Energie.
L’augmentation du prix du pétrole présente des avantages
politiques pour les gros producteurs. Les pays à faible
développement sont, eux, tirés vers le bas.
L’aigreur et la douceur de l’or noir
Grâce à la flambée des cours pétroliers, dont il est fort
probable que le prix franchisse les 100 dollars le baril,
une vague mondiale de transfert des richesses a lieu, créant
deux groupes : gagnants et perdants.
En tête de liste des gagnants, figurent bien sûr les gros
exportateurs pétroliers, qui ont cumulé d’énormes gains
puisque chaque jour, les pays consommateurs de pétrole
déboursent entre 4 et 5 milliards de dollars pour satisfaire
leurs besoins. Cette année, les compagnies pétrolières
et les pays producteurs encaisseront ainsi 2 000 milliards
de dollars. Parmi ces fortunés : l’Arabie saoudite, la
Russie, la Norvège, le Koweït, le Nigeria, le Venezuela et
l’Iran. Ce dernier pourrait réaliser également des gains au
niveau politique. Car la hausse des cours renforce la
position de l’Iran pour défendre son programme nucléaire. «
La puissance de l’Iran ne réside pas seulement dans sa
production, puisqu’il produit 4 mbj, il en exporte deux
seulement », souligne Magdi Sobhi, chercheur au Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Il explique
que ce pays est quand même importateur net pour quelques
produits pétroliers comme l’essence. Et d’ajouter que l’Iran
dispose d’un atout géopolitique : « Il peut faire entendre
sa voix sur le marché s’il menace de fermer le détroit
d’Ormuz. En cas de fermeture, il empêcherait ainsi le trajet
du transport maritime de 60 mbj des autres pays ».
Alors que les pays développés sont traditionnellement
créateurs de fortune, l’argent est désormais cumulé dans les
pays exportateurs de pétrole, majoritairement en
développement. Le quotidien britannique The Financial Times
parle déjà d’un des plus importants transferts des richesses
de l’histoire moderne. Magdi Sobhi admet le phénomène, mais
le trouve quand même exagéré. « Le phénomène a commencé il y
a cinq ans seulement. Et d’ajouter : On ne peut en revanche
pas négliger le transfert des richesses de ces 25 dernières
années qui a lieu en Chine, qui attire le plus grand volume
d’investissements étrangers directs dans le monde ».
Avec l’augmentation des prix du pétrole, les pays
exportateurs ont réalisé l’importance de l’arme de l’or noir
et une nouvelle tendance s’est amorcée : renforcer les
compagnies nationales. Ainsi au cours de ces 4 dernières
années, de nouveaux groupes d’entreprises sont-ils devenus
de plus en plus importants comme Saudi Aramco, Russia’s
Gazprom, Venezuela’s PdVSA qui contrôlent presque 80 % des
réserves mondiales de pétrole et 50 % des réserves de gaz.
Outre les compagnies chinoises d’Etat Sinopec, CNPC et NOOC,
l’indienne ONGC, l’algérienne Sonatrach et la mexicaine
PEMEX. En conséquence, des multinationales comme Total
(France) et BP (Royaume uni) déploient d’importants efforts
pour conserver de bonnes relations avec les pays producteurs
dans lesquels elles sont implantées. Eni (Espagne) s’est dit
prête à renégocier ses contrats en Libye, en termes plus
généreux pour le gouvernement.
Dans un tel contexte, et même si elles se sont emparées
d’une grande partie des gains, le futur s’est assombri pour
les « grandes pétrolières », surtout que les nouvelles
découvertes sont de plus en plus rares. Sur 228
multinationales ayant augmenté leurs dépenses pour
l’exploitation du gaz et du pétrole de presque 45 % en 2006
avec des coûts d’investissements qui s’élèvent à 401
milliards de dollars, les réserves n’ont augmenté que de 2 %
seulement.
Bilan pas aussi négatif
Dans l’autre camp, celui des perdants, il est classique de
signaler les grands pays industriels, grands consommateurs
de pétrole. Parmi lesquels figurent les Etats-Unis, l’Europe
et les deux dragons asiatiques, la Chine et l’Inde.
Cependant, le bilan ne leur est pas aussi négatif qu’il le
semble. En dépit d’un brut plus cher, ils ont réussi à
réaliser des taux de croissance record pendant cinq années
de suite. Que ce soit les Etats-Unis, qui importent le 1/4
de leurs besoins pétroliers ou l’Europe, « ces pays — suite
aux chocs pétroliers des années 1970 et 1980 —ont réussi à
diminuer le composant pétrolier dans leurs industries. C’est
ainsi que l’impact de la hausse des prix est réduit comparé
aux précédents », explique Magdi Sobhi. Pour Ibrahim
Al-Essawi, expert pétrolier, « les Etats-Unis et leurs
alliés feraient des pieds et des mains pour assurer des
ravitaillements stables en brut. Ils cherchent ainsi à
mettre la main sur les grandes ressources pétrolières sous
n’importe quel prétexte : combattre le terrorisme pour n’en
citer qu’un ... ». De plus, ces pays imposent des taxes très
élevées sur la consommation en pétrole et ses dérivés. Ces
taxes sont liées aux cours et donc tant que les prix
s’élèvent, cela assure plus de revenus fiscaux.
Enfin, les vrais perdants sont les pays pauvres et en
développement, non exportateurs de pétrole. Parmi lesquels
les pays africains en voie de développement tels que la
Namibie, le Zimbabwe, ainsi que d’autres pays de l’Amérique
latine. Dans le monde arabe, on trouve le Liban, le Maroc et
la Jordanie, fortement dépendant des importations en
énergie. Tous n’ont que deux choix : supporter les fortes
pressions sur leur budget en tentant de juguler les hausses
au niveau national ou augmenter les prix et faire face aux
contestations qui en découleront.
Ibtissam Zayed