Travail.
Une décision du ministère de la Main-d’œuvre interdit aux
femmes, dans une optique dite de protection, de travailler
au-delà de 20h. Ce qui ne plaît ni à ces dernières ni aux
associations féminines.
Protection
ou couvre-feu ?
Grand
mall à maadi. Il est 20h. Des vendeuses s’éclipsent
discrètement pour rentrer chez elles, alors que les clients
sont encore dans les magasins.
Pourtant, ce n’est pas un jour d’exception et la scène va se
reproduire quotidiennement conformément à la décision
promulguée par Dr Aïcha Abdel-Hadi, ministre de la
Main-d’œuvre. Cette décision ordonne aux femmes de quitter
leur lieu de travail à 20h précises. Celles qui dérogent à
cette décision doivent dorénavant obtenir une autorisation
des responsables concernés au ministère. Cette décision, qui
normalement a été prise dans une optique de protection de la
femme au travail, a suscité paradoxalement des réaction très
hostiles de la part des femmes.
« Je ne comprends pas vraiment cette prolifération de
décisions contradictoires de cette ministre qui a pourtant
autorisé les femmes à travailler aux pays du Golfe, alors
qu’aujourd’hui, elle leur interdit de dépasser certains
horaires de travail sous prétexte de les protéger de
l’exploitation de leurs employeurs », s’interroge Naguiya,
une secrétaire dans une société privée et dont le travail se
termine à 22h. Et d’ajouter : « Il s’agit là d’une violation
et non d’une protection de la liberté individuelle. Et
comment appliquer une telle décision dans les centres
hospitaliers ? L’infirmière va-t-elle laisser son malade en
train d’agoniser et partir sous prétexte qu’elle a terminé
sa journée ? ».
Ce sont surtout les commerces qui constituent un bassin
d’emploi et d’activité important, car ils regroupent un
large éventail de vendeuses, coiffeuses, chefs de rayon ou
représentantes commerciales et qui sont les plus touchés.
Une décision qui n’arrange ni les patrons ni les employées
qui voient que leur gagne-pain est en péril.
Selon Dr Aïcha Abdel-Hadi, ce décret n’est pas nouveau, car
c’est une application du code du travail unifié n°12 de
l’année 2003. Une décision qui vise particulièrement les
magasins, les usines, les ateliers et même les sociétés
privées et oblige les patrons à fixer les horaires de
travail et les jours de repos des travailleurs. Ce qui est
censé garantir les droits de la femme et prévoir un système
de roulement ou de relève de service, un système appliqué
partout dans le monde. « Nombreux sont les employeurs qui
exploitent les travailleurs, surtout les femmes, et les
obligent à travailler 12 heures par jour, alors qu’elles ne
doivent pas dépasser les 8 heures. Il fallait donc prendre
des mesures très strictes pour contrôler les dépassements de
certains employeurs. Raison pour laquelle des comités
dépendant du ministère de la Main-d’œuvre auront à faire des
inspections surprises pour relever toute infraction à cette
loi. Ces comités sont chargés aussi de délivrer des
autorisations pour les femmes qui veulent faire des heures
supplémentaires », explique un responsable au ministère,
tout en ajoutant qu’il ne comprend pas cette agitation qui
s’est déclenchée particulièrement au sein des associations
féminines. « Toutes ces décisions ont été prises dans
l’intérêt des femmes et ne sont pas une ingérence dans leur
vie privée ».
La peur de perdre l’emploi
Dans une usine de textiles, le bruit des machines n’empêche
pas les ouvrières de discuter entre elles. Et les avis
divergent. Certaines sont soulagées de rentrer plus tôt chez
elles, d’autres de pouvoir gagner un peu plus avec les
heures supplémentaires. « Nous n’allons plus travailler
comme des esclaves. On doit faire 12 heures par jour pour
gagner 250 L.E. par mois. Un boulot éreintant qui nous
empêche de nous occuper de notre foyer et de nos enfants »,
dit Samira avec un sourire de soulagement. Mais une autre
n’est pas de son avis : « Ne te réjouis pas, le patron
risque de nous faire remplacer par des hommes. Et dans ce
cas, tu seras dans une situation embarrassante ». A ces
mots, le visage de Samira s’assombrit, elle est divorcée et
doit subvenir aux besoins de sa famille composée de 4
membres. Elle sait aussi que ce n’est pas facile de trouver
du boulot si jamais elle est renvoyée de cette usine.
Un état d’inquiétude s’est emparé de toutes ces ouvrières,
d’autant qu’en Egypte, on compte 35 % de femmes qui
subviennent aux besoins de leurs familles. Ceci risque
d’augmenter le taux de chômage de femmes. Une troisième
intervient pour donner son avis : « Il semble que cette
ministre ignore nos conditions de vie. Avec une telle
décision, elle vient de nous compliquer la vie ».
Côté employeurs, les soucis sont d’un autre ordre. La
plupart d’entre eux pensent que cette loi va entraver la
bonne marche de leur commerce, usines ou ateliers. Hassan,
coiffeur, ne cesse de se triturer les méninges. Il pense
sérieusement embaucher des hommes pour en finir avec les
tracas que lui causent les femmes.
« Je ne sais pas quel genre d’autorisation peut convenir à
mon boulot, notamment mes coiffeuses qui terminent le
travail à 23h et même plus tard à la veille des grandes
fêtes. Dois-je recruter des coiffeurs hommes et me contenter
de deux apprenties qui partiront à 20h. Celles-ci resteront
seulement au service des femmes voilées », souligne-t-il. Et
d’ajouter : « De telles autorisations vont ouvrir la porte à
la corruption. je vais être obligé de verser des pots-de-vin
et des ikramiyas aux inspecteurs pour qu’ils ferment les
yeux et me laissent tranquille ».
D’autres, comme Samer, ne peuvent se passer de vendeuses.
Propriétaire d’un magasin de lingerie, il ne voit pas
comment on pourrait le pousser à embaucher un homme pour
écouler de la lingerie fine. « C’est tard dans le soir que
les familles sortent pour faire leurs emplettes. Les rues
sont inondées de monde et je ne peux pas mettre à la porte
des clientes sous prétexte que ma vendeuse quitte son boulot
à huit heures. Embaucher une tierce personne ou un homme à
sa place en cette période de récession n’est pas aussi la
bonne solution », s’insurge Samer.
Les associations s’insurgent
D’ailleurs, plusieurs associations féminines s’opposent à la
décision de la ministre et la trouvent comme une injustice
envers les femmes. « Au moment où l’on appelle à l’égalité
et la non-discrimination de la femme, la ministre veut de
nouveau l’enfermer dans le harem. Ce n’est pas cette
autorisation qui va protéger la femme des agressions ou du
viol, si elle doit tarder dans son boulot », explique Fardos
Bahnassi, féministe. Et si, d’après elle, cette décision est
une garantie pour bénéficier d’une assurance dans le
travail, les patrons arriveront toujours à user de
subterfuges pour les exploiter à fond. Ces patrons préfèrent
employer des femmes qu’ils paient moins que les hommes.
Selon Bahnassi, cette décision ne rime à rien. Si cette
ministre souhaite le retour de la femme à la maison, qu’elle
le dise clairement. Mais appliquer une telle décision sous
prétexte de protéger les femmes est insensé. « J’ai
l’impression que Dr Aïcha Abdel-Hadi veut se servir des
femmes comme des bouc émissaires pour résoudre le problème
du chômage des hommes. Il faut revoir cette décision en se
référant aux droits de la femme sans aucune discrimination
ou entrave à sa liberté dans le travail. Et si elle veut
résoudre le problème de celles qui tardent à rentrer à la
maison, elle n’a qu’à créer un syndicat pour mieux les
protéger. Mais avant, elle devrait se pencher sur le cas des
femmes en provinces qui travaillent toute la journée dans
les champs, exposées à des produits chimiques qui peuvent à
la longue porter préjudice à leur santé », conclut-elle.
Chahinaz Gheith