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 Semaine du 28 novembre au 4 décembre, numéro 690

 

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Egypte

Juges. Ils sont largement mobilisés après l’annonce d’un nouveau projet de loi relatif à la création d’un conseil des institutions judiciaires. Une nouvelle confrontation avec l’Etat semble inévitable.

Toutes griffes dehors

Le bras de fer entre les magistrats et l’Etat n’est pas près de prendre fin. La tension a brutalement resurgi cette semaine entre le ministère de la Justice et les juges. Ces derniers ont, en effet, été surpris par l’annonce d’un nouveau projet de loi stipulant la création d’une nouvelle institution, le Conseil des institutions judiciaires, destinée officiellement à coordonner le travail entre les différentes institutions judiciaires. Or, selon les magistrats, il s’agit d’une nouvelle tentative pour imposer la tutelle de l’Etat sur la justice. Le nouveau projet de loi est composé de 8 articles en vertu desquels le nouveau conseil, dirigé par le président de la République et à défaut par le ministre de la Justice, répartit le budget des institutions judiciaires. Conformément au projet, le ministre de la Justice est le chef de toutes les institutions judiciaires, y compris le Parquet général. Le projet prévoit en outre la création d’un nouveau comité chargé d’examiner les plaintes et les recours engagés par les juges. De même, le projet donne à ce conseil le droit d’ôter son immunité à un juge.

Ce projet de loi, que les magistrats qualifient de nouveau massacre de la justice, doit être examiné au Parlement durant cette session parlementaire. Le ministère de la Justice en a déjà envoyé plusieurs exemplaires au Conseil suprême de la magistrature, au Contentieux de l’Etat ainsi qu’au Parquet administratif.

Le texte a déclenché une véritable levée de boucliers dans les rangs des juges. Le Club des magistrats du Caire (qui fait office de syndicat) a décidé, lors d’une réunion extraordinaire organisée le lendemain de l’annonce du projet de loi, de tenir une assemblée générale extraordinaire et permanente jusqu’au 30 novembre prochain, date de la tenue de l’assemblée générale régulière des juges et ce, afin d’examiner les conséquences du projet. Le Club des magistrats a décidé en outre la formation d’un comité présidé par le président du Club, Zakariya Abdel-Aziz, chargé d’élaborer un rapport sur le projet afin de le présenter aux magistrats. Les juges ont demandé également au Conseil suprême de la magistrature de retarder la discussion du projet.

« Nous avons des réserves sur la majorité des clauses de ce projet. Celui-ci enlève toute indépendance aux juges, étant donné que le pouvoir exécutif représenté par le chef de l’Etat et le ministre de la Justice aura la possibilité d’intervenir directement dans le travail des juges à travers ce Conseil des organismes judiciaires. C’est un outil imaginé par l’Etat pour s’ingérer dans nos affaires. Comment peut-on parler d’indépendance de la justice dans ces conditions ? », s’insurge Zakariya Abdel-Aziz.

L’article 5 du projet de loi donne notamment au procureur général le droit de contester les décisions de l’organisme. « Or, le procureur lui-même sera membre de cet organisme. Comment peut-il contester ces décisions ? C’est une situation aberrante », ajoute-t-il.

 

Multiplication des mesures de rétorsion

L’annonce de ce projet de loi intervient après une longue série de confrontations entre l’Etat et les juges. Certains juges avaient ouvertement dénoncé des irrégularités lors des élections législatives d’octobre et novembre 2005, ce qui a exaspéré les autorités. La nomination de Mamdouh Maréi au poste de ministre de la Justice, en remplacement de Mahmoud Aboul-Leil, n’a pas arrangé les choses entre l’Etat et les juges. Depuis sa prise de fonction, Maréi multiplie les mesures de rétorsion contre les juges. Il a arrêté le versement des subventions fournies par son ministère au Club des juges. En outre, Maréi a refusé que le ministère assume les frais de traitement du juge Mohamad Al-Manzalawi et a établi de nouvelles conditions au régime du service médical des juges pour diminuer les frais. Le vice-président de la Cour de cassation, Mahmoud Mekki (l’un des deux juges qui avaient été déférés devant une commission disciplinaire après avoir dénoncé des irrégularités aux législatives de 2005), affirme que Mamdouh Maréi était à la recherche d’un moyen pour soumettre les juges, ce qu’il a fait avec ce projet de loi. « Ce projet de loi me rappelle l’atmosphère qui régnait après la défaite de 1967 et que nous avons douloureusement vécue. Nous voyons retourner cette même atmosphère avec la violation des libertés », s’indigne Mekki. Et d’ajouter : « Ce projet de loi met en danger l’indépendance des juges, car je crois que les juges indépendants n’accepteront jamais d’être conduits par ce conseil exécutif. Je ne pense pas que le Conseil suprême de la magistrature acceptera de travailler sous la direction d’un tel conseil. Je peux vous assurer que ce projet de loi ne verra pas le jour tant que nous serons là pour le combattre », assure Mekki. Quant au président de la Cour d’appel, Hicham Guéneina, il considère ce projet de loi comme une « catastrophe » qui porte atteinte à la justice. « Ce nouveau conseil va rendre caduques toutes les instances judiciaires qui travailleront sous son autorité. Autrefois, les voix s’élevaient pour demander l’annulation du Conseil suprême de la magistrature. Aujourd’hui, le ministre de la Justice, Mamdouh Maréi, arrive avec un autre conseil catastrophique », se révolte-t-il.

Le Club des juges du Conseil d’Etat (un autre regroupement professionnel qui concerne le Contentieux de l’Etat) s’est réuni lui aussi jeudi 22 novembre pour déclarer son refus du projet. Face à la grogne des juges, le ministère de la Justice a déclaré, dimanche, qu’il allait modifier certaines clauses controversées du projet, notamment l’article I relatif à la répartition du budget par le conseil et l’article 5 qui donne au conseil le droit d’ôter l’immunité des juges. Mais cette annonce n’a pas calmé l’ardeur des juges. Quoi qu’il en soit, l’annonce de ce projet va certainement raviver le feu entre les juges et l’Etat et confrontera ce dernier à un nouveau front après celui des journalistes. « L’intensification des conflits entre l’Etat, les journalistes et les juges d’une part et entre l’Etat et les islamistes qui font l’objet d’arrestations d’autre part est très significative. Ces conflits montrent une volonté de l’Etat de juguler l’opposition islamiste et de garder le contrôle sur la société civile dans la perspective d’une succession du président Moubarak », analyse Diaa Rachwan, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. L’Etat doit désormais se préparer à un long confl.

Ola Hamdi

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3 questions à Mahmoud Al-Khodeiri, président du Club des magistrats d’Alexandrie

« Nous ne laisserons pas passer ce projet »

Al-Ahram Hebdo : Que pensez-vous du moment que le ministère de la Justice a choisi pour présenter ce projet de loi ?

Mahmoud Al-Khodeiri : Ce projet arrive à un moment étrange, c’est-à-dire juste avant la tenue de deux importantes assemblées générales des juges, celle du club du Caire le 30 novembre et celle du club d’Alexandrie au mois de janvier. L’Etat peut s’attendre donc à une grande résistance de la part des juges. Je crois que durant leurs réunions, les deux grandes assemblées des magistrats vont bien faire comprendre leur message : l’Etat essaye de se venger des juges pour leur insistance à gagner leur indépendance.

Comment les juges entendent-ils s’organiser face à cette situation ?

— Nous avons bien profité des expériences passées, c’est pour cela à mon avis qu’on doit adopter une attitude intransigeante face à ce projet. Et je crois qu’on peut le faire, car cette fois-ci, contrairement aux fois précédentes, tous les juges sont solidaires. De plus, je crois que le président du Conseil suprême de la magistrature, Moqbel Chaker, sera de notre côté. Cette mesure est la plus grave de toutes, c’est pour cela que notre réaction doit être à la hauteur.

Pendant vos prochaines assemblées, envisagerez-vous un recours au président Moubarak pour annuler le projet ?

— Bien que le club du Caire ait soumis une lettre au président Moubarak relative à ce sujet, je ne suis pas d’accord avec une telle proposition. Le président est au courant de ce projet et très probablement il l’approuve. Enfin, je ne peux pas déclarer notre réaction avant de la présenter à l’assemblée générale des juges ce vendredi. Ce dont je suis sûr et certain, c’est que les juges ne laisseront pas passer ce projet.

Propos recueillis par Ola Hamdi

 

 




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