Cinéma.
Des cadres larges et des personnages comprimés transcendent
l’image directe et renvoient à la recherche d’un salut
apparemment impossible. Un mal-être vécu aussi bien par les
cinéastes que leurs personnages et leurs sociétés. Tout le
monde semble piégé.
L’insoutenable lourdeur d’être
Un
désir sournois de voler et de se laisser prendre par les
airs. Profond aussi, si profond qu’on a du mal à en définir
la sphère. Se logerait-il dans le subconscient ou le
conscient ? Du vent qui souffle, des rideaux qui flottent au
gré des brises, des éoliennes. Des cadres larges pour des
situations exiguës. C’est comme si les images façonnées par
des cinéastes arabes étaient le revers poignant de sociétés
en quête d’un objectif qu’elles peinent à délimiter tant la
réalité est confuse, complexe et pesante. Quand l’air chaud
de l’été de Damas dans Out of Coverage, de Abdelatif
Abdel-Hamid, fait voltiger les tentures de la maison de la
femme de Zoheir, le détenu politique, alors qu’elle prépare
un café, l’image est rafraîchissante, et le blanc ambiant
est un appel au large. Mais la sensation de légèreté tombe
comme un couperet quand celle-ci, après un long regard de
désir posé sur le torse nu de Amer l’ami de son mari, venu
déposer des courses et se débarbouiller, jette le café
contre le mur. Le désir n’aboutit pas non plus quand
celle-ci lui cède et prend la décision de faire l’amour avec
l’homme qui l’a pris en charge elle et sa fille après
l’arrestation de son mari dix ans auparavant. La scène
d’amour et la mécanique qui la précède, stigmate sur le
visage de Amer en sueur, face au corps de cette femme en
pleurs, toute la peine à déclencher un autre monde. Le
détenu vit derrière des barreaux, les autres aussi, chacun
cloîtré dans sa douleur d’être. Et ce Damas de haut, si
large et si étendu paraît écrasé par une sensation de plomb,
vu de derrière les barreaux de l’appartement de Amer, même
dans les moments de joie où il se laisse aller à des jeux
joviaux avec son fils, les jambes se balançant entre les
barres de fer. La dualité entre les deux images est là. La
liberté est compromise par tout et pas seulement par les
barreaux des prisons et les bureaux des services secrets. La
frustration devient alors inhérente à l’être. On ne lutte
plus contre un ennemi mais contre soi-même.
La pesanteur d’un mal-être
Le
rêve ne s’accomplit pas non plus dans Delice Paloma de
Mohamed Moknèche. Aldjéria, la bienfaitrice nationale comme
elle aime à se qualifier, fait dans toutes les magouilles.
L’ex-prostituée dirige un business de « je règle tout » :
faire tomber des maris trop droit pour obtenir un divorce,
obtenir des terrains illégalement, faire fermer boutique à
des propriétaires trop prospères et gênants pour les
boutiques avoisinantes. De sa terrasse sur les hauteurs
d’Alger, sortie depuis quelques années des affres du
terrorisme, elle donne l’impression de maîtriser son jeu et
de dominer. On a du mal à sentir la ville qui dégage un halo
de perdition. De fatigue. Là aussi, le vent souffle sur la
terrasse et fait contraste avec les personnages qui y
évoluent comprimés dans leurs frustrations. Le fils à la
recherche de son père italien que la mère a à peine connu.
Les filles qu’elle emploie et qui, toutes rêvent d’une vie
casée ou d’un visa pour un pays de l’autre côté de la mer.
Et puis elle, qui rêve des bains de Caracala qu’elle veut
acquérir à tout prix. Un rêve qui, elle en est sûre, la
libérerait elle et sa suite de la vie des bas-fonds. Or, à
tout poisson, poisson plus gros, et Aldjéria tombe dans les
filets et purge une peine de prison. Le rêve s’évanouit et
elle s’invente alors des scénarios de vies. La pesanteur de
la mal-vie l’emporte sur la vie.
De Damas à Alger, la sensation est la même, le vent promet
un soulagement, une libération qui tourne à l’avortement.
Une fatalité ? Qui sait ? Ces images suggèrent une liberté
transcendante. L’horizon matériel paraît dégagé, seulement
il faut avoir la force pour s’y propulser. On peut alors se
laisser aller à déceler dans le mal-être individuel
l’incapacité de ces sociétés à trouver le salut et à
reconquérir la force d’exister. Et par là même, l’incapacité
des cinéastes d’offrir un cinéma libérateur. C’est comme si
eux aussi, piégés, et noyés dans le flou étaient le
prolongement de leurs personnages.
Tanouras et éoliennes
Les soubresauts d’une démocratie qui tourne court.
L’effervescence des manifestations qui se figent en chemin.
Le rêve d’être autre qui sombre dans le doute du néant. Et
surtout ce désir souvent inconscient de vouloir s’élancer
même au-delà de son corps et qui aboutit pour beaucoup à s’y
enfermer.
Et voilà que le vent, encore une fois dans le beau film de
Saad Hendaoui Alouane al-sama al-sabaa (septième ciel),
soulève avec vigueur les cheveux de Sabah alias Hanane,
dégagé cette fois-ci par le tournis captivant de la tanoura
du derviche tourneur. Ses yeux sont suspendus à ces gestes
au moment où il donne l’impression d’avoir atteint le
septième ciel via cette danse jadis spirituelle et
libératrice des affres de la vie banale. Prostituée de luxe,
elle traîne son malaise et son histoire comme un boulet dans
les rues du Caire pleines de gens qui, aussi, traînent les
leurs . Comme une enfant, elle s’accroche, spectacle après
spectacle, au derviche tourneur qu’est Bakr qui, sur scène,
lui renvoie une image de plaisir et de légèreté comme un
oiseau noble et rassasié par le bonheur. Là aussi, plans
larges du Vieux-Caire pour des situations et des danseurs de
tanoura piégés par le passé et embourbés dans le présent.
Incapables même sous leurs jupes qui ressemblent à des ailes
colorées de transcender le mal-être. Bakr qui émet ce vent
aux fragrances libératrices est loin d’être libre. Lui aussi
se vend, vend son corps à de belles dames nanties. Lui qui a
répudié sa femme seulement parce qu’il ne pouvait assumer le
plein de liberté de son corps tombe amoureux de la
prostituée. Or, là Hendaoui ne fait pas dans l’impasse ni
dans la fatalité. Il propose pour une sortie du tunnel, un
regard introspectif. Pour aller au bout de son amour, Bakr a
dû plonger en lui, se regarder en face et se juger. Là la
fatalité n’est plus de mise et le passé ne contrarie plus le
présent.
Justement le passé et la réappropriation de la mémoire pour
aller de l’avant s’imposent avec force dans Mémoire en
détention du marocain Jillali Ferhati. Là aussi, les
personnages sont comprimés dans une douleur sourde. Quoique
cinématographiquement moyen, le film s’inscrit dans le
registre de la recherche d’une issue, d’une libération. Là
aussi un détenu politique, des barreaux et une mémoire
perdue qu’un jeune lui aussi incapable de décoller tente de
faire recouvrir au vieux militant. Au bout du compte,
l’affranchissement de la mémoire se fait sur fond
d’éoliennes prises d’ivresse par le vent tout comme les
tanouras des derviches tourneurs. Mais la sensation n’y est
pas, comme si le réalisateur n’y croyait pas et comme si
lui-même restait sclérosé quelque part au fond de son âme.
Et cette lourdeur se sent au travers des images. Le monde de
ces sociétés est en suspens.
Sociétés en suspens
D’ailleurs c’est sur cette note que se termine Out of
Coverage avec la femme de Amer et son fils suspendu en l’air
dans la cabine ouverte de la grande roue, au-dessus d’une
ville arabe, elle comme toutes les autres aussi ne sachant
que faire ni par où commencer pour s’en sortir.
L’attente et le suspens se retrouvent avec force dans En
attendant Pasolini du Marocain Daoud Alouad Syad, prix de la
compétition arabe, où tout un village attend le retour du
réalisateur Pasolini venu à Ouarzazat tourner un film des
années auparavant. Se faire comparse est le rêve collectif
d’une vie meilleure par le cinéma. Un hymne à cet art et un
clin d’œil à un âge d’or révolu. Et surtout une invitation à
y voir un vecteur de liberté. Or l’attente se solde par la
déception. L’espoir aura fait vivre quelques jours, le temps
de découvrir que le monde a changé et que Pasolini est mort.
Dans Caramel de la talentueuse Nadine Labké, il est question
de femmes et de sensualité de femmes. En apparence libérées,
elles portent en elles des crispations invisibles de
douleurs. Derrière le vernis et les apparats, les chaînes
sont accablantes et entravent l’élan et le bonheur. Même
thème repris par Amr Bayoumi dans Balad Al-Banat ou le pays
des filles. Il y dépeint les périples de jeunes provinciales
aux prises avec la ville fascinante. Une idée intéressante,
mais qui s’est perdue dans un film mal ficelé, et très
moyen. Elles recherchent par divers moyens, la liberté,
l’accomplissement mais elles échouent. Or, ce cinéaste tombe
dans les clichés de la perdition dans l’alcool et du sexe.
Les héroïnes se cassent la figure l’une après l’autre et
l’envol se solde par un retour aux sources, par la fuite à
l’étranger ou dans le travail. La frustration est à son
comble pour tout le monde, les personnages et le spectateur
également face à une œuvre cinématographique mal accomplie.
Le cinéma arabe serait-il aussi piégé que les sociétés dont
il se fait l’écho ? Tout porte à le croire. Une situation
insoutenable pour tous, où rien n’atteint la plénitude, où
les orgasmes sont contrariés et les élans freinés, pas
seulement par la politique ou la religion, mais par un
brouillard pesant. L’angoisse de l’avenir et le statu quo du
présent paralysent.
D’où
l’insoutenable lourdeur d’être.
Najet
Belhatem