Evénement.
Le cinquantenaire de la Trilogie de
Mahfouz est passé inaperçu en Egypte. Un « oubli »
que les milieux littéraires sont unanimes à déplorer.
Regrettable négligence
Alors que le 50e anniversaire de la publication de Justine
de Lawrence Durrell était
célébré la semaine dernière à la
Biliotheca Alexandrina,
et au moment même où les milieux littéraires égyptiens
célèbrent la mémoire du 96e anniversaire de
Mahfouz, peu se sont rappelés le
50e anniversaire de la publication de son chef-d’œuvre, la
Trilogie (Impasse des deux palais, Palais du désir et Le
Jardin du passé). « La Trilogie se distingue par un style
incroyablement singulier, mais aussi par le fait qu’elle
n’est pas un simple roman. Elle constitue un document
historique important et une référence pour tous ceux qui
cherchent à étudier la société égyptienne et la culture du
pays », explique Youssef Abou-Raya,
romancier d’une génération suivant celle de
Mahfouz et lauréat 2005 du prix
Mahfouz, décerné par
l’Université américaine du Caire.
En effet, cette œuvre, qui dépasse les mille pages, est
souvent considérée comme le point décisif du parcours
littéraire de Mahfouz,
puisqu’elle fut précédée d’une période de recherche de
l’identité qui se révèle dans ses œuvres historiques. «
Cette Trilogie est son projet essentiel, qui n’a cessé de se
répéter dans les œuvres suivantes », explique le romancier
et l’ami proche de Mahfouz,
Youssef Al-Qaïd. « Le roman de
générations est le mot-clef de La Trilogie, on y retrouve la
famille, le rapport entre père et fils, et le temps. Des
thèmes récurrents dans les autres œuvres telles
Al-Harafich, La Chanson des
gueux, ou Les Fils de la médina, qui étaient en germe dans
les romans précédant la Trilogie comme Khan
Al-Khalili. A mon avis, il faut
la considérer comme la colonne vertébrale de l’œuvre de
Mahfouz ».
Un guide aussi bien géographique que social et littéraire
qui a profondément marqué l’esprit égyptien, même de nos
jours. « Le public ne connaît-il pas
Al-Sayed Ahmad
Abdel-Gawwad ou Si
Sayed, sans lire le livre ? Cela
ne veut-il pas dire que c’est une œuvre plus que complète ?
», ajoute
Al-Qaïd. Dans son discours lors de l’attribution du
prix Mahfouz, Youssef
Abou-Raya s’est identifié à
Kamal Abdel-Gawwad (personnage
principal du Jardin du passé. « Tout jeune homme est Kamal
Abdel-Gawwad. Qui d’entre nous
n’a pas connu ses déceptions ? Aucun d’entre nous ne peut
expliquer et décrire avec autant de simplicité et de
perfection le doute, le désespoir et le choc qui ont affecté
ce personnage ».
Sujet d’admiration
Difficile de nier l’apport de la Trilogie à la littérature
égyptienne voire arabe, puisque Mahfouz
y introduit un nouveau style de roman. « Il s’agit d’une
construction littéraire inimitable, dans laquelle
Mahfouz peint des rapports
humains complexes et se révèle doté d’un pouvoir singulier à
écrire un dialogue dramatique pénétrant », analyse
Samia
Mehrez, professeure de
littérature à l’Université américaine. « La Trilogie est
bien évidemment une mine d’or pour tout écrivain, et n’a
cessé depuis sa publication et jusqu’à aujourd’hui
d’influencer la littérature moderne.
Aswani n’est-il pas d’une certaine manière un
aboutissement de la tradition
mahfouzienne ? ».
Une œuvre qui demeurera à jamais le sujet d’admiration de
tout romancier. Son thème et ses personnages retrouveront
toujours leurs ressemblants dans d’autres œuvres, que ce
soit dans la littérature arabe qu’égyptienne. « Mais,
d’après le critique littéraire Khaïri
Doma, personne n’a atteint ce
niveau de maîtrise parfaite des personnages et des
événements, et n’a, avec autant de précision, dressé un
portrait aussi fidèle d’une famille, d’une ville et d’une
société ».
« Aujourd’hui, les jeunes romanciers, à mon avis, ne suivent
pas le chemin de Mahfouz. Non
par rébellion mais par différence, les préoccupations ne
sont pas les mêmes, ni la société. Cela n’empêche pas que La
Trilogie garde son charme littéraire et sa valeur unique »,
ajoute-t-il.
Cinquante ans après sa publication, La Trilogie reste
indétrônable. Pas un écrivain ne dira le contraire. Mais
l’insatisfaction gagne la place parce qu’aucune institution
officielle — ou non officielle — ne s’est chargée de
célébrer cette mémoire. La seule célébration organisée à
cette occasion a eu lieu en Israël, en novembre 2007, sous
le titre « Le Caire, hier et aujourd’hui ». « Je ne dirais
qu’une chose, je suis extrêmement déçu et triste »,
s’indigne Al-Qaïd.
Dina
Abdel-Hakim