Al-Ahram Hebdo, Arts | L’insoutenable lourdeur d’être
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 12 au 18 décembre 2007, numéro 692

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Francophonie

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Arts

Cinéma. Des cadres larges et des personnages comprimés transcendent l’image directe et renvoient à la recherche d’un salut apparemment impossible. Un mal-être vécu aussi bien par les cinéastes que leurs personnages et leurs sociétés. Tout le monde semble piégé.

L’insoutenable lourdeur d’être

Un désir sournois de voler et de se laisser prendre par les airs. Profond aussi, si profond qu’on a du mal à en définir la sphère. Se logerait-il dans le subconscient ou le conscient ? Du vent qui souffle, des rideaux qui flottent au gré des brises, des éoliennes. Des cadres larges pour des situations exiguës. C’est comme si les images façonnées par des cinéastes arabes étaient le revers poignant de sociétés en quête d’un objectif qu’elles peinent à délimiter tant la réalité est confuse, complexe et pesante. Quand l’air chaud de l’été de Damas dans Out of Coverage, de Abdelatif Abdel-Hamid, fait voltiger les tentures de la maison de la femme de Zoheir, le détenu politique, alors qu’elle prépare un café, l’image est rafraîchissante, et le blanc ambiant est un appel au large. Mais la sensation de légèreté tombe comme un couperet quand celle-ci, après un long regard de désir posé sur le torse nu de Amer l’ami de son mari, venu déposer des courses et se débarbouiller, jette le café contre le mur. Le désir n’aboutit pas non plus quand celle-ci lui cède et prend la décision de faire l’amour avec l’homme qui l’a pris en charge elle et sa fille après l’arrestation de son mari dix ans auparavant. La scène d’amour et la mécanique qui la précède, stigmate sur le visage de Amer en sueur, face au corps de cette femme en pleurs, toute la peine à déclencher un autre monde. Le détenu vit derrière des barreaux, les autres aussi, chacun cloîtré dans sa douleur d’être. Et ce Damas de haut, si large et si étendu paraît écrasé par une sensation de plomb, vu de derrière les barreaux de l’appartement de Amer, même dans les moments de joie où il se laisse aller à des jeux joviaux avec son fils, les jambes se balançant entre les barres de fer. La dualité entre les deux images est là. La liberté est compromise par tout et pas seulement par les barreaux des prisons et les bureaux des services secrets. La frustration devient alors inhérente à l’être. On ne lutte plus contre un ennemi mais contre soi-même.

 

La pesanteur d’un mal-être

Le rêve ne s’accomplit pas non plus dans Delice Paloma de Mohamed Moknèche. Aldjéria, la bienfaitrice nationale comme elle aime à se qualifier, fait dans toutes les magouilles. L’ex-prostituée dirige un business de « je règle tout » : faire tomber des maris trop droit pour obtenir un divorce, obtenir des terrains illégalement, faire fermer boutique à des propriétaires trop prospères et gênants pour les boutiques avoisinantes. De sa terrasse sur les hauteurs d’Alger, sortie depuis quelques années des affres du terrorisme, elle donne l’impression de maîtriser son jeu et de dominer. On a du mal à sentir la ville qui dégage un halo de perdition. De fatigue. Là aussi, le vent souffle sur la terrasse et fait contraste avec les personnages qui y évoluent comprimés dans leurs frustrations. Le fils à la recherche de son père italien que la mère a à peine connu. Les filles qu’elle emploie et qui, toutes rêvent d’une vie casée ou d’un visa pour un pays de l’autre côté de la mer. Et puis elle, qui rêve des bains de Caracala qu’elle veut acquérir à tout prix. Un rêve qui, elle en est sûre, la libérerait elle et sa suite de la vie des bas-fonds. Or, à tout poisson, poisson plus gros, et Aldjéria tombe dans les filets et purge une peine de prison. Le rêve s’évanouit et elle s’invente alors des scénarios de vies. La pesanteur de la mal-vie l’emporte sur la vie.

De Damas à Alger, la sensation est la même, le vent promet un soulagement, une libération qui tourne à l’avortement. Une fatalité ? Qui sait ? Ces images suggèrent une liberté transcendante. L’horizon matériel paraît dégagé, seulement il faut avoir la force pour s’y propulser. On peut alors se laisser aller à déceler dans le mal-être individuel l’incapacité de ces sociétés à trouver le salut et à reconquérir la force d’exister. Et par là même, l’incapacité des cinéastes d’offrir un cinéma libérateur. C’est comme si eux aussi, piégés, et noyés dans le flou étaient le prolongement de leurs personnages.

 

Tanouras et éoliennes

Les soubresauts d’une démocratie qui tourne court. L’effervescence des manifestations qui se figent en chemin. Le rêve d’être autre qui sombre dans le doute du néant. Et surtout ce désir souvent inconscient de vouloir s’élancer même au-delà de son corps et qui aboutit pour beaucoup à s’y enfermer.

Et voilà que le vent, encore une fois dans le beau film de Saad Hendaoui Alouane al-sama al-sabaa (septième ciel), soulève avec vigueur les cheveux de Sabah alias Hanane, dégagé cette fois-ci par le tournis captivant de la tanoura du derviche tourneur. Ses yeux sont suspendus à ces gestes au moment où il donne l’impression d’avoir atteint le septième ciel via cette danse jadis spirituelle et libératrice des affres de la vie banale. Prostituée de luxe, elle traîne son malaise et son histoire comme un boulet dans les rues du Caire pleines de gens qui, aussi, traînent les leurs . Comme une enfant, elle s’accroche, spectacle après spectacle, au derviche tourneur qu’est Bakr qui, sur scène, lui renvoie une image de plaisir et de légèreté comme un oiseau noble et rassasié par le bonheur. Là aussi, plans larges du Vieux-Caire pour des situations et des danseurs de tanoura piégés par le passé et embourbés dans le présent. Incapables même sous leurs jupes qui ressemblent à des ailes colorées de transcender le mal-être. Bakr qui émet ce vent aux fragrances libératrices est loin d’être libre. Lui aussi se vend, vend son corps à de belles dames nanties. Lui qui a répudié sa femme seulement parce qu’il ne pouvait assumer le plein de liberté de son corps tombe amoureux de la prostituée. Or, là Hendaoui ne fait pas dans l’impasse ni dans la fatalité. Il propose pour une sortie du tunnel, un regard introspectif. Pour aller au bout de son amour, Bakr a dû plonger en lui, se regarder en face et se juger. Là la fatalité n’est plus de mise et le passé ne contrarie plus le présent.

Justement le passé et la réappropriation de la mémoire pour aller de l’avant s’imposent avec force dans Mémoire en détention du marocain Jillali Ferhati. Là aussi, les personnages sont comprimés dans une douleur sourde. Quoique cinématographiquement moyen, le film s’inscrit dans le registre de la recherche d’une issue, d’une libération. Là aussi un détenu politique, des barreaux et une mémoire perdue qu’un jeune lui aussi incapable de décoller tente de faire recouvrir au vieux militant. Au bout du compte, l’affranchissement de la mémoire se fait sur fond d’éoliennes prises d’ivresse par le vent tout comme les tanouras des derviches tourneurs. Mais la sensation n’y est pas, comme si le réalisateur n’y croyait pas et comme si lui-même restait sclérosé quelque part au fond de son âme. Et cette lourdeur se sent au travers des images. Le monde de ces sociétés est en suspens.

 

Sociétés en suspens

D’ailleurs c’est sur cette note que se termine Out of Coverage avec la femme de Amer et son fils suspendu en l’air dans la cabine ouverte de la grande roue, au-dessus d’une ville arabe, elle comme toutes les autres aussi ne sachant que faire ni par où commencer pour s’en sortir.

L’attente et le suspens se retrouvent avec force dans En attendant Pasolini du Marocain Daoud Alouad Syad, prix de la compétition arabe, où tout un village attend le retour du réalisateur Pasolini venu à Ouarzazat tourner un film des années auparavant. Se faire comparse est le rêve collectif d’une vie meilleure par le cinéma. Un hymne à cet art et un clin d’œil à un âge d’or révolu. Et surtout une invitation à y voir un vecteur de liberté. Or l’attente se solde par la déception. L’espoir aura fait vivre quelques jours, le temps de découvrir que le monde a changé et que Pasolini est mort.

Dans Caramel de la talentueuse Nadine Labké, il est question de femmes et de sensualité de femmes. En apparence libérées, elles portent en elles des crispations invisibles de douleurs. Derrière le vernis et les apparats, les chaînes sont accablantes et entravent l’élan et le bonheur. Même thème repris par Amr Bayoumi dans Balad Al-Banat ou le pays des filles. Il y dépeint les périples de jeunes provinciales aux prises avec la ville fascinante. Une idée intéressante, mais qui s’est perdue dans un film mal ficelé, et très moyen. Elles recherchent par divers moyens, la liberté, l’accomplissement mais elles échouent. Or, ce cinéaste tombe dans les clichés de la perdition dans l’alcool et du sexe. Les héroïnes se cassent la figure l’une après l’autre et l’envol se solde par un retour aux sources, par la fuite à l’étranger ou dans le travail. La frustration est à son comble pour tout le monde, les personnages et le spectateur également face à une œuvre cinématographique mal accomplie. Le cinéma arabe serait-il aussi piégé que les sociétés dont il se fait l’écho ? Tout porte à le croire. Une situation insoutenable pour tous, où rien n’atteint la plénitude, où les orgasmes sont contrariés et les élans freinés, pas seulement par la politique ou la religion, mais par un brouillard pesant. L’angoisse de l’avenir et le statu quo du présent paralysent. D’où l’insoutenable lourdeur d’être.

Najet Belhatem

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.