Vice-directeur régional de Human Rights Watch (HRW) pour le
Moyen-Orient et l’Afrique du nord, Joe
Stork fait le point sur les activités de son
organisation et les difficultés auxquelles elle est
confrontée.
« L’intérêt doit être porté sur les droits de l’homme plutôt
que sur la démocratie »
Al-Ahram
Hebdo : Vous êtes responsable de la région du Moyen-Orient,
qui est une région minée par plusieurs foyers de conflits.
Quels sont les pays qui attirent le plus votre intérêt ?
Joe Stork :
Il y a beaucoup plus de points chauds que nous pouvons
couvrir. Nous nous intéressons à l’Egypte, à Israël et à la
Palestine, à l’Iran, à l’Arabie saoudite et à l’Iraq bien
sûr ... Or, nous ne disposons pas plus de 4 à 6 chercheurs
pour toute la région, ce qui veut dire que nous ne pouvons
pas traiter tous les sujets pour tous les pays.
— Vous faites souvent l’objet de critiques et
d’accusation de la part de tous les régimes. Curieusement,
relativement au conflit israélo-palestinien, vous avez été
accusé de partialité des deux côtés ...
— Cela signifie que nous faisons du bon travail. L’année
dernière, pour ne citer qu’un exemple, nous avons publié un
rapport sur Gaza où on a pointé du doigt les roquettes
lancées en direction d’Israël, ainsi que les bombardements
israéliens sur Gaza. Dans un conflit armé, ce qui nous
intéresse, c’est le prix que payent les civils. Nous ne
traitons pas des questions comme la légitimité d’un conflit
ou les raisons derrière ... Ce sont des sujets qui relèvent
du droit international. En revanche, nous posons des
questions telles que : si vous allez à la guerre,
prenez-vous les habitants civils comme cibles ? Menez-vous
des frappes indiscriminatoires mettant en danger la
population ? ... Et c’est pareil pour les autres conflits,
dont celui qui a opposé l’année dernière Israël au
Hezbollah. Et c’est peut-être pour cela qu’on a été accusé
d’antisémitisme, ce qui est ridicule ... nous avons aussi
été accusés d’être des sionistes, ce qui est aussi ridicule.
— Avant de quitter ce dossier, votre position relative à
la résistance armée et aux attentats suicide a soulevé un
débat important. Comment expliqueriez-vous cette position ?
— Si ces activités ciblent une armée, des installations
militaires, ou des combattants armés, nous ne sommes pas
concernés et cela indépendamment de l’agresseur qu’il soit
un gouvernement ou un groupe de résistants. Par contre, si
ces agressions ciblent des civils, des prisonniers de guerre
ou des personnes mises hors combats, cela devient un
problème.
— Mais cette classification n’est pas très acceptée par
Israël et est très loin de faire l’unanimité des médias
occidentaux ...
— Les médias israéliens et pro-israéliens ont tendance à
assimiler toutes ces activités au « terrorisme ». Nous ne
voyons pas les choses de la même manière. Pour ce qui est du
gouvernement israélien, nous n’avons jamais reçu de
complaintes relativement à ce sujet. Parce qu’ils
comprennent bien cette distinction, même si leur discours
brouille les cartes.
— Depuis quelques années, les Etats-Unis ont pris à leur
compte la propagation de la démocratie au Proche-Orient.
Est-ce que cette nouvelle tendance vous aide dans votre
travail ?
— Nous disons que l’intérêt doit être porté sur les droits
de l’homme plutôt que sur la démocratie, parce que ceux-ci
sont définis dans les lois. Il se trouve souvent que les
gouvernements qui violent les droits de l’homme sont
signataires de traités défendant ces mêmes droits. Ils
peuvent par conséquent être tenus pour responsables. Il
serait donc plus utile si les Etats-Unis et autres
puissances étrangères se concentraient sur ces abus et
poussent les gouvernements concernés à corriger leur
politique à cet égard. Quant à la « démocratie », c’est une
notion très subjective dont les critères ne trouvent pas une
définition dans les traités internationaux. Cela peut donner
lieu à des manipulations, et c’est bien le cas. Le discours
sur la démocratie permet d’échapper aux conséquences que ce
discours implique. Si les Etats-Unis parlent de l’Egypte par
exemple en disant que des démarches y ont été prises sur le
chemin de la démocratie, qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il
y a eu des élections ? C’est bien, mais encore faut-il voir
dans quelles circonstances ces élections se sont déroulées
...
— Cela dit, avez-vous constaté un changement d’attitude
de la part des Etats-Unis concernant la défense des droits
de l’homme ?
— Oui, et en grande partie un changement pour le pire. Le
principal facteur est que les Etats-Unis eux-mêmes ont
commencé à adopter des politiques et des pratiques
représentant des violations claires des droits de l’homme,
comme la torture des prisonniers et les détentions
arbitraires. Des pratiques que les Etats-Unis auraient
reprochées à d’autres pays dans le passé.
— Ils continuent à le faire malgré tout ...
— Des critiques de plus en plus creuses. L’Administration
américaine ne critique plus haut et fort comme auparavant,
puisque maintenant elle s’adonne aux mêmes pratiques. Cela
ne nous facilite pas la tâche bien entendu.
— Qu’est-ce qui fait, selon vous, qu’un gouvernement soit
plus attentif qu’un autre à vos efforts en tant
qu’organisation de défense des droits de l’homme. Et comment
se situe l’Egypte sur ce spectre ?
— Je crois que globalement, les gouvernements qui coopèrent
le plus avec nous sont ceux qui ont un bon registre au
niveau des droits de l’homme, et vice-versa. L’Egypte est
quelque part entre les deux, nous pouvons venir en Egypte
librement, parler aux victimes d’abus, collecter des
témoignages alors que nous ne pouvons même pas mettre le
pied en Syrie ou en Iran. Par rapport à ces pays, l’Egypte
est très ouverte. En revanche, nous ne pouvons pas dire que
le gouvernement égyptien collabore vraiment avec nous, on
envoie des lettres à certains responsables sans avoir de
réponse, on demande des entretiens qui nous sont souvent
refusés ...
— Votre dernier rapport « Prohibited Identities » porte
sur la petite communauté des bahaïs ainsi que sur certains
coptes convertis à l’islam qui veulent redevenir chrétiens
et qui ont du mal à mentionner leur religion choisie sur les
papiers officiels. Un problème qui, visiblement, ne concerne
que quelques milliers de personnes ...
— Oui, ce problème affecte relativement un petit nombre de
citoyens, près de 5 000. Dans un pays qui compte 79 millions
d’habitants, ce n’est pas beaucoup. Mais quel que soit le
nombre, la politique adoptée à leur égard a des conséquences
très sérieuses sur le quotidien de ces personnes qui vivent
sans papiers officiels. En outre, c’est un problème dont la
solution est simple et directe, ça n’implique pas de changer
la loi égyptienne, mais simplement de la respecter.
— Vos rapports sont souvent accusés de n’offrir qu’un
seul point de vue, celui des victimes, puisque le plus
souvent on n’y trouve que leurs témoignages. Une critique
souvent mise en avant par des officiels égyptiens ...
— Pour identifier et observer un problème, un élément
essentiel dans notre méthodologie consiste à parler aux
victimes. Chacun de nos rapports offre des témoignages de
nombreuses victimes que nous voyons séparément et qui nous
racontent ce qui s’est passé, comment et qui ils suspectent.
Nous parlons aussi à des témoins qui sont souvent les
parents ou les voisins des victimes. Ce n’est peut-être pas
suffisant comme preuve devant la cour, mais c’est une
méthode efficace si l’on veut établir un modèle d’abus. Cela
dit, en règle générale avant de publier un rapport, nous
essayons d’obtenir des rendez-vous avec les autorités du
pays concerné pour inclure leur avis et leur commentaire,
mais d’ordinaire ils refusent de répondre à nos questions ou
de nous accorder des entretiens.
— Pas toutes les fois, puisque vous avez été reçu il y a
quelques jours au ministère de l’Intérieur ... Comment
jugez-vous cette rencontre ?
— C’est vrai, nous avons réussi à avoir un entretien avec un
haut responsable au ministère, mais seulement après la
publication de notre rapport sur les bahaïs et les coptes
convertis — pas avant. Malheureusement, loin de nous
convaincre, les réponses qu’on a eues nous ont seulement
aidés à réaliser l’ampleur du problème, et que le
gouvernement égyptien n’était pas prêt à changer sa
politique à cet égard.
— De façon globale, comment évaluez-vous les conditions
des droits de l’homme en Egypte ?
— Je dirais que globalement, il y a eu une détérioration ces
dernières années après une courte période d’ouverture entre
2002 et 2004. Durant cette période, les gens pouvaient
descendre dans la rue pour manifester contre le
gouvernement, ce n’est plus le cas, du moins pour le moment.
Aussi ces années ont-elles témoigné d’une liberté de la
presse, tandis qu’aujourd’hui, les journalistes se trouvent
menacés de prison. La torture est également un problème très
sérieux. Des policiers ont été jugés récemment pour torture,
c’est un bon signe, mais plus on monte dans la hiérarchie
plus l’impunité devient la règle. Surtout quand il s’agit
des officiers de la Sécurité d’Etat contre lesquels il y a
des allégations crédibles d’usage de torture.
Relativement aux droits des femmes, il y a eu quelques
avancées. La loi accordant aux femmes le droit au divorce, «
kholea », bien qu’elle soit loin d’être idéale, représente
une amélioration de la condition féminine. Il en est de même
pour la décision prise cette année d’interdire l’excision
... c’est un point positif. Pourtant, le problème du
harcèlement sexuel et les plaintes des femmes à ce propos ne
sont pas pris au sérieux ...
— Quel sera le sujet de votre prochain rapport sur
l’Egypte ?
— Nous publierons un nouveau rapport le mois prochain. Il
portera sur les abus de la politique de lutte
antiterroriste, notamment la détention depuis l’année
dernière d’une vingtaine de jeunes salafistes sans jugement.
Propos recueillis par Chérif Albert