Nucléaire iranien.
Mustafa Al-Labbad,
rédacteur en chef de la revue trimestrielle Sharq Nameh,
spécialiste de l’Iran, de la Turquie et de l’Asie centrale,
estime que Téhéran doit profiter de l’occasion actuelle pour
appliquer ses accords avec l’AIEA.
« Ce rapport qui acquitte l’Iran ne le met pas à l’écart des
pressions internationales »
Al-Ahram
Hebdo : Quelle est la portée réelle du rapport des
renseignements américains sur le nucléaire iranien ?
Mustafa Al-Labbad :
Le dernier rapport comporte des messages politiques. Il
affirme que l’Iran a arrêté son programme nucléaire
militaire à l’automne 2003. Autrement dit, ce rapport met
l’accent sur le fait que l’Iran ne représente pas un danger
permanent mais juste probable, ce qui n’exige donc pas une
intervention militaire. Il est à noter que ce rapport
a le privilège d’avoir une très grande crédibilité auprès
des Américains, car il est effectué par 16 services de
renseignements américains. Il suffit de rappeler que le
rapport précédent publié en 2005 avait émis l’hypothèse que
l’Iran a un programme nucléaire militaire secret ? C’est
donc lui qui a mené à l’escalade américaine et occidentale
contre Téhéran. Il faut donc imaginer à quel point ce genre
de rapports a son influence.
— D’après vous, pourquoi a-t-il été publié précisément à
ce moment ?
— Ce n’est pas par hasard que ce rapport est publié en ce
moment, alors que le président Bush est en train de faire
des pressions sur le Conseil de sécurité afin d’imposer de
nouvelles sanctions contre l’Iran. Comme je viens de le
signaler, ce rapport renferme des messages politiques. Il
vient d’embarrasser l’Administration Bush, et entamer sa
crédibilité devant le monde entier. En même temps, il
accorde plus de crédibilité aux services des renseignements
américains.
— Mais a-t-il vraiment réussi à toucher la crédibilité de
l’Administration américaine ?
— Sans doute que oui. Bush a menacé l’Iran plus de 70 fois
de mener des attaques militaires contre lui. Ce qui a eu
pour conséquence d’affaiblir sa crédibilité. Avec ce
rapport, il lui sera à présent difficile de le faire. Il
faut savoir que le mécanisme de la prise de décision
américaine est très compliqué. Ce n’est pas uniquement Bush
qui prend les décisions. Et le Conseil de sécurité, quant à
lui, ne va jamais prendre la décision d’attaquer l’Iran
surtout après la publication de ce rapport. Aujourd’hui, un
grand nombre de membres du Conseil de sécurité ont invité à
mener plutôt des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran
afin de pouvoir parvenir à une solution. La secrétaire d’Etat
américaine Condoleezza Rice appuie d’ailleurs cette
proposition.
— Quelles conséquences immédiates, donc ?
— Ce rapport a eu des résultats à deux niveaux. D’abord, sur
le plan tactique, il affirme l’échec du mouvement de Dick
Cheney, vice-président américain qui soutient l’idée
d’attaquer l’Iran militairement, face à l’action de la
secrétaire d’Etat qui préfère la solution diplomatique.
D’autre part, il serait impossible à la suite de ce rapport
de promulguer une troisième décision de l’Onu visant à
imposer de sévères sanctions à l’Iran influant gravement son
économie. Ensuite, sur le plan géopolitique, ni les
Etats-Unis ni leurs alliés comme la France, la
Grande-Bretagne et Israël ne pourront mener des attaques
contre l’Iran sans l’approbation du Conseil de sécurité.
— Les réactions à l’intérieur des Etats-Unis sont
devenues contradictoires. Qu’en pensez-vous ?
— Les Démocrates en Amérique refusaient dès le départ la
politique de Bush vis-à-vis de l’Iran et la jugeaient hâtive
et non justifiable. Ce rapport est donc venu soutenir leurs
points de vue. Bush est aujourd’hui dans l’impasse,
notamment durant la dernière année de son mandat
présidentiel, et sa popularité a beaucoup diminué. Tout ce
qu’il peut espérer maintenant, c’est la publication d’un
contre-rapport qui affirmera que l’Iran possède vraiment une
activité nucléaire dangereuse. Mais la possibilité de mener
une attaque militaire contre l’Iran est devenue difficile.
— Difficile ou impossible ?
— Dans la politique, tout est possible. Nous pouvons
uniquement dire que cette idée est lointaine. Tant que
l’Iran n’a pas commis d’erreur fatale en attaquant les
forces américaines en Iraq, par exemple, il ne court pas le
danger d’être agressé.
— Les Iraniens ont considéré ce rapport comme étant une
victoire, alors que le président Bush a riposté par
l’ironie. Quel est votre avis sur ce point ?
— En réalité, ce rapport représente un camouflet pour Bush.
Mais en ce qui concerne les Iraniens, il s’agit uniquement
pour eux d’une victoire morale, car elle a pu affirmer leur
crédibilité. Mais on ne peut pas oublier que ce pays est
jusqu’aujourd’hui puni par des sanctions économiques votées
dans le cadre des résolutions des Nations-Unies 1 737 et 1
747 et qu’il existe toujours des doutes sur son programme
nucléaire. Ce rapport qui acquitte l’Iran ne le met pas à
l’écart des pressions internationales. Ce que l’Iran doit
faire actuellement, c’est de bien profiter de ce rapport.
— Et comment cela ?
— Il s’agit d’entamer un dialogue avec l’Agence
Internationale de l’Energie Atomique (AIEA).
Jusqu’aujourd’hui, il n’a fait que conclure des accords,
mais il doit absolument commencer à exécuter ses promesses.
— Comment voyez-vous le rôle des pays arabes face à la
crise du programme nucléaire iranien ?
— En ce qui concerne les pays du Golfe, notamment le Koweït,
Qatar et Bahreïn, ils craignent la possession par l’Iran
d’une arme nucléaire qui, en cas d’utilisation, les
détruira. Ce sont des craintes justifiées. Quant aux autres
pays arabes, ce qui les provoque, c’est la possession par
Israël d’une arme nucléaire et pas l’Iran. Ils cherchent à
avoir comme garantie la non prolifération des armes
nucléaires dans toute la région. Ni l’Iran ni Israël ne
doivent posséder ce genre d’armes. C’est pourquoi, ils
refusent de soutenir l’Iran.
— Ne pensez-vous pas qu’il s’agit plutôt de pressions
américaines sur ces pays ?
— Pas du tout. La preuve est en plus des pays arabes et ceux
du Golfe qui refusent les armes nucléaires dans la région,
il y a aussi la Turquie, le Pakistan et l’Inde qui ont des
craintes à cet égard et sont les alliés de Washington sur ce
point. Je voudrais signaler que le fait d’attribuer toutes
les réactions arabes aux pressions américaines ne fait que
déformer l’image de ces pays arabes et les faire paraître de
plus en plus faibles. Outre que cela accorde plus de force
aux Etats-Unis. Il est vrai que ces pressions peuvent
représenter un facteur, mais ne constituent pas le principal
moteur. De toute façon, les intérêts des pays du Golfe et
ceux de Washington convergent à cet égard.
Propos recueillis par Chaïmaa Abdel-Hamid