Statut personnel.
Les femmes subissent toujours le poids de l’injonction de
soumission, mesure qui les oblige via le tribunal de
regagner le foyer conjugal suite à une séparation. Le
Conseil national de la femme et les ONG mènent actuellement
une campagne contre ce procédé qui a résisté aux réformes de
2000. Enquête.
Infâme soumission
A
76 ans, il a intenté un procès contre son épouse de 21 ans
la sommant de réintégrer son foyer. Ce procès est
actuellement traduit devant le tribunal du statut personnel
du Caire. L’homme en question, un fortuné, a épousé une
étudiante l’été dernier. Après trois semaines de vie
commune, la femme a quitté le domicile conjugal pendant le
sommeil de son mari. Ce dernier estime qu’il a versé une
grande dot à sa bien-aimée qui l’a abandonné au bout de
quelques jours. Quant à la jeune épouse, elle a vite
découvert la supercherie de ce dernier. Le couple était
supposé vivre dans une villa luxueuse mais en fait, elle a
dû habiter dans un modeste appartement. Elle poursuit qu’une
semaine après le mariage, elle a constaté l’avarice de son
mari. Malgré son aisance, il ne se gênait pas de lui
demander des comptes même pour les dépenses alimentaires.
Elle n’a pas voulu intenter un procès de kholea, car elle
aurait eu à rembourser la dot qui s’élève à 100 000 L.E.
Selon Nihad Aboul-Qomsane, avocate et présidente de le
Centre égyptien pour les droits de la femme, l’injonction de
soumission est une procédure juridique qui oblige toute
épouse à regagner le domicile conjugal contre son gré. Au
cas où elle refuserait, elle est considérée comme « nachez »
(réfractaire à la loi). Cela veut dire qu’elle risque de
perdre son droit au divorce et à la pension que lui garantit
la justice. Il arrive même que certains juges lui
interdisent un second mariage. « L’époux peut réclamer son
retour par voie de lettre émise du tribunal et si elle n’y
consent pas dans le mois qui suit, le juge l’affuble du
statut de nachez. Cependant, elle peut faire opposition
prétextant la mauvaise conduite de son mari. Et c’est au
juge de statuer sur la gravité de la situation. Bien que
l’injonction de soumission soit invalide après le kholea, il
faut toutefois l’éliminer des mœurs. Il faut substituer
l’entente du couple à la supériorité masculine. L’homme en
islam est responsable du bien-être de sa femme. C’était
l’attitude adoptée du prophète envers ses épouses. Il
rapiéçait ses habits, balayait sa maison et aidait ses
femmes dans les corvées ménagères. C’est le concept de
l’amour et de la miséricorde qui devrait régner dans la vie
conjugale comme cela est mentionné dans le Coran », explique
Aboul-Qomsane.
Une campagne de plus
Aujourd’hui, le Conseil national de la femme et la société
civile mènent une campagne féroce pour bannir l’injonction
de soumission. L’avocate Mona Zoulfoqar, responsable du
comité législatif au Conseil national de la femme, assure
que ce conseil tente de lutter contre toute forme de
discrimination envers la femme. Et ce, à travers un plan
quinquennal basé sur plusieurs axes dont le plus important
est celui de modifier la législation pour mieux protéger les
femmes. « La loi du statut personnel égyptien a été
promulguée en 1920 suite à la Révolution de 1919. Elle
reflétait la renaissance et le mouvement de libération de la
femme. Cependant, cette loi ne répond plus aux évolutions de
nos jours », assure Zoulfoqar.
Les appels du Conseil national vont de pair avec les
revendications du mouvement féministe.
« C’est inconcevable qu’une femme soit obligée de vivre avec
un homme qu’elle n’aime pas, alors que nous sommes au XXIe
siècle. C’est humiliant pour elle d’en arriver là. Beaucoup
de femmes deviennent prisonnières et esclaves de leur mari.
Pire encore. Certains conjoints vendent leurs maisons et
obligent leurs épouses à vivre avec leurs belles-mères ou
dans des conditions de vie inférieures à la leur », dit
Fardos Al-Bahnassi, conseillère auprès de plusieurs ONG qui
œuvrent pour le bien-être de la femme.
Or, ce n’est pas la première fois qu’une campagne soit
déclenchée pour bannir l’injonction d’obéissance. A la fin
des années 1960, la star Faten Hamama a illustré ce cas dans
le film Ourido hallan (je veux une solution). Un film qui
raconte l’histoire d’une femme appelée à rejoindre le foyer
conjugal de force par la police. Il a secoué l’opinion
publique. Une occasion saisie par le mouvement féministe
pour faire pression et annuler l’intervention de la police.
Pourtant, le mouvement féministe n’a pas réussi à interdire
l’injonction de soumission. En effet, cette pratique
n’existe pas en islam. Ni le prophète ni ses compagnons
n’ont eu recours à ce moyen. Cependant, certains oulémas
pensent que l’homme a le droit d’ordonner à sa femme de
regagner le domicile conjugal même contre son gré. Le Dr
Abdel-Sabour Chahine, professeur de charia islamique à
l’Université du Caire, pense que si la femme n’a pas les
moyens de rembourser sa dot pour obtenir sa liberté, elle
n’a pas de raisons pour demander le divorce. « En cas de
divorce, c’est l’homme qui assume toutes les charges
financières comme la pension alimentaire, le remboursement
du complément de la dot, et ce, pour avoir porté préjudice à
sa femme. L’homme est le seul perdant dans cette histoire
alors que l’islam veut garantir les droits pour chaque
conjoint. La femme aussi doit lui rendre sa dot en cas de
séparation sinon, elle est appelée à regagner son domicile
conjugal », assure Chahine qui poursuit que l’homme ne peut
cependant obliger sa femme à vivre avec sa famille ou dans
un milieu inférieur au sien. Dans ce cas, elle peut refuser
prétextant qu’il lui a porté préjudice.
Et entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre,
l’injonction de soumission sévit toujours. Une situation
inacceptable pour une relation basée sur l’entente et le
consentement. « L’injonction de soumission sert de
subterfuge aujourd’hui pour certains maris afin de priver la
femme de ses droits ou de l’humilier surtout si celle-ci
occupe un poste prestigieux », conclut Aboul-Qomsane.
Dina
Darwich