Insolite. Hassan Al-Sabbane est le plus ancien fonctionnaire d’Egypte. Il a passé 72 ans dans la fonction publique. A 90 ans, il est toujours fidèle au poste. Consciencieux, ponctuel et aimant par-dessus tout son travail, il reste la perle rare. Portrait.

 

Le doyen des scribes

 

Ils sont nombreux en Egypte. Mais Hassan Al-Sabbane n’est pas comme les autres. C’est un cas particulier. C’est le plus vieux fonctionnaire d’Etat de tous les temps, ici et ailleurs. Cela fait 72 ans qu’il est au ministère de la Santé. Son nom mérite réellement d’être porté sur le Guiness. Qui pourrait dire mieux en fait ?

S’appuyant d’une main sur une canne et tenant son vieux cartable en cuir de l’autre, il continue d’aller travailler à l’âge de 90 ans. Précis comme une montre, il est le premier à rejoindre son poste à 8h du matin et le dernier à le quitter. Dès qu’un planton le voit surgir au bas des escaliers, il court pour le décharger de son fardeau. Hassan peut alors monter les escaliers à son rythme, car ses rhumatismes, âge oblige, le font terriblement souffrir. Arrivé à son bureau, il s’affale sur son fauteuil pour reprendre son souffle, puis s’empresse d’ouvrir son cartable pour retirer une agrafeuse, un stylo et quelques dossiers encore à l’étude et commande une tasse de thé, la seule qu’il absorbera de toute la journée. Hassan est conseiller administratif au cabinet du ministre de la Santé. Il doit se mettre rapidement au travail, car son agenda est bien chargé. Il doit répondre au tas de lettres envoyées par l’Assemblée du peuple au ministre de la Santé. Des fonctionnaires comme lui sont rares de nos jours, ils préfèrent flâner et papoter dans les couloirs que travailler.

 

Une perle rare

Ne dit-on pas : l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ? Cet adage convient parfaitement à ce fonctionnaire surnommé « les archives », puisqu’il connaît toute l’histoire de ce ministère. Et pourquoi pas, puisqu’il travaille entre ces murs bien avant la création même du ministère de la Santé. « J’ai fréquenté l’école du prince Farouq, située à Rod Al-Farag, et obtenu le baccalauréat à l’âge de 17 ans. Et bien que je sois classé à l’époque premier de ma promotion, et obtenu une médaille à l’effigie du roi Farouq comme récompense, je n’ai pas pu m’inscrire à la faculté de pédagogie, car je n’avais pas encore 18 ans », raconte-t-il. Et d’ajouter : « J’ai tellement été déprimé que j’ai refusé de m’inscrire dans une autre faculté. C’est en 1935 que j’ai été recruté en tant que fonctionnaire au sein de ce ministère qui dépendait à l’époque du ministère de l’Intérieur. Il portait le nom de Service chargé des affaires de la santé. Un office que dirigeait Dr Mohamad Chahine pacha, médecin attitré du roi Farouq, et qui a été nommé plus tard par ce monarque ministre de la Santé une fois que ce ministère a été créé en avril 1936 ».

Am Hassan a été témoin de différentes époques, à commencer par la monarchie, la Révolution jusqu’à aujourd’hui. Il a vécu tous les conflits auxquels l’Egypte a été impliquée depuis la deuxième guerre mondiale, à l’exemple de la guerre de 1948, celle de 67 et enfin celle de 73. On pourrait même dire que sa réputation équivaut à celle des ministres qui sont passés par ce ministère. Fidèle au poste, égal à lui-même, il a vu défiler bien des figures importantes qui ont changé de ministère ou de fonction ou ont pris leurs retraites, alors que lui a toujours été reconduit dans ses fonctions, même si son âge a dépassé celui de la retraite. « J’ai été engagé en tant qu’agent administratif à l’hôpital de Manzala, chargé du personnel médical. Au fur et à mesure, j’ai monté les échelons jusqu’à ce que le Dr Fouad Mohieddine, ministre de la Santé, en 1975, a décidé de me nommer au poste de directeur général. Une fonction qui ne pouvait convenir à un simple bachelier comme moi, mais vu mes longues années d’expérience, il m’a jugé apte à assumer cette tâche à responsabilité », explique-t-il. Or, Hassan n’a jamais recouru au piston pour monter de grade. C’est grâce à ses performances professionnelles et son sérieux qu’il occupe son poste de conseiller administratif dans le cabinet du ministre actuel de la Santé. Hassan n’a jamais reçu de remarque de quiconque, ni même été sanctionné ni pour absences ou retard. Et au moment de la retraite, ce sont toujours ses chefs hiérarchiques qui l’ont toujours reconduit dans l’exercice de ses fonctions. « Comment se passer de cette perle rare ? C’est une personne qui s’est sacrifiée toute sa vie pour sa carrière et il est difficile de la faire remplacer », explique un haut responsable. Quant à ses collègues de bureau, ils l’aiment et le considèrent comme leur père. « On n’a pas de cesse de s’abreuver de ses connaissances », dit Hossam, son collègue de bureau.

Le dos légèrement voûté, le corps chétif, il n’a jamais quitté son costume ni sa cravate. Il porte des lunettes à gros verres et même avec ça, il a du mal à lire et doit approcher de très prés n’importe quel papier pour pouvoir le parcourir. Il faut aussi élever la voix pour qu’il puisse entendre la personne qui parle. Pourtant, tout cela ne le dérange nullement, il demeure le fonctionnaire le plus énergique dans le service, alors que les plus jeunes somnolent sur leur bureau. Plus étrange encore, il a gardé toute sa lucidité malgré son âge, et sa mémoire est excellente. Hassan peut relater toute l’histoire de ce ministère sans omettre aucun événement, ni nom important. Il a en tête tous les noms de ministres nommés à ce poste depuis la monarchie. Et la liste est longue. « Quand le Dr Mohamad Nabawi a été nommé ministre de 1961 à 1968, il a été le premier à avoir créé les dispensaires dans les différentes provinces d’Egypte. Il était proche des pauvres au point où on l’a surnommé le ministre des démunis, et le prix de la visite à son cabinet était fixé à 50 pts. Il soignait beaucoup de monde gratuitement. Puis, ce dernier a été remplacé en 1968 par le Dr Mohamad Abdel-Wahab Choukri, qui n’a pas duré longtemps à ce poste. Souffrant d’un ulcère, il a quitté et a laissé sa place au Dr Abdou Mohamad Sallam, spécialiste en pharmacologie. Celui-ci a accordé beaucoup d’intérêt à la fabrication des médicaments, en 1971 », énumère-t-il tout en ajoutant que c’est grâce au Dr Mahmoud Mahfouz, qui a occupé le poste de ministre entre 1972 et 1974, que les hôpitaux privés de cardiologie et soins pour les grandes brûlures ont vu le jour. Et du temps du Dr Ibrahim Badrane, le ministère de la Santé a connu une expansion dans les projets étrangers et les programmes de vaccination et de planification de la famille en 1978.

 

Les beaux jours d’antan

En tout, 15 ministres sous la houlette desquels a travaillé Am Hassan. Il doit sa grande expérience aux leçons qu’il a pu tirer de chacun d’entre eux. « C’étaient des érudits et des hommes très respectueux qui travaillaient sans relâche. Je me rappelle le jour où le docteur Mamdouh Gabr a eu un malaise cardiaque et a été transporté d’urgence à l’hôpital et il continuait à diriger son ministère alors qu’il se trouvait au service des soins intensifs. Et au moment de la guerre de 1973, tout le personnel passait la nuit au ministère de la Santé, y compris le ministre Dr Mahmoud Mahfouz pour suivre l’état d’urgence des hôpitaux », se rappelle-t-il. Une époque riche en événements qui nous a permis d’aimer davantage notre métier. Hassan est déçu par le comportement de certains fonctionnaires qui, à longueur de journée, font semblant de travailler et ne sont pas pour autant productifs. « Beaucoup ne portent aucun amour à leur travail et sous prétexte qu’ils sont mal payés, ils viennent pointer puis repartent pour exercer un autre boulot ailleurs, chose que je n’ai jamais faite de ma vie », poursuit-il, tout en comparant les fonctionnaires de jadis et ceux d’aujourd’hui. Hassan se rappelle le temps où il a été recruté : ce ministère ne comptait qu’une dizaine de fonctionnaires, alors qu’aujourd’hui, leur nombre dans toute l’Egypte atteint les 5,6 millions selon les chiffres officiels et les citoyens continuent de souffrir de la lenteur bureaucratique. Hassan a souvent travaillé les week-end et les jours fériés et n’a jamais demandé d’être payé pour ses heures supplémentaires. Il ne quitte jamais son boulot à l’heure fixée par le ministère, mais quand il a terminé entièrement son travail. Il lui arrive de rentrer très tard le soir, surtout lorsqu’il doit assister aux sessions de l’Assemblée du peuple. Et pour ses bons et loyaux services, il a été le seul fonctionnaire d’Etat à recevoir à deux reprises la légion du Syndicat des médecins bien qu’il ne soit pas médecin.

Il a été aussi décoré plusieurs fois et sous plusieurs ministres. Du temps du roi Farouq, il a reçu, en 1949, une légion d’honneur pour sa participation à la campagne d’éradication de la malaria en Gambie, ainsi que la médaille de mérite du temps de Sadate.

Consciencieux et ponctuel dans son travail, Hassan déteste les vacances. Voilà plus de 30 ans qu’il n’en a pas pris et il n’en souffre nullement, car cela occupe son temps et sa vie. « Si je dois prendre mon congé annuel, c’est pour me rendre en pèlerinage à La Mecque ou faire une omra. Ce sont des moments qui m’apportent bien-être et spiritualité », lance-t-il avec les yeux qui brillent.

Nostalgique des temps passés, il se souvient que le premier salaire qu’il a reçu était de 6 L.E. et subvenait aux besoins de sa famille. Aujourd’hui, avec ses 1 200 L.E., il arrive difficilement à joindre les deux bouts à cause des taxis qu’il doit prendre quotidiennement vu son âge avancé.

Quant à sa vie privée, il n’en a pas eu. Son père est mort, lui laissant à sa charge 4 sœurs et un frère, tous plus jeunes que lui. Il avait à peine 18 ans. Et quand on lui pose la question sur son célibat, il se remet au temps et au bon Dieu. « J’ai dû marier tout ce petit monde et je ne me suis pas rendu compte du temps qui est passé. C’est la volonté de Dieu. Je me suis sacrifié pour les miens et ne le regrette nullement. Ma plus grande récompense, c’est l’amour que me portent mes sœurs et mon frère ainsi que leurs enfants qui sont aussi les miens », conclut-il, tout en implorant Dieu de lui donner la santé pour s’adonner encore plus à son travail. Finalement, il semble être un des rares auquel s’applique cette maxime du temps des pharaons : « Vois, il n’y a pas d’état où l’on ne soit dominé, excepté celui du scribe, qui lui-même commande ... Il est au-dessus de son travail et devient un sage ... son écritoire et son rouleau lui donnent considération et prospérité ».

Chahinaz Gheith