Islam politique.
Pensionnaire scientifique à l’Institut français d’études
anatoliennes et ancien directeur de la filière francophone
des sciences politiques à l’Université du Caire,
Jean Marcou
dresse le bilan de l’exercice du pouvoir par le parti
de la justice et du développement (AKP) en Turquie et fait
le rapprochement avec les Frères musulmans en Egypte.
« C’est le cadre politique qui fait la différence entre la
Turquie et l’Egypte »
Al-Ahram
Hebdo : Quel bilan faites-vous de l’exercice du pouvoir par
l’AKP en Turquie ? Ce parti issu de l’islam politique
s’est-il adapté aux règles de la démocratie ?
Jean Marcou :
A l’origine, les dirigeants de l’AKP sont issus de la
mouvance islamiste. Ceci étant, depuis la dissolution en
2001 du parti Fazilet, une tendance modernisatrice qui
existait au sein de ce parti a créé l’AKP, qui ne se définit
plus comme islamiste, mais comme un parti démocrate
conservateur, qui ambitionne à être un parti de centre
droite. Il n’en demeure pas moins que l’AKP reste issu de la
tendance islamiste. Mais pour répondre à votre question, il
faut rappeler que les responsables du parti ont milité et
fait carrière politique depuis les années 1970 dans le
système parlementaire démocratique turc. Donc, ils sont des
gens qui, en dépit de leurs idées anti-système,
anti-république laïque et critiques vis-à-vis de la
démocratie, ont toujours vécu dans un système parlementaire
et démocratique. Ils étaient dans une certaine manière déjà
habitués. Il est vrai aussi que depuis 2002, date de son
accession au pouvoir, l’AKP a connu des évolutions très
nettes : l’acceptation du choix de la candidature de la
Turquie à l’adhésion à l’Union Européenne (UE), le choix du
consensus politique, c’est-à-dire le refus systématique de
la confrontation avec l’armée, et surtout l’ouverture
politique, c’est-à-dire que l’AKP s’est ouvert à des
personnalités extérieures à la mouvance islamiste. Ils sont
des libéraux qui ont joué un rôle très important dans la
sociabilisation des dirigeants de l’AKP au pouvoir : les
négociations avec l’UE, la mise en œuvre des politiques
publiques, etc.
Je pense que les dirigeants de l’AKP ont très bien assimilé
les règles de la démocratie parlementaire. Paradoxalement,
ils savent mieux faire une campagne électorale que les
Kémalistes. C’était évident lors des élections de 2007 où
les Kémalistes ont fait campagne idéologique sur la laïcité
et l’islamisme, alors que l’AKP a fait une vraie campagne
d’élection générale : il était au pouvoir depuis 5 ans. Il a
expliqué aux électeurs ce qu’il a fait et ce qu’il allait
faire. Il a donc joué le jeu de la démocratie, mais il reste
un parti issu de la mouvance islamiste, c’est-à-dire avec un
reste de culture que l’on voit apparaître de temps en temps
dans, par exemple, des problèmes de mœurs. Tout le problème
est de savoir comment l’AKP évoluera dans les prochaines
années : Va-t-il accentuer ce changement de fond, son
adhésion aux valeurs démocratiques ? Ou au contraire va-t-il
se crisper sur des restes d’identité islamiste ?
— Cette particularité de l’islam politique en Turquie
est-elle, au moins partiellement, le fruit des influences
européennes, ne serait-ce que parce qu’Ankara veut adhérer à
l’UE et se doit, de ce fait, adhérer aux valeurs
démocratiques occidentales ?
— Paradoxalement, les Kémalistes et les laïcs, qui prônaient
au départ l’adhésion de la Turquie à l’UE, sont aujourd’hui
réticents, voire critiques envers ce processus, alors que
maintenant les meilleurs défenseurs de la candidature turque
sont ceux de l’AKP. A l’origine de ce paradoxe, on trouve
l’intervention feutrée de l’armée en 1997 contre le
gouvernement de l’islamiste Necmettin Erbakan. L’un des
objectifs de l’AKP était d’éviter de se retrouver dans une
situation pareille. Il fallait donc jouer l’option
européenne, car elle garantit qu’il n’y aurait plus une
intervention militaire. L’armée, favorable à l’adhésion à
l’UE, ne peut intervenir contre un gouvernement qui œuvre,
lui aussi, à cette adhésion, car elle compromettrait ainsi
tout le processus. Ceci dit, l’AKP s’est aussi
remarquablement adapté à la modernisation de l’économie. Il
mène une politique économique libérale, inspirée en quelque
sorte de celle de l’UE.
La question qui se pose aujourd’hui : l’AKP est-il prêt à
poursuivre ce chemin ? Il a continué dans un premier temps
les réformes, mais il a arrêté depuis 2005, parce que les
réformes se sont mal passées. Il a mis de côté cette
question lors des élections de 2007, puis a annoncé qu’il
allait relancer les réformes. Seulement, l’Europe ne se
contente pas de ces déclarations d’intention et veut des
gestes significatifs, dans les domaines de la vie civile,
des droits de l’homme, de ceux des femmes ...
Ces
réformes constitueront un véritable test pour l’AKP.
— L’AKP pose un défi à l’armée, gardienne de la laïcité
en Turquie, qui a lancé plusieurs mises en garde au parti.
Comment peut-on imaginer l’avenir des rapports entre ces
deux acteurs de la vie politique turque ?
— Je crois que l’on va vers des périodes de hauts et de bas.
Entre 2002 et 2007, l’AKP a évité d’aller vers
l’affrontement frontal, qui paraissait dangereux, avec
l’armée. Néanmoins, au moment de la dernière élection
présidentielle, on a eu un choc frontal. Et l’on a vu que l’AKP
était capable d’aller au choc frontal. Aujourd’hui, nous
sommes dans une période de décrispation avec une armée qui
est moins puissante qu’auparavant, qui a perdu du terrain
pendant la dernière campagne électorale. Cependant, l’armée
fait partie du système politique turc et s’exprime sur les
questions de politiques intérieure et étrangère. Cela
s’explique par le fait que l’armée est passée de l’action à
la dissuasion. Mais les menaces de l’armée n’ont pas fait
reculer l’AKP.
— Quel rapprochement peut-on faire entre l’AKP en Turquie
et les Frères musulmans en Egypte ? Y a-t-il des
similitudes, des divergences ?
— Idéologiquement, la mouvance islamiste turque n’était pas
très éloignée des Frères musulmans. La différence
essentielle provient du fait que les acteurs n’évoluent pas
dans le même cadre politique. En Turquie, c’est un cadre
vraiment parlementaire et pluraliste, malgré les limitations
imposées par l’armée. En Turquie, les gens pratiquent
également la démocratie au niveau local, malgré l’existence
de la centralisation. C’est donc un cadre dans lequel quand
le gouvernement perd les élections, il perd le pouvoir, et
où les élections attirent vraiment la population. Lors des
dernières élections turques, le taux de participation était
de 80 %. Il y a donc une politique vivante en Turquie et de
vraies élections libres. C’est ça qui fait la différence
avec l’Egypte. Ce n’est pas tellement une question
idéologique. A l’origine, l’idéologie des dirigeants de l’AKP
était proche des formations islamistes. Ils prônaient un
ordre juste, l’application de la charia, le communautarisme
...
Ce qui a changé, c’est que l’AKP s’est aperçu que s’il veut
prendre le pouvoir et l’exercer, il ne peut pas tenir un
discours pareil, car la majeure partie des gens ne votent
pas pour ces raisons. Même lorsqu’ils votent AKP, ils ne
votent pas pour ça. Le vote AKP est à 90 % économique et
social, et non pas un vote religieux. Et même le vote du
parti Refah n’était pas religieux, mais pour faire bouger
les choses. Ceux qui votaient pour des raisons religieuses
représentaient une infime minorité. Et c’est le cas
aujourd’hui de l’AKP.
— Et l’influence de l’Europe ? Joue-t-elle un rôle dans
ce domaine ?
— Il est vrai que les changements profonds qui ont eu lieu
en Turquie ces dix dernières années ont été facilités par la
candidature à l’UE et le rôle de pression que joue cette
dernière. Mais ces réformes n’auraient pas pu être possibles
s’il n’y avait pas eu un profond changement de la société
turque. Ce qui favorise ce changement est la bonne santé
économique de la Turquie qui est passée, en l’espace de dix
ans, de la 28e à la 18e place dans les classements de la
Banque mondiale et du Fonds monétaire international. C’est
donc un pays qui est beaucoup plus puissant économiquement
que plusieurs pays qui font partie de l’UE. Ce progrès
économique favorise le changement des modes et du cadre de
vie des Turcs. Et c’est pour ces raisons qu’ils votent AKP.
Propos recueillis par Hicham Mourad