Alfred Farag : Al-Charqawi commet une faute de grammaire
Mohamed Salmawy
D’aucuns
pourraient ignorer le rôle qu’a joué le défunt Alfred Farag
dans la mise en place de l’Union des écrivains d’Egypte.
C’était une contribution efficace et d’envergure sans
laquelle toute cette panoplie d’écrivains ne se serait pas
mise d’accord sur la vitalité de l’existence d’une telle
organisation syndicale ayant pour vocation de les protéger
et de défendre leurs intérêts. Alfred Farag a été celui qui
a réuni Abdel-Rahmane Al-Charqawi, Taha Hussein et Tewfiq
Al-Hakim. Si ce n’étaient ses efforts, ces personnalités
n’auraient jamais signé le communiqué de création de
l’Association des écrivains et plus tard celui de l’Union.
Nous étions en plein hiver 1999 dans l’enceinte du Théâtre
national. Le grand dramaturge Alfred Farag était venu voir
ma pièce de théâtre La dernière danse de Salomé, jouée par
Soheir Al-Morcheidi et Abdel-Moneim Madbouli. Pendant
l’entracte, nous nous sommes réunis dans le salon pour
parler de divers sujets et je ne sais pas ce qui nous a
amenés à aborder le sujet de l’Union des écrivains. Alfred
Farag m’a narré l’histoire de sa création, qu’il connaissait
dans ses menus détails. D’ailleurs, rares sont ceux qui la
connaissent. Un récit que nous avons poursuivi dans la
cafétéria de l’hôtel Shepheard jusqu’aux premières lueurs du
lendemain.
Alfred Farag m’a dit : Tout le monde croit que c’est Youssef
Al-Sébaï qui a créé l’Union des écrivains en 1975. Mais la
réalité est que le véritable promoteur de l’idée fut
Abdel-Rahmane Al-Charqawi en 1955. Il avait créé ce qui
était appelé à l’époque l’Association des écrivains qui
était la pierre angulaire ayant donné naissance plus tard à
l’Union.
Alfred
Farag est revenu en arrière et nous a dit qu’il avait
commencé par être un instituteur dans une école secondaire à
Choubra, alors que Abdel-Rahmane Al-Charqawi était un
inspecteur au ministère de l’Education. Dans son bureau,
Al-Charqawi était en compagnie de deux jeunes gens, amateurs
d’écriture comme lui, Fathi Ghanem et Ahmad Bahaeddine.
Alfred était proche d’Al-Charqawi bien qu’ils n’avaient pas
travaillé ensemble, mais ils se rencontraient régulièrement
dans un café à Héliopolis. Au cours d’une de ses rencontres,
Al-Charqawi a parlé avec Farag de la nécessité de faire
démarrer un syndicat qui protégerait les intérêts des
écrivains. Lorsque Al-Charqawi a remarqué l’enthousiasme de
Farag, il a fait sortir de sa poche un reçu d’électricité,
semble-t-il, et a commencé à rédiger au verso le communiqué
de la création de ce syndicat : « Nous, écrivains égyptiens,
nous nous sommes mis d’accord à former une union pour les
écrivains qui défendrait la profession et qui soutiendrait
la littérature, la pensée, les droits d’auteurs littéraires
et matériels et qui serait le porte-parole des écrivains d’Egypte
à l’intérieur comme à l’étranger ».
En s’adressant à son ami Alfred Farag, Abdel-Rahmane
Al-Charqawi a dit : Si nous réunissons 100 signatures sur ce
papier, il ne nous resterait plus qu’à assurer le contact
avec l’Etat et à fixer le statut juridique de l’Union.
Ceci a eu lieu en 1955, à la suite de la Révolution de
Juillet qui avait attisé l’enthousiasme des citoyens. Chacun
alors s’était acharné à revendiquer ses droits et à
rechercher ses intérêts. Al-Charqawi dit à Alfred Farag
qu’il pourrait obtenir la signature de Youssef Al-Sébaï, qui
était l’un des Officiers libres et romancier en même temps.
Al-Charqawi demanda au disciple Alfred Farag d’essayer
d’obtenir celle de son maître Tewfiq Al-Hakim et aussi celle
de Taha Hussein qu’il connaissait personnellement.
Le dramaturge m’a raconté une situation très embarrassante.
Il m’a dit que lorsqu’il devait lire l’énoncé du communiqué
à Taha Hussein pour qu’il y appose sa signature, le doyen de
la littérature arabe l’a alors arrêté devant une erreur de
grammaire flagrante tout au début du communiqué. Alfred dit
que tout au long de sa vie, il n’a jamais été confronté à
une situation aussi embarrassante. Le doyen de la
littérature arabe lui a demandé clairement l’identité de la
personne qui a rédigé ce communiqué et Alfred Farag a
répondu : C’est Abdel-Rahmane Al-Charqawi. Taha Hussein
rétorqua : Abdel-Rahmane a innové dans la poésie et rien
d’étrange à ce qu’il veuille faire de même en grammaire.
Alfred Farag craignait que Dr Taha Hussein refuse d’adhérer
à l’association à cause de cette erreur grammaticale
flagrante qui est passée inaperçue tant par son auteur que
par son lecteur. Il le supplia alors : J’espère, mon pacha,
que cette erreur ne vous empêchera pas de rejoindre
l’association.
— Etes-vous parmi les fondateurs ? Farag lui énuméra alors
plusieurs noms, en focalisant sur les adeptes de la droite
jusqu’à ce que Taha Hussein se soit bien assuré que
l’association ne serait pas réservée uniquement à la gauche.
Il approuva alors et y adhéra.
Ainsi Taha Hussein fut-il le premier à apposer son tampon
sur le communiqué de l’Union des écrivains d’Egypte, grâce à
Alfred Farag. Ensuite, ce fut au tour de Tewfiq Al-Hakim de
le lire suite à une initiative d’Alfred Farag toujours, puis
Youssef Al-Sébaï. Cependant, Alfred Farag reconnaît qu’Al-Sébaï
fut la personne dynamique qui a pu faire bouger les choses
et qui a concrétisé sur le terrain de la réalité l’idée de
l’Association. Il a éliminé toutes les entraves
bureaucratiques qui s’érigeaient d’habitude devant la
déclaration de n’importe quelle nouvelle entité.
Ainsi ce qui fut appelé l’Association des écrivains a-t-elle
vu le jour en Egypte. Elle a été fondée en vertu de la loi
des associations sociales. Le premier président élu était Dr
Taha Hussein et le conseil d’administration était composé de
Tewfiq Al-Hakim, Abbass Mahmoud Al-Aqqad, Mahmoud Taïmour,
Aziz Abaza et, parmi ceux de la nouvelle génération, Youssef
Al-Sébaï, Ehsane Abdel-Qoddous, Naguib Mahfouz, Sarwat
Abaza, Abdel-Rahmane Al-Charqawi et Ahmad Bahaeddine.
Youssef Al-Sébaï a été élu secrétaire général de
l’association par forfait.
Alfred Farag souriait, alors qu’il se rappelait ses
souvenirs et disait : l’Association des écrivains s’est
acharnée à revendiquer l’application de la loi des syndicats
et des unions, jusqu’à la promulgation, 20 ans plus tard,
précisément en 1975 de la loi de la fondation de l’Union des
écrivains. Celle-ci a stipulé dans son article n°1 : « La
création en République arabe d’Egypte d’un syndicat appelé
l’Union des écrivains avec le statut de personne morale ».
Les années se sont écoulées et je me suis trouvé élu à la
tête de cette union en mars 2005. En novembre de la même
année, nous étions en train de préparer la célébration du
30e anniversaire de l’Union qui a vu le jour en 1975. Alfred
Farag était alors hospitalisé à Londres et trouva la mort
quelque temps après. Je l’avais contacté à l’hôpital pour
avoir des nouvelles de sa santé. La première chose qu’il m’a
demandée : — Est-ce vrai que vous célébrez le 30e
anniversaire de la création de l’Union.
— Oui et nous espérons que vous reviendrez en bonne santé
pour que vous puissiez le célébrer avec nous.
Alfred Farag me répondit rapidement : C’est le jubilé
d’argent de l’Union. Elle a été fondée en 1955, comme je
vous l’ai déjà dit. Bien qu’à l’époque elle s’appelait
l’Association des écrivains. Tout comme les Nations-Unies
qui avait été précédée par la Ligue des nations. Dans ce
cas-là, peut-on dire que l’histoire de l’organisation
internationale a juste commencé depuis qu’elle a été appelée
les Nations-Unies ? C’est donc pareil pour l’Association et
l’Union qui lui a succédé.
Avant de finir le contact téléphonique, j’ai dit à Alfred
Farag que nous l’attendions en Egypte pour célébrer tous
ensemble l’union. Mais Alfred Farag n’est pas rentré. La
maladie l’a rongée à Londres et c’est sa dépouille mortelle
qui nous est revenue quelques jours après mon appel.
Que Dieu
le gratifie pour ses dons pour les écrivains.