Presse Indépendante. Une décision
soudaine de soumettre les publications à la surveillance de la Cour centrale
des comptes provoque une vive inquiétude chez les journalistes. Ils y voient
une tentative de contrôle de leur activité.
Avis de censure imminente ?
Les
entreprises de presse indépendante seront désormais sous le contrôle
administratif de l’Etat. La Cour centrale des comptes a obtenu un avis
juridique du Conseil d’Etat lui accordant le droit d’exercer un contrôle
financier et administratif sur les journaux indépendants, au nombre de 58. Ces
derniers seront priés de soumettre périodiquement leurs budgets à la Cour pour
les réviser et, en cas d’infractions, elle se chargera de les transférer au
procureur général.
Cet
avis a été émis à la suite d’une demande d’avis présentée par la Cour au
Conseil d’Etat (plus haute instance judiciaire administrative) sur la
légitimité de soumettre les entreprises de presse indépendante à un contrôle. Le
Conseil d’Etat s’est référé à l’article 33 de la loi n°96 pour l’année 96 sur
la presse en vertu de laquelle les entreprises privées font partie intégrante
de la presse égyptienne et doivent par conséquent être soumises au contrôle
administratif et financier de la Cour des comptes.
Des
avocats et des activistes des droits de l’homme se sont élevés contre cet avis
du Conseil d’Etat et mettent en doute son caractère constitutionnel. « En
principe, la propriété privée et la liberté de la presse sont garanties par la
Constitution qui interdit d’y imposer des contraintes qui entravent son rôle. Conformément
aux articles 48 et 208, il est interdit d’y imposer une censure ou de les
fermer par un ordre administratif. C’est pour cela que je trouve dans cet avis
une tentative de l’Etat de mettre la presse privée sous sa tutelle et de
restreindre sa marge de liberté. Bref, il s’agit d’une violation flagrante de
son indépendance et de sa liberté », s’insurge Négad Al-Boraï, président de
l’Association de promotion de la démocratie, qui se demande : pourquoi l’Etat
cherche-t-il maintenant à mettre en vigueur un texte qui n’a jamais été
appliqué depuis 12 ans, c’est-à-dire depuis la promulgation de la loi 96/1996 ?
Il explique que la cour n’a aucun droit juridique de contrôler, sous quelque
forme que ce soit, les entreprises privées. De même, la loi 144 pour l’année
1988 restreint le rôle de la Cour centrale des comptes dans la surveillance des
fonds publics et des entreprises où participe l’Etat à une part de plus de 25
%.
Le
conseiller Adel Farghali, vice-président de la Cour des comptes, réplique : «
Si un article de loi n’est pas mis en application, cela ne signifie pas qu’il
n’existe pas ». Pour lui, et conformément à l’article 33 de la loi 96 et
l’article 3 de la loi 144 de la Cour des comptes, lequel stipule que
l’organisme se charge de contrôler les fonds de toutes les entreprises, l’avis
du Conseil de l’Etat est conforme à la loi : «
Il n’y a aucune raison de craindre la soumission à l’organisme dont le
rôle se limite aux côtés financiers et administratifs et ne touche pas à la
politique de rédaction », dit-il.
Waël
Al-Ebrachi, rédacteur en chef du journal Sawt Al-Oumma, n’est pas contre le
principe d’un contrôle, mais ce qui est important pour lui, c’est que ce
contrôle ne soit pas un prétexte pour l’Etat pour réprimer la presse
indépendante. « J’appelle toujours à la transparence et je n’ai pas
d’inconvénient à me soumettre au contrôle de la Cour des comptes. Mais pourquoi
l’Etat pense-t-il maintenant à cette décision ? », lance Al-Ebrachi. Et de
placer cette décision dans le contexte de la campagne menée par l’Etat contre
la presse indépendante. « Il est impossible de séparer cette décision du
contexte actuel et de l’ambiance hostile à la liberté de la presse. Je crains
une tentative de noyer les journaux indépendants dans un tourbillon
d’accusations et de procès pour les paralyser », estime Al-Ebrachi.
Principe inexplicable
La
presse indépendante est en effet dans le collimateur depuis quelques mois. Les
rédacteurs en chef de quatre journaux indépendants ont été récemment condamnés
à 1 an de prison ferme pour diffamation à l’égard du Parti National Démocrate
(PND, au pouvoir) et propagation de rumeurs infondées sur la santé du président
de la République. Pour certains observateurs, l’Etat veut mettre la presse
indépendante sous contrôle dans le contexte d’une future transmission
héréditaire du pouvoir. Gamal Fahmi, membre du conseil du Syndicat des
journalistes qui a décidé d’évoquer cette affaire à la réunion du conseil,
insiste sur le refus catégorique du principe même de contrôle, selon lui
inexplicable. « Il est difficile de croire aux bonnes intentions de l’Etat à la
lumière des politiques vagues dénuées de transparence. Il est difficile
également d’éliminer l’hypothèse de complot sur la liberté de presse avec la
présence d’un arsenal de lois accablant cette liberté et d’innombrables procès
intentés contre des journalistes. Une telle procédure portera donc un coup dur
en plus à la presse indépendante qui résiste jusqu’à présent aux tentatives de
sabotage », affirme Fahmi. Quant à Moustapha Bakri, rédacteur en chef de
l’hebdomadaire Al-Osboue, il trouve que ce sont les lois qui sont en crise et
non pas la presse. « On n’a rien à craindre en ce qui concerne la situation
financière et juridique de nos entreprises. Mais si l’Etat veut soumettre les
entreprises de presse privée au contrôle de la Cour des comptes, cela doit être
fait sur un fondement législatif et constitutionnel, ce qui n’est pas le cas. Si
l’organisme a le droit de contrôler les entreprises de presse privée, pourquoi
ne contrôle-t-il pas aussi les activités des entreprises de portables ou les
supermarchés par exemple ? Cette fois-ci, c’est l’Etat qui doit faire preuve de
bonne intention en révisant les lois et prouver non seulement la légitimité de
cette décision, mais aussi et surtout l’absence d’un agenda politique derrière
», conclut Bakri .
May Al-Maghrabi