Al-Ahram Hebdo, Visages | L’auteur et ses ombres
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 Semaine du 28 novembre au 4 décembre, numéro 690

 

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Visages

Alaa Al-Aswani, écrivain et aussi dentiste, continue à s’attaquer aux tabous sociaux et à la répression politique. Son talent de portraitiste a fait de lui un best-seller international.

L’auteur et ses ombres

La vie est à ses yeux une suite fortuite de circonstances. Elle ressemble donc à la salle d’attente de son cabinet de dentiste, où les gens font tapisserie en espérant croiser l’amour ou le succès professionnel. C’est la magnificence des personnages, aussi, celle de son propre sort. Il ne faut pas se torturer l’esprit, cherchant à comprendre. Car s’il est né en 1957, au sein d’une famille du centre-ville cairote, avec un père avocat et écrivain qui lui a donné une éducation à la française au lycée Bab Al-Louq, il n’y est pour rien. Toutefois, cet enchaînement de circonstances a aidé à faire de lui, Alaa Al-Aswani, l’écrivain mondialement reconnu, traduit en 19 langues. « Je devais recevoir une bourse d’études à l’étranger. Parti me renseigner au complexe administratif de la place Tahrir, on m’a dit que l’on a annulé les bourses cette année ! Un peu hagard, je ne savais plus s’il fallait tourner à gauche ou à droite et j’ai opté pour la gauche en rigolant : allons-y à gauche puisque je suis de gauche ! Je me suis retrouvé par hasard devant le bureau du chef et j’ai décidé de porter plainte. C’est là que j’ai appris que ma bourse était toujours valable et que je pouvais partir faire mon master aux USA », raconte-t-il en soulignant que l’essentiel est d’avoir un objectif dans la vie, clairement défini. A cet égard, Al-Aswani a toujours su qu’il voulait devenir écrivain tout en ayant un autre gagne-pain suivant les conseils de son père. Alors, il a en même temps poursuivi une carrière de chirurgien-dentiste et effectué des études supérieures à l’Université de l’Illinois à Chicago, entre 1985 et 1986. Une ressemblance avec Nagui Abdel-Samad, l’un des protagonistes de son dernier roman, Chicago ? « Je ne suis pas Nagui Abdel-Samad, bien qu’il me ressemble beaucoup. Il est plus brusque, plus insensé ! ». Et d’ajouter : « Je lui ai créé un journal, dans le roman, juste pour avoir deux voix au niveau de la narration. C’est plus riche ! ». Nagui étudiait l’histologie, science des tissus organiques et des échanges cellulaires. Il avait un œil cependant pour la poésie, voulait obtenir son diplôme, partir travailler dans une monarchie du Golfe, cumuler les épargnes, rentrer en Egypte et se consacrer à la littérature. Politiquement, il n’est pas sans exprimer les opinions de l’auteur non plus, se disant optimiste quant à l’éventualité d’un changement en Egypte : « C’est l’éveil des Egyptiens qui commencent à réclamer leurs droits. Le régime corrompu est vivement ébranlé, je crois qu’il en a pour peu de temps. (…) L’Egypte était dotée de l’un des plus anciens Parlements en Orient. L’analphabétisme n’est pas incompatible avec la démocratie, d’ailleurs l’Inde en fait preuve ».

Al-Aswani mise trop dans ses propos comme dans ses articles de presse sur la nature des Egyptiens qui ne tardent pas à s’insurger lorsque les compromis - dont ils sont des maîtres incontestés - ne font plus l’affaire. « Cela s’est passé tout au long de l’Histoire, durant l’expédition française, les manifestations de 1946, de 1977, … et actuellement. Les Egyptiens ne disent pas ce qu’ils pensent ; il est difficile de prévoir leur réaction », dit le médecin qui, dans ses écrits, multiplie les diagnostics : « Les Egyptiens ont perdu tout espoir en la justice sur cette terre et ils l’attendent de l’au-delà. Ce qui se répand maintenant en Egypte, ce n’est pas de la religiosité réelle, mais une dépression nerveuse collective, accompagnée d’exhibitionnisme religieux », met-il dans la bouche de Zeinab, l’un de ses personnages féminins qui ne manque pas de lancer des quolibets au Wahabisme répandu, à la manière de son créateur. L’écrivain avoue en effet avoir une plus grande affinité pour les femmes. Sur papier, il trouve moins de mal à écrire lorsqu’il est question d’une femme. « Elles ont une sensibilité de génie, après les enfants. Bien que traditionnellement la femme symbolise la séduction, la rouerie etc, elles sont beaucoup plus claires que les hommes. Elles débordent d’énergie sur papier, remédiant aux problèmes de l’écriture », explique-t-il, jetant un regard attendrissant sur le personnage de Zeinab, la militante de gauche restée fidèle jusqu’au bout. Un peu comme la génération de son père, elle ne dissocie pas le public du privé.

L’écrivain pardonne à ses personnages, cherche à les assimiler, sans pour autant les juger. De quoi correspondre à l’esprit tolérant qui faisait la règle chez lui, à la maison, à l’ombre d’un père libéral et d’une mère plus attachée à la religion. « Mon père avait des réserves quant au dictatorship de Nasser, mais cela ne m’a pas empêché de valoriser l’amour qu’éprouvait le peuple vis-à-vis d’un leader vaincu. Comparez les obsèques de Sadate et Nasser pour cerner la complexité et la spontanéité des sentiments ». Les histoires vont bon train, relatant une grande complicité entre Abbas Al-Aswani et son fils unique, Alaa. « Au lycée, on a commencé à sécher. Mon père m’a dit très bien, bravo ! Mets-moi au courant quand tu décides de faire l’école buissonnière pour que j’augmente ton argent de poche. Tu en auras besoin pour les sorties ! Je l’ai fait une fois ou deux, ensuite j’ai arrêté, n’y trouvant aucun plaisir, car ce n’étaient plus des moments dérobés ».

Lorsqu’à l’âge de 15 ans, il a tenté sa première ébauche littéraire, il avait adopté le point de vue de sa mère, caricaturant la famille de son père. Ce dernier lui a alors adressé une instruction basique : il faut toujours changer les noms ! Un conseil qui l’a sans doute aidé en signant son premier roman, sorti en 2002, L’Immeuble Yacoubian. Considéré par les uns comme un reportage littéraire et par les autres comme un livre épousant une technique plutôt cinématographique, le roman a fait tabac, et les gens, notamment les habitants de l’immeuble situé rue Soliman pacha s’y identifiaient. Or, l’écrivain confirme que c’est à nouveau le hasard qui l’a emmené vers cet immeuble-microcosme. Son père, Abbass Al-Aswani, mort en 1977, y tenait son cabinet. « Ayant quitté l’appartement de l’immeuble Yacoubian vers 1992, je passais mon temps à trouver un autre pour me servir comme cabinet de dentiste. J’ai connu un courtier qui m’accompagnait d’un immeuble à l’autre, toujours au centre-ville. C’était une belle occasion de redécouvrir ce quartier, symbole d’une époque révolue. Réparti en trois zones, j’aime surtout la première, s’étendant de Talaat Harb à Abdine. C’est la plus chic ! ». Sa recherche lui permettait en effet de visiter les divers bâtiments et de récolter entre temps pas mal d’histoires. Sa galerie de portraits s’enrichit de visages portant bien les rides du temps, telle Madame Zeta Mendès, l’ancienne danseuse grecque qui resurgit dans une nouvelle de Nirane sadiqa (bavures, Merit, 2004). « En fin de compte, l’agent immobilier me soupçonna et refusa de me faire visiter!».

Les lieux porteurs de souvenirs content la mémoire de leurs habitants, et l’auteur s’en inspire pour signer une fiction renouant avec la narration classique, sans pompe ni affectation. « Il y a deux niveaux d’écriture : visible et invisible, soit explicite et implicite, c’est celui-ci qui fait que l’on vous croit ou on ne vous croit pas », dit Al-Aswani, lequel répète à tout bout de chant que le texte doit être à la portée de tous, sans grand effort.

Avec le succès inégalé de L’Immeuble Yacoubian, c’est un autre coup du destin qui s’abat sur lui. Cette fois-ci, les dés sont jetés. Il devient un écrivain confirmé mais aussi assez jalousé. « C’est l’écrivain d’un seul ouvrage ! Il est tombé sur des manuscrits de son père à qui l’on reconnaît le style. Il n’est pas capable de faire un autre, sinon on aurait tout vu ! », lançait-on dans les milieux littéraires jusqu’à la sortie de Chicago, en janvier 2007. Le phénomène Al-Aswani s’installe, le second roman ayant vendu le double du premier. Et la recette est quasiment la même : sans digressions stylistiques, il brosse des personnages ou des caractères à la Bruyère qui, au fur et à mesure de l’écriture, acquièrent une certaine autonomie. L’auteur privilégie le sujet et cela s’opère parfois au détriment de l’architecture de l’œuvre, lui reproche-t-on. « Je partage l’opinion de Garcia Marquez ayant dit qu’un bon roman a toujours un bon thème, mais que le bon thème ne fait pas toujours un bon roman », rétorque-t-il, affirmant : « J’ai mis dix ans pour rédiger un roman. C’est comme tenir les commandes de dix chevaux à la fois et tenter de traverser une grande distance, sans que l’un n’échappe ni à droite ni à gauche. Le roman est cette vie qu’on anime sur papier, laquelle ressemble à notre vie quotidienne mais elle est plus profonde et plus signifiante ». Pour arriver là, il s’est entraîné à briser les barrières. En bon communiquant, il a cette vocation d’aller vers les gens, d’être à l’écoute, affichant une complaisance pathétique qui n’aide pas à deviner son monde intérieur probablement plus tourmenté.

« J’aime Alexandrie plus que Le Caire, je n’ose pas le dire ! C’est mon lieu fétiche ! Je m’y suis toujours rendu pour prendre des décisions importantes : 1er mariage, divorce, bourse … A peine arrivé, je dois visiter 4 ou 5 endroits, tel un amoureux avide de toucher les traits de sa dulcinée ». Est-ce au rythme de la mer qu’il avait décidé d’émigrer pour la Nouvelle-Zélande, par résignation ou désespoir ? C’était juste avant la publication de L’Immeuble Yacoubian, puis le destin a arrangé les choses. « Mon mentor, l’écrivain Alaa Al-Dib, m’a dit : Pour toi, émigrer est un acte suicidaire ! », poursuivant : « Quitter l’Egypte aurait été la fin de ma carrière d’écrivain ! Etre loin de cette société, de ses changements fulgurants, allait propulser la nostalgie. Or, celle-ci n’est pas suffisante à elle seule pour faire de la vraie littérature ». Dans Chicago, le destin des émigrés n’était pas à envier. Des académiciens tristes et déprimés, il y avait un vide difficile à combler : Salah s’est donné la mort ne supportant plus sa lâcheté et Raafat a perdu sa fille. On a l’impression que l’écrivain a été sauvé de justesse. L’aboutissement de ses succès a été d’asseoir son image d’intellectuel engagé, membre du mouvement Kéfaya (ça suffit), opposant farouche faisant parfois office de « héros national » ! On se penche sur sa vie, se déroulant entre fraise et stylo, sans oublier de mentionner son côté discipliné à la Naguib Mahfouz. Car le romancier écrit régulièrement de 6h30 à 10h30, six jours par semaine, question d’ajuster son horloge biologique. Il garde, sa clinique ou «  sa fenêtre sur le monde », comme il aime à le décrire et y travaille jusqu’à 21h. On le retrouve souvent dans ses œuvres, mais l’écrivain éloigne tout soupçon autobiographique : « Ce serait gaspiller la matière première ! Certains aspects de la personnalité du romancier peuvent ressortir dans l’œuvre, mais l’autobiographie constituerait la fin de son projet », dit-il à la manière de celui qui crève un abcès.

Dalia Chams

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Jalons

1957 : Naissance au Caire.

1977 : Mort de son père.

1979 : Publication d’une première nouvelle, à Rose Al-Youssef.

1985 : Départ pour Chicago, afin de parachever ses études à l’Université d’Illinois.

1994 : Second mariage, après un premier dans les années 1970.

1998 : Début de l’écriture de L’Immeuble Yacoubian publié en 2002.

2004 : Sortie de son recueil de nouvelles, Nirane sadiqa.

2006 : Première édition de Chicago.

 

 




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