Pakistan .
Malgré la forte opposition du peuple et des Occidentaux, le
président pakistanais a décidé de gouverner le pays d’une
main de fer en proclamant l’état d’urgence.
Le second putsch de Musharraf
En
décrétant l’état d’urgence, le président général Pervez
Musharraf a enfoncé le clou un peu plus et a pris un gros
risque. Si la mesure est censée, selon lui, le protéger et
garantir son maintien au pouvoir, elle risque cependant de
l’en évincer totalement par la suite. Cette mesure a en
effet été très mal accueillie aussi bien à l’intérieur du
Pakistan qu’à l’étranger. Déjà largement critiqué pour sa
politique, Musharraf s’est attiré les foudres en sombrant
davantage dans l’autoritarisme et le despotisme. Son geste a
d’ailleurs été qualifié par l’ex-premier ministre, Benazir
Bhutto, de « second coup d’Etat ». Dans le même temps, une
pluie de critiques s’est déversée sur lui. A commencer par
les Etats-Unis, dont les relations avec le Pakistan sont
délicates et surtout hautement importantes, Musharraf étant,
depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’allié de
Washington dans sa « guerre contre le terrorisme ». Rejetant
cette vague de critiques internationales, le ministère
pakistanais des Affaires étrangères, a estimé, mardi, que
l’instauration de l’état d’urgence relève de la seule
souveraineté nationale du Pakistan. « Nous comprenons que
nombre de nos amis commentent la proclamation de l’état
d’urgence, mais cela relève avant tout des affaires
intérieures du Pakistan », a déclaré le porte-parole du
ministère, Mohammad Sadiq.
Exacerbant si fort l’opposition, les islamistes et tout son
peuple, le président Musharraf a étendu son emprise sur le
pays au lendemain de l’état d’urgence, suspendant la
Constitution, imposant de larges restrictions aux médias et
arrêtant plus de 1 500 personnes, dont des avocats, des
magistrats, des responsables et des militants de partis
politiques. Plus grave encore, le président a limogé, pour
la deuxième fois, cette année, le juge Iftikhar Chaudhry,
une épine au flanc du pouvoir dont il n’a cessé de
contrarier les desseins. En poste depuis 2005, ce magistrat
avait été suspendu le 9 mars dernier par le président pour
abus de pouvoir, mais il avait été rétabli dans ses
fonctions en juillet après des manifestations de soutien
populaire. Selon les experts, sa mise à pied à l’heure
actuelle n’est qu’une manœuvre du chef de l’Etat pour
écarter un juge trop indocile à l’approche des législatives
prévues en janvier 2008.
2008 ? Cette date reste d’ailleurs à confirmer à la lumière
de ces dernières évolutions. « Le Parlement est habilité à
reporter d’un an les législatives prévues en janvier, mais
nous n’avons pas encore décidé. Nous sommes en train d’en
débattre », a prévenu le premier ministre, Shaukat Aziz. «
Il sera difficile d’organiser des élections législatives
pendant l’état d’urgence parce que les partis de
l’opposition vont manifester contre le régime », a justifié
le ministre-adjoint de l’Information, Tariq Azeem.
En effet, ce scrutin qui vise à désigner le Parlement et à
renouveler les quatre assemblées provinciales pakistanaises
est une étape importante pour le retour de la démocratie au
pays.
Outre le report probable des élections, M. Azeem a affirmé,
lundi, que la promesse du président de quitter la tête de
l’armée et de devenir un président civil « ne tient plus »
après l’instauration de l’état d’urgence. Le général
Musharraf avait dit, en septembre dernier, qu’il quitterait
son poste de chef des armées avant de prêter serment comme
président, à la suite de sa réélection au suffrage indirect
le 6 octobre dernier. Quitter son uniforme de patron des
forces armées était déjà attendu d’ici au 15 novembre, date
de la fin de son premier mandat présidentiel.
Dans une tentative de justifier tous ces agisements «
inconstitutionnels » face à une opposition « exacerbée » et
à un Occident « inquiet », le général a expliqué qu’il avait
agi ainsi en réaction à la montée en puissance de
l’extrémisme et des abus judiciaires qui ont paralysé le
gouvernement : « L’inaction à ce stade est un suicide pour
le Pakistan et je ne peux pas permettre à mon pays de se
suicider », a lancé le président. Mais, la plupart des
analystes pensent que la première motivation du président
est d’empêcher la Cour suprême d’invalider sa réélection le
mois dernier à la présidence. La Cour suprême devait statuer
avant le 12 novembre sur la légalité de la réélection du
président.
Selon les experts, cette mesure pourrait bien compromettre
les pourparlers entre le président et l’ex-premier ministre,
Benazir Bhutto, qui n’a pas tardé à exprimer sa déception,
sans exclure la possibilité d’un accord avec le général s’il
rétablit la Constitution et organise des élections libres. «
Je suis très déçue que le général Musharraf ait suspendu la
Constitution et promulgué un ordre constitutionnel
provisoire. Il faut que les élections se tiennent à la date
prévue. Je suis sûre que les juges, les avocats et les
responsables des partis ne vont pas se laisser faire. », a
mis en garde Mme Bhutto. Déjà, une grave manifestation
d’avocats a éclaté, lundi matin, mais la police l’a vite
réprimée à coups de bâtons et arrêté une centaine d’avocats
dans plusieurs villes du pays. « C’est la première fois dans
l’histoire du Pakistan qu’un si grand nombre d’avocats sont
interpellés », a critiqué le juge Rashid Razvi.
Inquiétude internationale
En dépit des tentatives répétées du président Musharraf de
calmer ses « amis », les Occidentaux, la proclamation de
l’état d’urgence a gravement suscité l’inquiétude de toute
la communauté internationale qui voit en Musharraf les
germes d’un nouveau dictateur militaire. D’où des appels
incessants à un retour rapide à la démocratie avant que le
pays ne succombe dans l’anarchie. Les Etats-Unis étaient les
premiers à afficher leur déception car cet état d’urgence
constitue un grave revers pour la diplomatie américaine. «
Cette action est très décevante. Le président doit respecter
sa promesse de tenir des élections justes et libres en
janvier et quitter ses fonctions de chef des armées », a
déploré la Maison Blanche.
Lundi, le président américain, George W. Bush, a fermement
appelé le président pakistanais à mettre fin à l’état
d’urgence et à rétablir la démocratie aussi vite que
possible.« Nous souhaitons qu’il y ait des élections aussi
vite que possible, et que le président quitte son uniforme
militaire », a déclaré M. Bush.
Faisant pression sur Musharraf pour qu’il rebrousse chemin,
la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice l’a
prévenu, dimanche, que son pays réexaminerait son aide au
Pakistan, sans toucher à la plus grande partie consacrée à
la lutte antiterroriste. Les Etats-Unis ont accordé quelque
11 milliards de dollars au Pakistan en aide financière et
militaire depuis 2001. Samedi, un porte-parole du Pentagone
a indiqué que les Etats-Unis ne comptaient pas suspendre
dans l’immédiat leur assistance militaire, se contentant
d’affirmer que son pays avait suspendu les discussions
bilatérales annuelles avec le Pakistan portant sur les
questions militaires, en raison de la situation politique.
Partageant la même inquiétude, la Commission européenne a
demandé à ce que les élections se tiennent au début de
l’année comme prévu. « L’abandon du processus démocratique
ne peut jamais être une solution au terrorisme », a affirmé
le haut-représentant de la politique étrangère de l’Union
européenne, Javier Solana. Selon les experts politiques,
Musharraf a bien fait ses calculs : il semble qu’il il ne va
pas céder aux appels internationaux car d’ores et déjà, il
est sûr que, quoiqu’il fasse, les Etats-Unis n’ont guère
d’autre choix que de continuer à coopérer avec son pays,
considéré comme leur principal allié dans la guerre contre
le terrorisme. Alors, pourquoi ne pas gouverner d’une main
de fer, bafouant Constitution, démocratie et droits
légitimes ? C’est peut-être ce soutien américain à Musharraf
qui a fait naître en lui les germes d’un despote dans un
pays déstabilisé « qui possède l’arme nucléaire » .
Maha
Al-Cherbini