Lieux de Culte.
Un projet de loi interdisant les manifestations dans les
églises et les mosquées suscite des réactions controversées
dans les milieux conservateurs, qui y voient une nouvelle
tentative de mainmise de l’Etat.
Velléités de contrôle
Le
projet sera déféré au Parlement au cours des prochaines
semaines, selon des sources au Conseil des ministres. Le
texte interdit catégoriquement toute manifestation dans les
lieux de culte (églises, mosquées et autres) et prévoit une
sanction de l’ordre de 6 mois de prison ferme et une amende
allant de 1 000 à 5 000 L.E. en cas d’infraction. « Toute
personne qui organise, incite ou participe à une
manifestation dans un lieu de culte s’expose aux présentes
sanctions », stipule le texte.
Le projet suscite déjà des réactions très controversées au
sein de l’opposition et dans les rangs conservateurs qui
dénoncent une mainmise de l’Etat sur les lieux de culte. «
L’Etat a interdit les manifestations dans les rues, et
maintenant, il veut les interdire dans les mosquées et les
églises. Il veut fermer toutes les voies d’expression dont
dispose le peuple », dénonce le député indépendant Gamal
Zahran. Le projet avait été élaboré l’année dernière par le
ministère des Waqfs. Le président Moubarak l’a signé le mois
dernier. Il devrait provoquer un tollé lors de son passage
au Parlement, où siègent 88 députés de la confrérie
interdite mais tolérée des Frères musulmans. Les députés de
l’opposition et les indépendants ont fait savoir qu’ils s’y
opposeraient.
Les Frères musulmans pensent qu’ils sont les premiers visés
par le projet. « Le gouvernement veut resserrer l’étau
autour de l’opposition islamiste et l’empêcher de
s’exprimer. Voilà tout. Mais au lieu de faire cela, il
devrait promulguer une loi qui organise le droit de
manifestation », renchérit Hamdi Hassan, porte-parole des
Frères musulmans au Parlement. Les manifestations sont
normalement interdites en vertu de la loi sur l’état
d’urgence en vigueur depuis l’assassinat du président Sadate
en 1981. Cependant, elles sont tolérées dans une certaine
mesure par l’Etat.
La mosquée d’Al-Azhar est le lieu de départ de nombreuses
manifestations organisées par l’opposition islamiste. «
Souvent, ces manifestations ont lieu pour dénoncer les
agressions israéliennes dans les territoires palestiniens ou
la politique américaine injuste dans la région. En quoi cela
dérange-t-il l’Etat ? », interroge Hamdi Hassan, qui
qualifie cette décision de crime politique.
« La confrérie refuse totalement ce projet de loi qui porte
atteinte à la liberté d’expression. Les mosquées sont un
lieu d’expression et plusieurs manifestations en sont
sorties contre la colonisation anglaise et l’occupation
israélienne », souligne le député islamiste. Mais les Frères
ne sont pas les seuls à critiquer le projet de loi. L’Eglise
copte orthodoxe n’est pas en reste.
« Pourquoi interdire les manifestations dans les lieux de
culte du moment que ces manifestations sont paisibles et non
violentes ? Il conviendrait plutôt d’organiser le droit de
manifester dans ces lieux, c’est-à-dire ne pas permettre
l’usage de termes déplacés par exemple. L’église est le seul
lieu où les coptes peuvent manifester pour revendiquer leurs
droits », explique Morqos Aziz, curé de l’église Suspendue.
Le gouvernement justifie, quant à lui, sa décision par la
nécessité de « protéger » les lieux de culte. Le premier
ministre Ahmad Nazif a déclaré que les lieux de culte se
sont transformés en tribunes politiques pour attaquer des
personnes, ce qui rend nécessaire, selon lui, la
promulgation de ce projet de loi.
« Les lieux de culte ne sont pas faits pour faire de la
politique, mais plutôt pour accomplir les rites religieux »,
a défendu le cheikh Chawqi Abdel-Latif, responsable des
affaires relatives aux mosquées et de la daawa (prédication)
au ministère des Waqfs. Selon lui, les manifestations qui
sortaient de la mosquée d’Al-Azhar dans le passé avaient
pour but de lutter contre la colonisation, et tout le monde,
la population et le gouvernement, avaient le même but, à
savoir libérer la patrie. « Mais aujourd’hui, on constate
que certains mettent à profit les lieux de culte pour leur
intérêt personnel. Les confrontations qui ont parfois lieu
lors des manifestations, la violence et l’usage de slogans
et de termes mal placés portent assurément atteinte au
caractère sacré des lieux de culte et les expose au danger,
ce qui est inacceptable car dans le Coran, Dieu nous a
demandé de prier dans les mosquées et de les protéger de
toutes sortes de dangers », martèle le cheikh Chawqi
Abdel-Latif.
Les opposants au projet de loi le placent dans un autre
contexte, celui de la politique générale de l’Etat visant à
contrôler les lieux de culte. Le ministère des Waqfs a lancé
un plan il y a quelques années pour rallier toutes les
mosquées sous son contrôle. Un autre plan a été lancé pour
moderniser le discours religieux, former les oulémas et leur
déterminer les sujets contemporains qu’ils doivent discuter.
Jusqu’où ira la tentative de mainmise ? .
Sabah
Sabet