Alaa Al-Aswani,
écrivain et aussi dentiste, continue à s’attaquer aux tabous
sociaux et à la répression politique. Son talent de
portraitiste a fait de lui un best-seller international.
L’auteur et ses ombres
La vie est à ses yeux une suite fortuite de circonstances.
Elle ressemble donc à la salle d’attente de son cabinet de
dentiste, où les gens font tapisserie en espérant croiser
l’amour ou le succès professionnel. C’est la magnificence
des personnages, aussi, celle de son propre sort. Il ne faut
pas se torturer l’esprit, cherchant à comprendre. Car s’il
est né en 1957, au sein d’une famille du centre-ville
cairote, avec un père avocat et écrivain qui lui a donné une
éducation à la française au lycée Bab Al-Louq, il n’y est
pour rien. Toutefois, cet enchaînement de circonstances a
aidé à faire de lui, Alaa Al-Aswani, l’écrivain mondialement
reconnu, traduit en 19 langues. « Je devais recevoir une
bourse d’études à l’étranger. Parti me renseigner au
complexe administratif de la place Tahrir, on m’a dit que
l’on a annulé les bourses cette année ! Un peu hagard, je ne
savais plus s’il fallait tourner à gauche ou à droite et
j’ai opté pour la gauche en rigolant : allons-y à gauche
puisque je suis de gauche ! Je me suis retrouvé par hasard
devant le bureau du chef et j’ai décidé de porter plainte.
C’est là que j’ai appris que ma bourse était toujours
valable et que je pouvais partir faire mon master aux USA »,
raconte-t-il en soulignant que l’essentiel est d’avoir un
objectif dans la vie, clairement défini. A cet égard,
Al-Aswani a toujours su qu’il voulait devenir écrivain tout
en ayant un autre gagne-pain suivant les conseils de son
père. Alors, il a en même temps poursuivi une carrière de
chirurgien-dentiste et effectué des études supérieures à
l’Université de l’Illinois à Chicago, entre 1985 et 1986.
Une ressemblance avec Nagui Abdel-Samad, l’un des
protagonistes de son dernier roman, Chicago ? « Je ne suis
pas Nagui Abdel-Samad, bien qu’il me ressemble beaucoup. Il
est plus brusque, plus insensé ! ». Et d’ajouter : « Je lui
ai créé un journal, dans le roman, juste pour avoir deux
voix au niveau de la narration. C’est plus riche ! ». Nagui
étudiait l’histologie, science des tissus organiques et des
échanges cellulaires. Il avait un œil cependant pour la
poésie, voulait obtenir son diplôme, partir travailler dans
une monarchie du Golfe, cumuler les épargnes, rentrer en
Egypte et se consacrer à la littérature. Politiquement, il
n’est pas sans exprimer les opinions de l’auteur non plus,
se disant optimiste quant à l’éventualité d’un changement en
Egypte : « C’est l’éveil des Egyptiens qui commencent à
réclamer leurs droits. Le régime corrompu est vivement
ébranlé, je crois qu’il en a pour peu de temps. (…) L’Egypte
était dotée de l’un des plus anciens Parlements en Orient.
L’analphabétisme n’est pas incompatible avec la démocratie,
d’ailleurs l’Inde en fait preuve ».
Al-Aswani mise trop dans ses propos comme dans ses articles
de presse sur la nature des Egyptiens qui ne tardent pas à
s’insurger lorsque les compromis - dont ils sont des maîtres
incontestés - ne font plus l’affaire. « Cela s’est passé
tout au long de l’Histoire, durant l’expédition française,
les manifestations de 1946, de 1977, … et actuellement. Les
Egyptiens ne disent pas ce qu’ils pensent ; il est difficile
de prévoir leur réaction », dit le médecin qui, dans ses
écrits, multiplie les diagnostics : « Les Egyptiens ont
perdu tout espoir en la justice sur cette terre et ils
l’attendent de l’au-delà. Ce qui se répand maintenant en
Egypte, ce n’est pas de la religiosité réelle, mais une
dépression nerveuse collective, accompagnée
d’exhibitionnisme religieux », met-il dans la bouche de
Zeinab, l’un de ses personnages féminins qui ne manque pas
de lancer des quolibets au Wahabisme répandu, à la manière
de son créateur. L’écrivain avoue en effet avoir une plus
grande affinité pour les femmes. Sur papier, il trouve moins
de mal à écrire lorsqu’il est question d’une femme. « Elles
ont une sensibilité de génie, après les enfants. Bien que
traditionnellement la femme symbolise la séduction, la
rouerie etc, elles sont beaucoup plus claires que les
hommes. Elles débordent d’énergie sur papier, remédiant aux
problèmes de l’écriture », explique-t-il, jetant un regard
attendrissant sur le personnage de Zeinab, la militante de
gauche restée fidèle jusqu’au bout. Un peu comme la
génération de son père, elle ne dissocie pas le public du
privé.
L’écrivain pardonne à ses personnages, cherche à les
assimiler, sans pour autant les juger. De quoi correspondre
à l’esprit tolérant qui faisait la règle chez lui, à la
maison, à l’ombre d’un père libéral et d’une mère plus
attachée à la religion. « Mon père avait des réserves quant
au dictatorship de Nasser, mais cela ne m’a pas empêché de
valoriser l’amour qu’éprouvait le peuple vis-à-vis d’un
leader vaincu. Comparez les obsèques de Sadate et Nasser
pour cerner la complexité et la spontanéité des sentiments
». Les histoires vont bon train, relatant une grande
complicité entre Abbas Al-Aswani et son fils unique, Alaa. «
Au lycée, on a commencé à sécher. Mon père m’a dit très
bien, bravo ! Mets-moi au courant quand tu décides de faire
l’école buissonnière pour que j’augmente ton argent de
poche. Tu en auras besoin pour les sorties ! Je l’ai fait
une fois ou deux, ensuite j’ai arrêté, n’y trouvant aucun
plaisir, car ce n’étaient plus des moments dérobés ».
Lorsqu’à l’âge de 15 ans, il a tenté sa première ébauche
littéraire, il avait adopté le point de vue de sa mère,
caricaturant la famille de son père. Ce dernier lui a alors
adressé une instruction basique : il faut toujours changer
les noms ! Un conseil qui l’a sans doute aidé en signant son
premier roman, sorti en 2002, L’Immeuble Yacoubian.
Considéré par les uns comme un reportage littéraire et par
les autres comme un livre épousant une technique plutôt
cinématographique, le roman a fait tabac, et les gens,
notamment les habitants de l’immeuble situé rue Soliman
pacha s’y identifiaient. Or, l’écrivain confirme que c’est à
nouveau le hasard qui l’a emmené vers cet
immeuble-microcosme. Son père, Abbass Al-Aswani, mort en
1977, y tenait son cabinet. « Ayant quitté l’appartement de
l’immeuble Yacoubian vers 1992, je passais mon temps à
trouver un autre pour me servir comme cabinet de dentiste.
J’ai connu un courtier qui m’accompagnait d’un immeuble à
l’autre, toujours au centre-ville. C’était une belle
occasion de redécouvrir ce quartier, symbole d’une époque
révolue. Réparti en trois zones, j’aime surtout la première,
s’étendant de Talaat Harb à Abdine. C’est la plus chic ! ».
Sa recherche lui permettait en effet de visiter les divers
bâtiments et de récolter entre temps pas mal d’histoires. Sa
galerie de portraits s’enrichit de visages portant bien les
rides du temps, telle Madame Zeta Mendès, l’ancienne
danseuse grecque qui resurgit dans une nouvelle de Nirane
sadiqa (bavures, Merit, 2004). « En fin de compte, l’agent
immobilier me soupçonna et refusa de me faire visiter!».
Les lieux porteurs de souvenirs content la mémoire de leurs
habitants, et l’auteur s’en inspire pour signer une fiction
renouant avec la narration classique, sans pompe ni
affectation. « Il y a deux niveaux d’écriture : visible et
invisible, soit explicite et implicite, c’est celui-ci qui
fait que l’on vous croit ou on ne vous croit pas », dit
Al-Aswani, lequel répète à tout bout de chant que le texte
doit être à la portée de tous, sans grand effort.
Avec le succès inégalé de L’Immeuble Yacoubian, c’est un
autre coup du destin qui s’abat sur lui. Cette fois-ci, les
dés sont jetés. Il devient un écrivain confirmé mais aussi
assez jalousé. « C’est l’écrivain d’un seul ouvrage ! Il est
tombé sur des manuscrits de son père à qui l’on reconnaît le
style. Il n’est pas capable de faire un autre, sinon on
aurait tout vu ! », lançait-on dans les milieux littéraires
jusqu’à la sortie de Chicago, en janvier 2007. Le phénomène
Al-Aswani s’installe, le second roman ayant vendu le double
du premier. Et la recette est quasiment la même : sans
digressions stylistiques, il brosse des personnages ou des
caractères à la Bruyère qui, au fur et à mesure de
l’écriture, acquièrent une certaine autonomie. L’auteur
privilégie le sujet et cela s’opère parfois au détriment de
l’architecture de l’œuvre, lui reproche-t-on. « Je partage
l’opinion de Garcia Marquez ayant dit qu’un bon roman a
toujours un bon thème, mais que le bon thème ne fait pas
toujours un bon roman », rétorque-t-il, affirmant : « J’ai
mis dix ans pour rédiger un roman. C’est comme tenir les
commandes de dix chevaux à la fois et tenter de traverser
une grande distance, sans que l’un n’échappe ni à droite ni
à gauche. Le roman est cette vie qu’on anime sur papier,
laquelle ressemble à notre vie quotidienne mais elle est
plus profonde et plus signifiante ». Pour arriver là, il
s’est entraîné à briser les barrières. En bon communiquant,
il a cette vocation d’aller vers les gens, d’être à
l’écoute, affichant une complaisance pathétique qui n’aide
pas à deviner son monde intérieur probablement plus
tourmenté.
« J’aime Alexandrie plus que Le Caire, je n’ose pas le dire
! C’est mon lieu fétiche ! Je m’y suis toujours rendu pour
prendre des décisions importantes : 1er mariage, divorce,
bourse … A peine arrivé, je dois visiter 4 ou 5 endroits,
tel un amoureux avide de toucher les traits de sa dulcinée
». Est-ce au rythme de la mer qu’il avait décidé d’émigrer
pour la Nouvelle-Zélande, par résignation ou désespoir ?
C’était juste avant la publication de L’Immeuble Yacoubian,
puis le destin a arrangé les choses. « Mon mentor,
l’écrivain Alaa Al-Dib, m’a dit : Pour toi, émigrer est un
acte suicidaire ! », poursuivant : « Quitter l’Egypte aurait
été la fin de ma carrière d’écrivain ! Etre loin de cette
société, de ses changements fulgurants, allait propulser la
nostalgie. Or, celle-ci n’est pas suffisante à elle seule
pour faire de la vraie littérature ». Dans Chicago, le
destin des émigrés n’était pas à envier. Des académiciens
tristes et déprimés, il y avait un vide difficile à combler
: Salah s’est donné la mort ne supportant plus sa lâcheté et
Raafat a perdu sa fille. On a l’impression que l’écrivain a
été sauvé de justesse. L’aboutissement de ses succès a été
d’asseoir son image d’intellectuel engagé, membre du
mouvement Kéfaya (ça suffit), opposant farouche faisant
parfois office de « héros national » ! On se penche sur sa
vie, se déroulant entre fraise et stylo, sans oublier de
mentionner son côté discipliné à la Naguib Mahfouz. Car le
romancier écrit régulièrement de 6h30 à 10h30, six jours par
semaine, question d’ajuster son horloge biologique. Il
garde, sa clinique ou « sa fenêtre sur le monde »,
comme il aime à le décrire et y travaille jusqu’à 21h. On le
retrouve souvent dans ses œuvres, mais l’écrivain éloigne
tout soupçon autobiographique : « Ce serait gaspiller la
matière première ! Certains aspects de la personnalité du
romancier peuvent ressortir dans l’œuvre, mais
l’autobiographie constituerait la fin de son projet »,
dit-il à la manière de celui qui crève un abcès.
Dalia
Chams