.

Cependant, ces aventuriers n’ont pas la vie facile même s’ils sont entourés du plus beau paysage au monde, mer d’un bleu turquoise, des montagnes aux reflets rougeâtres et un ciel limpide. Des conditions de vie qui font parfois fuir certains et des difficultés qui ne font que ralentir la mise en valeur de la région qui essaye à tout prix de préserver sa nature vierge. Et si au départ, Hossam a vécu sous une tente puis dans une caravane sans électricité, ni eau potable ni téléphone, il habite aujourd’hui une modeste villa sur la côte et possède un générateur et son cellulaire le lie à tout.

Ces jeunes, cependant, souffrent d’un manque de commodités. Ahmad et Waël, deux jeunes, l’un originaire de Charqiya, en Basse-Egypte, et l’autre de la ville de Qosseir à une centaine de km de Marsa Alam, travaillent dans un établissement touristique, Brayka Bay, qui a transformé ce beau littoral en hôtels cinq étoiles.

Et bien qu’ils expliquent que le boulot à Marsa Alam est rentable puisqu’ils séjournent et prennent leur repas gratuitement à l’hôtel où ils travaillent, ce qui leur permet d’économiser leurs salaires, ils ne peuvent ni aller voir un film ni même dépenser leur argent dans un souk ou un centre commercial, car aucun de ces services n’existe encore. En attendant l’inauguration du méga-projet de Porto-Ghaleb qui changerait le visage de la région. « Je vois ma famille tous les cinq mois car le trajet est long. Si je prends le bus à 20h, c’est le lendemain que j’arrive chez moi. Je fais le voyage dans un bus mal équipé et peu confortable et je dois payer 200 L.E. aller-retour. Un trajet qui peut parfois prendre plus de temps à cause des barrages de la police. Nous sommes souvent maltraités et on doit attendre parfois des heures afin que la police puisse vérifier mon identité alors que je porte sur moi mon permis de travail et tous mes papiers sont en règle », raconte Waël, interrompu par Ahmad, en colère et qui ajoute que ce genre d’attitude ne devrait pas exister, puisque « nous circulons dans notre pays ». Pour lui et son copain, c’est un voyage de souffrance qui leur fait perdre du temps et parfois leur travail. « Aujourd’hui, nous devrons recevoir des ouvriers pour travailler sur l’extension d’un hôtel, ils ont été retenus à Ras Ghareb, ceci va retarder le travail ».

 

Des craintes sécuritaires

Un problème que confirme Sami Morcos, directeur général de l’hôtel, originaire de Béni-Souef et qui a passé une bonne partie de sa vie aux Etats-Unis. Il explique que ce genre de tracas retarde le travail. A titre d’exemple, une extension, qui doit prendre un an et demi, peut s’étendre sur deux ans ou plus. « De longs trajets, un manque d’équipements et de services qui font que n’importe quel besoin de la vie quotidienne, y compris les matériaux de construction, est ramené d’Hurghada, du Caire ou de Qéna », explique-t-il. Et d’ajouter : « L’hôtel emploie 400 Egyptiens, et même si ces travailleurs supportent la vie en solitaire, dès qu’ils prennent congé pour rentrer chez eux, ils doivent subir le calvaire au cours du trajet. Le bus de l’hôtel chargé de 50 personnes peut être arrêté toute une journée si l’un d’eux oublie son permis de travail. C’est illogique. De simples commodités peuvent rendre la vie plus facile », dit-il. Et pas question pour les jeunes de séjourner avec leur famille à Marsa Alam. Les logements à Marsa Alam, située à 60 km de l’aéroport, sont excessivement chers, entre 1 000 à 2 000 L.E. de loyer par mois, en plus du manque de moyens de transport sans compter que la vie est excessivement chère. De plus, il n’y a qu’une école primaire et préparatoire et une autre secondaire, deux écoles azharites et une autre technique et pas une seule université dans la région. « Difficile d’habiter ici avec nos familles. Beaucoup d’ouvriers qualifiés préfèrent aller travailler à Hurghada distante de 280 km pour vivre dans des conditions meilleures. Certains ont même quitté leur travail dès que leurs enfants en âge d’école ou d’université ont eu besoin de leur présence », explique Mohamad Aref, un jeune ambitieux, manager dans un hôtel et qui, malgré tous les inconvénients, adore la région et son style de vie. Il explique que la plupart des jeunes qui travaillent ici sont des diplômés universitaires, mais certains exercent de petits boulots. D’agent de nettoyage au management, chacun selon ses ambitions et compétences. Il explique que la vie à Marsa Alam demande beaucoup de patience et de persévérance. « Au début, la ville de Marsa Alam ne comprenait que deux kiosques presque vides. Dans quelques années, des supermarchés ont vu le jour, et même une pharmacie. C’est une question de temps », explique Mohamad. Une vérité argumentée par le nombre d’entrepreneurs à la ville de Marsa Alam qui a augmenté de deux personnes à une trentaine en cinq ans. Cependant, la vie dans un lieu aussi reculé semble créer des liens d’amitié entre les différentes équipes, le soir, nous nous rencontrons dans les cybercafés, partageons les mêmes activités. « Ici, c’est difficile d’avoir une vie de famille, on ne doit penser qu’au travail », explique Mohamad qui guette les nouvelles de son épouse et ses trois enfants à travers Internet. C’est le cas de Réda qui regarde chaque jour la photo de son nouveau-né Mohamad sur l’ordinateur. Lui, originaire de Béheira, travaille depuis trois ans à Marsa Alam et ne voit sa famille que tous les 40 jours. Des concessions à faire à cause de la cherté de la vie, comme le dit Mohamad Aref. Des conditions de vie qui ne pourraient convenir aux femmes. Et elles sont rares à Marsa Alam, comme l’explique Sami Morcos. « Qui accepterait que sa fille travaille à 750 km loin du Caire ? On a tenté une fois l’expérience, mais cela n’a pas marché, car ici, 99 % des gens sont des touristes, le soir, la fille n’a aucune vie sociale. C’est difficile pour elle de s’attabler à un café en compagnie de ses collègues ou d’aller jouer avec eux au billard », ajoute-t-il. Un mode de vie qui plaît à certains jeunes qui considèrent que travailler dans un cadre aussi beau est un continuel divertissement. Moustapha, originaire de Béheira travaille à Marsa Alam, depuis quatre ans. Il a commencé comme agent de sécurité puis guide, il explique qu’il ne s’est jamais ennuyé. Mais, il ne pense pas au jour où il sera marié. De son côté, Tamer Morcos, Managing Director et CEO de l’hôtel, explique qu’ils vont prévoir des logements pour les employés et leurs familles. « Ici, les investisseurs tentent de tout faire pour que l’on puisse mener une vie normale », dit-il, en ajoutant que le gouvernement passe son temps à leur imposer des impôts.

 

D’innombrables difficultés

Une réalité confirmée par Amir Khater, un autre investisseur du littoral sud de la mer Rouge et qui semble beaucoup souffrir de la bureaucratie et de la routine. Dans son village modeste, en voie de construction, il passe la plupart de son temps à régler des problèmes du genre, prendre contact avec plusieurs instances. Son portable ne cesse de sonner. Des appels d’employés venus travailler et qui demandent de l’aide pour être libérés. Et il ne cesse de répéter que tous les Egyptiens ne sont pas des terroristes. « Est-ce que nous voulons investir ou faire fuir les investisseurs ? », demande-t-il. Question de chance ou de mauvais choix ? Il a son propre problème, celui d’avoir une barrière de plus de 350 m de corail qui bloque l’accès à la mer. Lui, il pense qu’il faut l’autoriser à creuser une surface sur les coraux morts. Un avis qui ne plaît pas à Hossam Helmi ni aux responsables écologiques, qui assurent que le corail est toujours vivant et qu’il préserve un écosystème fragile qui conditionne la vie sous l’eau et la richesse sous-marine et qu’il ne faut jamais le détruire.

Si Amir rencontre des problèmes qui risquent de compromettre ses objectifs, d’autres résidents demandent plus de sécurité dans la vie. Fadlallah, Aïda, Mahmoud, des bédouins Béchariya et Ababda qui travaillent dans les projets touristiques où ils exercent différents métiers, expliquent que la route est dangereuse. Et pendant qu’il prépare et sert « al-gabana » (café préparé à la bédouine), Mahmoud explique que la route est étroite, peu éclairée la nuit et que les camions passent à toute vitesse. Ce qui provoque souvent des accidents mortels. Ahmad, un des jeunes résidents de Marsa Alam, raconte que son ami intime Essam a trouvé la mort il y a trois semaines. S’ajoute à cela le manque d’hôpitaux. L’hôpital public qui a ouvert ses portes depuis 4 ans est mal équipé et manque de personnel qualifié. Ce sont les investisseurs qui l’ont construit pour les accidents de plongée sous-marine à Chagara. Les services les plus vitaux manquent dans la région, mais ceci n’entrave en rien le développement de Marsa Alam, comme l’explique George Ghobrial, un des investisseurs, amoureux de la région et qui pense que malgré tous les problèmes, ceux qui travaillent ici sont bien chanceux. « C’est un lieu d’une grande beauté, les terrains ont été vendus à des prix dérisoires. Aujourd’hui, ils ont atteint des sommes exorbitantes. Il faut un peu de patience et de persévérance. Le tourisme en Egypte a besoin d’être bien compris et considéré comme étant un projet national, ce qui n’est pas le cas », dit l’homme d’affaires. A 62 ans, il dort très tôt, se lève de bonne heure, flâne en short et t-shirt et boit du thé vert au lieu du café. Lui, qui a investi dans le tourisme, suit jusqu’au moindre détail la construction de son hôtel à Marsa Alam. Il qualifie son projet comme étant celui de sa vie.

Doaa Khalifa

 




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